‹ Mélanges tirés d'une petite bibliothèque romantiqueChapitre 23 sur 39 · RÊVERIE · texte numérisé non relu

RÊVERIE

Encor si l'on savait le secret de la tombe :

Si l'âme s'élevait ainsi qu'une colombe

A travers le ciel bleu, vers cette immensité

Où Dieu jouit de tout et de l'éternité !

Si l'âme, se trouvant sous la forme d'un ange,

S'enivrait à jamais de bonheur sans mélange ;

Si, rejetant la coupe où l'on boit tant de fiel, Les âmes qui s'aimaient se revoyaient au ciel! Si des mondes roulants l'ineffable harmonie, La majesté de Dieu, sa puissance infinie, L'orgueil d'être immortel, de voir créer sans fin, D'unir son chant d'amour au chant séraphin; Si les plaisirs sacrés du céleste domaine, Qui n'auraient point de mot dans toute langue humaine, Dont notre esprit a soif et qu'il ne conçoit pas, Se montraient devant nous au delà du trépas !

Dans cet article commémoratiL, j'ai dû naturellement ne m'attacher qu'aux oubliés et aux contestés. Je n'ai donc point à réclamer pour MM. Emile et Antoni Deschamps; quoique, pour tout dire, la réputation d'Antoni ne me paraisse point à la hauteurde son mérite. Sa fermeté, sa tenue, son instinct du grand et du sévère, le sentiment du relief et de la couleur, lui donnent place parmi les plus excellents poètes de ce temps-ci ; l'avenir le fera classique. J'ai souvent entendu parler de l'impression causée dans le monde artiste par la publication de ses vives et fermes peintures de la vie italienne : le Jour des MoccoliJ'En terremen tde la jeune Romaine, le Jeune Homme assassiné, etc. } etc. Lui seul a eu dans notre siècle le sens et l'accent sincère de la satire indignée, froide et superbe. Il a gardé de l'époque de ses débuts, époque sérieuse pour Part, la gravité du poète qui travaille sous l'œil de la postérité. Enfin n'oublions pas qu'il est le seul poète français qui ait jouté heureusement avec le Dante, en s'attachant moins à la lettre

qu'au mouvement, et plus au ton qu'à la phrase. Cette traduction fragmentaire est la meilleure étude que nous ayons d'après la Divine comédie, celle qui fait le mieux comprendre le génie de son auteur.

Cette vindication, ou plutôt cetteconsécrationd'une noble et mâle figure poétique, tentera quelque jour, je l'espère, un critique enthousiaste et dévoué aux lettres (i).

J'ajouterai, comme dernier regret à exprimer, que quelques poètes de ce temps-là, dont j'aurais aimé à parler ici, n'ontjamais réuni leurs œuvres en vers, et que les échantillons que j'ai rencontrés. çà et là ne suffisaient point pour établir un jugement. Comment, par exemple, n'avons-nous pas un recueil des poésies d'Alexandre Dumas, qu'il serait intéressant ou tout au moins curieux de retrouver? (Voir dans les Annales romantiques, d'après les indications données dans le paragraphe précédent, le Sylphe, les Ames, Ma\raël, la Grande Chair euse). M. A. Dumas a écrit sur les marges de l'exem-

(i) Ouvrages d'Antoni Deschamps: — La Divine comédie de Dante Alighieri (vingt chants) ornée d'une lithographie représentant l'Enfer, le Purgatoire et le Paradis, in-8, Ch. Gosselin, Canel et Levavasseur 1829. (dem.m.vert., tr. dorée. Lortic. Hommage autographe de l'auteur à Eugène Delacroix). Trois satires politiques précédées d'un prologue, i83i, broch. de trente-cinq pages {Aux hommes du passé, prologue ; Ie L'amour d'aujourd'hui, Ie Les flatteurs de la populace, IIIe Les Hommes politiques). Ces rois satires se retrouvent dans le recueil suivant, mais modifiées. Dernières paroles, poésies (sans nom d'auteur 1 in-8, i835, envoi d'auteur. — Résignation, in-8, 1839.

plaire des poésies de Ronsard donné par Sainte-Beuve à Victor Hugo, et à l'occasion du même événement qui a inspiré le sonnet de Fontaney, une longue pièce en vers libres dont On retrouvera un fragment dans le numéro delà. Correspondance littéraire auquel j'ai déjà renvoyé. Même excuse au sujet de Jules de Saint-Félix, un vrai, sincère et élégant poëte, qui laissera deux charmants livres: les Nuits romaines, collection de très-fines études sur la littérature latine, et une belle et large étude antique: Cléopdtre.

