EUSÈBE DE SALLES
i832. — Ali le Renard, ou la Conquête £ Al ger , roman historique, par Eusèbe de Salles, ancien élève à l'École royale des langues orientales, officier supérieur interprète au quartier général de l'armée d'Afrique, auteur du Diorama de Londres, traducteur de lord Byron, etc., etc. Paris, Charles Gosselin, éditeur, imprimerie de Crapelet, 2 volumes in-8. — Deux vignettes de Tony Johannot, gravées par Porret.
i833. Sakontala à Paris, roman de mœurs contemporaines, par Eusèbe de Salles, auteur à? Ali le Renard. Librairie de Ch. Gosselin, imp.de Lachevardière, 1 vol. in-8, vignette de Tellier, gravée par Brevière. — Sakontala tombant évanouie au bal de l'Opéra.
En relisant Sakontala à Paris, j'ai toujours été tentéde demander compte à l'esprit public, au temps, aux circonstances, de la fatalité qui régit les destinées des livres et de leurs auteurs. Un livre bien pensé et bien écrit, qui exprime une attitude, une physionomie, un comportement de la passion moderne; qui l'analyse et, après l'avoir analysé, le synthétise, le met en scène et en action dans le milieu le plus favorable à son développe-
ment extrême et logique; qui crée et groupe autour de lui les incidents, les caractères les plus propres à aider à ce développement; un tel livre sombre dans l'oubli et roule sous les flots ténébreux, au-dessus desquels vogue et se balance en pleine lumière la médiocrité frivole et agile. Peut-être faut-il demander la raison de cette fatalité au titre même de l'ouvrage^qui n'a pourtant qu'attrait pour tout esprit curieux et saga;j; ce nom de Sakontala aura effravé la masse liseuse comme une menace d'exotisme et d'érudition, les deux choses dont les lecteurs de romans sedétournentleplus volontiers. Le titre, indépendamment des raisons données par l'auteur, qui excipe de sa qualité d'orientaliste pour vouloir un personnage oriental dans toutes ses fictions, n'a cependant d'autre danger que d'indiquer clairement tout un côté du problème posé dans le livre: — quelles souffrances et quelles joies particulières un Parisien pourra-t-il trouver dans l'amour d'une Indienne ?
Sakontala serait Anglaise, ou Française même, quela position des deux amants n'en serait point changée ; mais d'abord, comme le remarque l'auteur, une femme telle que Sakontala, malgré une éducation européenne, pouvait seule avoir gardé assez de naïveté et de « simplesse » pour sacrifier si facilement tout intérêt personnel et tout devoir à la passion ; et ensuite, la molesse orientale était peut-être nécessaire pour expliquer l'imprévoyance et le laisser-aller qui causent une partie des douleurs de Calixte.
Sakontala à Paris est un roman de l'école philosophique, comme Adolphe et comme Valérie. Il est du genre de ceux qu'on a appelés plus tard roman sociaux, ou d'analvse sociale. Au fond, la donnée est la même que dans le célèbre roman de Benjamin Constant : la satiété dans l'amour. Mais l'œuvre est toute différente. Ainsi que le remarque l'auteur dans sa préface, Adolphe est moins un drame ou un récit qu'une méditation abstraite, et il regrette que l'illustre écrivain ait dédaigné (ce sont ses termes) k de répandre, dans un genre réputé frivole en son temps, tout le talent dont il a donné de si belles preuves comme publiciste et comme tribun. »
En dramatisant son récit, en le traitant en détail, en le personnalisant, M. Eusèbe de Salles avoue donc qu'il a espéré faire mieux que Benjamin Constant; et, malgré l'audace que suppose un tel aveu, j'avouerai moimême que je crois qu'il a réussi. Dans le romande Benjamin Constant, Adolphe échappe par son âge à toute responsabilité; il n'a pour contre-poids à sa passion que l'autorité d'un père, et l'on peut s'attendre à tout instant à voir la situation tranchée par un acte de cette autorité. Éléonore ne dépend aucunement de lui ; il ne peut rien pour elle ; elle ne veut rien de lui que son amour. Dans le roman de M. Eusèbe de Salles, Calixte de Saint-Tropez, indépendant et militaire,, éprouvé par la guerre et par la persécution, est un homme. Lady Jenny Sakontala Graham,, en se donnant à lui, l'a constitué son protecteur et son tuteur; et l'abandon, Yinno-
cence du caractère indien ont rendu plus rigoureux encore les devoirs de cette tutelle. Calixte est un Adolphe viril, expérimenté, sans illusions, qui fait en pleine connaissance de cause le sacrifice de sa libertés et de ses ambitions. Les commencements de la liaison de Calixte et de Sakontala sont révélés sous forme d'introduction par une correspondance du jeune homme avec un de ses anciens compagnons d'armes, capitaine de hussards, vrai soudard, dont la crànerie soldatesque et la fatuité idiote font le plus absolu contraste avec la gravité sentimentale de son ami.