REGNIER-DESTOURBET.

i83o. Louisa, ou les Douleurs d'une fille de joie, par l'abbé Tiberge. PariSjDelangle,, 2 vol.in-18. Vignette de Tony-Johannot, gravée par Porret. — Demi maroquin rouge, veau doré (Lortic).

Une note écrite sur le feuillet de garde de mon exemplaire indique que l'auteur de Louisa, Hippolyte Regnier-Destourbet, était né à Langres, et qu'il mourut à Paris en i832.

Le livre est dédié à Jules Janin, qui, dans un article du Musée de la caricature en France (1), a parlé ainsi de l'œuvre et de l'auteur :

« Histoire des douleurs d'une fille de joie! C'est le titre d'un charmant petit volume, d'un style vif et triste, dont l'auteur est mort il n'y a pas six mois d'une maladie de langueur. Ce jeune homme, si vite oublié, et qui était poëtedans le fond de l'âme, s'appelait Régnier-

[i)Musée de la caricature, parJ. Janin, Philarète Chasles, Le Roux de Lincy, Ch. Nodier, etc., etc., 1 834-38, 2 vol. in-4.

Destourbet. Après avoir occupé suffisamment la renommée pendant deux ans, Régnier-Destourbet s'est éteint lentement, tout seul et rêvant encore un avenir vers lequel il tendait vainement ses mains desséchées par le mal. Qui songe à lui à présent, le pauvre jeune homme rQui se rappelle ses folles bouffées de joie et ses longs accès de tristesse, et ses heures d'enthousiasme religieux et de dévotion catholique, apostolique et romaine ? Hélas! personne ne pense à lui, plus personne en ce monde ! Et moi-même, qui fus son ami, moi à qui il a dédié son premier roman, voilà qu'à présent je me prends à penser au livre et à l'auteur, à la vue de trois gravures du siècle passé!... (i) Regardez les trois planches, ce sont trois drames complets qui se tiennent par je ne sais quel lien de malheur et de vice. C'est la fille publi que, et encore la fille publique de la dernière classe, qui est l'héroïne de ces trois romans dessinés et gravés avec tant de soin, et qui bien certainement ont été accueillis avec intérêt sous le roi Louis XV et sous son successeur; oui, c'est la fille de joie elle-même, dans toute sa faiblesse, dans toute sa misère, dans tout son abandon; cet être hideux qui vend l'amour tout fait au coin des rues le soir; en un mot, l'héroïne de mon pauvre et malade et insoucieux ami Régnier-Destourbet, qui l'a étudiée dans toutes ses misères et qui a raconté tous ses

(i) Désespoir des vestales poursuivies dans le sanctuaire, — Les vestales tondues, — Le départ des vestales, publiés dans le Musée de la caricature.

- U4 — malheurs. Comme il nous l'a montrée venant de Neuilly dans Paris, la grande ville, fraîche encore, innocente encore, déjà toute préparée au vice, mais encore peu façonnée par le vice, conservant encore sur sa peau blanche et veloutée ce léger duvet de la pêche, signe certain d'une honnête sinond'unedouceorigine. Puis, peu à peu, le pauvre Régnier a suivi sa Louisa, son héroïne, de cloaque en cloaque, d'impuretés en impuretés, de misères en misères: il nous l'a montrée honnie, battue, pillée, emprisonnée, emmenée à l'hôpital, au coin des rues, puis enfin, enfin, se brisant la tête contre la borne qui lui servait de comptoir. Et c'est avec raisonqu'il a intitulé cela: Les Douleursd,unefillede joie !Etque\s horribles détails ila trouvés! Était-ce une réhabilitation? Était-ce une satire ? Était-ce de la pitié pour le vice, ou bien était-ce de la colère contre le vice? Nul ne saurait le dire après avoir lu le livre. Ce n'était ni de la pitié, ni de la colère: c'était de l'histoire, Y Histoire des douleurs d'une fille de joie l »

M. Janin est revenu à parler de M. Régnier-Destourbet et de son livre {Histoire de la littérature dramatique, t. Ier), à propos des drames Napoléoniens joués sur les différents théâtres de Paris dans les commencements du règne de Louis-Philippe. « Le Napoléon de l'Odéon, dit-il (celui d'Alexandre Dumas), avait été précédé de quelques jours par un autre Napoléon, en deux parties, joué par le vrai et légitime empereur de i83o et années suivantes, Napoléon-Gobert; cette pièce était de M. Régnier-Destourbet; elle fut jouée pendant toute

une année en présence d'une foule qui s'enivrait de la gloire et des larmes de son empereur. » Je citerai le passage jusqu'au bout, à cause de l'intérêt des détails biographiques, que ne détruisent pas quelques répétitions inévitables avec ce qui précède: <t Ce nom nous rappelle un jeune homme qui n'était pas sans talent. // avait été magistrat; il donna sa démission pour se livrer complètement à la vie et à l'exercice des lettres. Il vint du fond de sa province à Paris, apportant son tribut à la muse des petits livres, et, si je puis le dire ici, ce livre de Régnier-Destourbet, qui était dédié à l'auteur de VAne mort et la Femme guillotinée, était une copie de cet étrange livre, qui n'a guère porté que des fruits stériles. Le pauvre Régnier-Destourbet toucha donc à la coupe enivrante des rêveurs de profession ; mais il s'en dégoûta bien vite, et son roman publié, son drame épuisé, il se retira, pauvre âme inquiète et malaisée, au séminaire de Saint-Sulpice, dans ce monde à part que gouvernait le sévère et tendre abbé Emery, l'honneur des sulpiciens de ce siècle. Un jour de fête carillonnée, un jour de Pâques, à Saint-Sulpice, j'ai vu l'abbé Régnier- Destourbet qui servait d'acolyte au prêtre officiant, et si calme était son attitude, et si recueillie en Dieu son humble démarche, qu'il eût été impossible de reconnaître le brillant et éloquent semeur de paradoxes. Le pauvre homme espérait en vain que le joug de Saint- Sulpice lui serait doux et léger ; il jeta sa robe aux orties, il rentra dans le monde, qui déjà ne le connaissait plus. Il mourut tout de suite, et sans que l'on ait su corn-

— Moment il est mort. C'est pourtant lui qui, le premier en France, a remis en lumière l'empereur Napoléon ! » Que le roman de Régnier-Destourbet fût une copie du roman de Jules Janin, ou du moins que l'un eût inspiré l'autre, car raisonnablement le mot de copie est trop fort, c'était à ce qu'il paraît un bruit accrédité. Nous en avons un second témoin, c'est Théophile Gautier, dans une des pièces de son premier recueil de poésies intitulée: Un vers de Worsdworth. Régnier-Destourbet avait pris pour épigraphe du premier chapitre de Louisa ou les Douleurs d'une fille de joie ce vers du poëte anglais :

Spires whose silent fin ger points to heaven. (Clochers dont le doigt silencieux montre le ciel.)

L'auteur d'Albertus reprit le vers et en fit le texte d'une pièce en stances, commençant ainsi :

Je n'ai jamais rien lu de Wordsworth, le poëte, Dont parle lord Byron d'un ton si plein de fiel, Qu'un seul vers; le voici, car je l'ai dans la tête : — Clochers silencieux montrant du doigt le ciel.

Il servait d'épigraphe, et c'était bien étrange ! — Au chapitre premier d'un roman, Louisa, Les douleurs d'une fille, œuvre toute de fange, Qu'un pseudonyme auteur dans YAne mort puisa.

La. fange est pour la rime : le pauvre Régnier-Destourbet, qui se flattait d'être lu par les dames de charité et les sœurs de Saint-Vincent de Paul, eût sans doute trouvé le coup un peu rude.

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Le sujet du roman est certainement scabreux; mais l'auteur a si bien su se placer en dehors, il a jeté tant de fleurs virginales, tant de gazes nuptiales sur cette trame sinistre, ila été si savant dans l'opposition et dans le dérivatif, qu'il en a fait une histoire presque chaste; et, soyez tranquilles, si l'histoire eût été vraie, il ne l'aurait pas si bien contée: informez-vous là-dessus, chez les réalistes d'aujourd'hui. Copie ou imitation, peu importe, la peinture est bonne : le ton en est léger, doux, clair, presque gai à force de modération. C'est un récit plein d'horreur, mais où l'horrible ne dépasse jamais les teintes argentines de la mélancolie de Sterne racontant la mort de cet âne, qui, lui aussi, a inspiré l'Ane mort preuve que les plus puissants originaux ont eu aussi leurs modèles. Régnier-Destourbet était une âme pure et calme ; il savait parler du même ton et sans rien forcer et de la fille des rues et des dames d'honneur. Somme toute, cette histoire de Louisa est un charmant roman, et qui mériterait d'être réimprimé (i).

De i83o à i832, Destourbet avait publié deux autres romans : Un Bal che% Louis-Philippe (par l'abbé Tiberge, auteur de Louisa), Paris, Dumont, i83i,2 vol., roman anecdotique, où l'on peut étudier le républicain de la Restauration, sorte de prologue du Bousingot; — et Charles II, ou Pâmant espagnol, même éditeur, i832; 4 vol., récit très-dramatique et très-attachant de l'histoire de cet infortunée Louise de Francequi mourut

f i ) Il vient de l'être et forme i vol. in- 1 8. 3 fr. (Note de l'éditeur) •

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