Calixte de Saint-Tropez, officier de l'armée impériale, s'est réfugié à Londres après 1 8 1 5 . C'est là que, pendant les loisirs inoccupés de la belle saison et dans le décor charmant des promenades qui environnent la ville, se lorme, grandit, s'exalte la passion des deux amants. La passion de Calixte, d'abord tendre et languissante comme une convalescence, se fortifie bientôt de toute l'énergie de son caractère violent et de toute l'ardeur de la nature provençale. Ses révélations s'arrêtent toujours là où la confidence devient trop lourde pour l'oreille d'un lovelace de garnison. En 1 8 17, Calixte a obtenu, par les démarches de quelques amis, la permission de rentrer en France; mais déjà il a pu, en jugeant sa maîtresse, envisager clairement l'avenir qui l'attend dans une union mal assortie. Calixte, homme à passions sérieuses et grave dans ses emportements, ne s'est point jeté étourdiment, comme Adolphe, et avec l'irréflexion de la
jeunesse, dans une union illégitime. Aimé de Sakontala, il a voulu l'épouser pour rendre sa protection bien complète. A ses propositions de mariage, la veuve de lord Graham répond en lui faisant lire le testament par lequel son mari, l'un des chefs de l'administration anglaise dans les Indes, ne lui a laissé la disposition de son immense fortune qu'à la condition qu'elle resterait veuve.
Sakontala se remariant est immédiatement dépouillée par sa fille et n'a plus rien à attendre que de sa générosité. Saint-Tropez, trop peu riche pour offrir à lady Graham un état sortable, a dû renoncer à un projet qui ne lui réserve, en compensation de son opulence perdue, que le partage de la médiocrité. Mais, en renonçant au titre d'époux, il a entendu en garder les devoirs; il s'est promis d'être le protecteur et le conseiller de Sakontala, l'administrateur de sa fortune, le tuteur de sa fille et l'économe de sa maison . Alors commence, à travers mille tracas, à travers des malentendus, des désaveux, des déboires sans nombre, la lutte d'un dévouement ferme, clairvoyant, assidu, contre la mollesse qui se dérobe, l'ineptie qui ne sait pas voir, la nonchalance qui trahit. Sakontala ne désole pas seulement Calixte par sa faiblesse et ses désordres, elle le blesse chaque jour plus intimement et avec de bien autres douleurs, par l'ignorance même de son dévouement et par l'inintelligence de sa tendresse.
Il aperçoit de jour en jour davantage, sous la grâce ai-
mable et sous la naïveté qui l'ont charmé, la nullité d'esprit, la stupidité des femmes de l'Orient. Il rêve, auprès de Sakontala somnolente, à ces unions fortes et actives où les cœurs et les volontés se concertent, où les regards et les pensées se comprennent! Souvent, pendant les longues soirées silencieuses, il épie le réveil de cette âme engourdie. « Attentif, j'écoute... espérant surprendre son secret. — Une ère nouvelle serait-elle sur le point de commencer pour nous ? Notre silence serait-il l'épreuve pythagoricienne? »
La manière dont lady Graham conduit sa vie est déplorable. Sa maison n'est fréquentée que par des hommes et par des femmes compromis; des aventuriers de tout pays, de tout âge et de tout sexe tirent sur sa bourse, rognent ses revenus et la font vivre dans la gêne et dans les dettes. Calixte entreprend de la débarrasser de ces parasites et se fait autant d'ennemis de ceux et de celles que la mollesse de son amie a protégés contre lui.
L'éducation de Rache!, fille de Sakontala, est abandonnée à une institutrice anglaise, romanesque et intrigante, qui favorise les prétentions d'un prétendu chevalier de Jérémie, soi-disant émigré et ruiné par la révolution de Saint-Domingue. M. de Jérémie, qui s'est fait communiquer, par l'institutrice, le testament de lord Graham, exerce sur Rachel les séductions d'un charmant visage, et s'applique à la compromettre pour contraindre Sakontala à la lui donner pour femme.
Instruit de ces menées, Calixte provoque le chevalier; ils se battent et Calixte reçoit une balle dans la poitrine. Mais Rachel, déjà séduite,, a pris aussitôt en haine l'adversaire, l'ennemi de son amant. Elle est près de lui demander compte de cette intervention dans sa destinée et de cette autorité usurpée sur sa vie. Depuis longtemps Rachel a changé pour lui; les caresses qu'enfant, à Hamps-Stead, elle rendait à l'ami de sa mère, elle les refuse à présent à l'étranger dont la présence lui est suspecte.
Le soleil de l'Inde l'a faite précocement femme; la passion l'a faite femme clairvoyante. En l'écoutant, en la regardant parler, Calixte est un jour frappé comme d'une révélation de l'éclat de cette belle fleur indienne violemment épanouie, malgré la froideur du climat d'Occident. Il découvre avec épouvante qu'il aime Rachel, et avec terreur qu'elle l'a deviné. Rachel a tout compris; et le mépris de l'amant, de l'amant infidèle à sa mère, s'ajoute dans son sourire à l'horreur du censeur intéressé. Tant d'éléments de discorde et de malheur font explosion dans la même soirée. Calixte a conduit sa maîtresse au bal de l'Opéra. Il l'y a conduite malgré lui et en cédant à un caprice auquel il a longtemps résisté. Une de ces femmes équivoques qu'il est parvenu à faire évincer du salon de lady Graham les a reconnus, insultés, poursuivis. Calixte et sa compagne deviennent les victimes de l'un de ces scandales communs au bal de l'Opéra, il y a quarante ans, lorsque la mode de l'intrigue
y autorisait toute licence de paroles. Honnie, montrée au doigt, Sakontala s'évanouit; son ennemie, furieuse, profite du désordre pour lui enlever son masque, sous prétexte de la secourir. Ramenée chez elle accablée et à demi-morte, lady Graham apprend que sa fille, profitant de son absence, s'est enfuie avec son amant. La faible raison de Sakontala succombe à tant de honte et de douleur. A travers ce présent confus, plein d'angoisses, les images poétiques de son passé reparaissent. Lady Jenny Graham redevient Sakontala, la fille des bords du Gange, la veuve du nabab. Calixte la voix traîner au milieu de la chambre un lourd coffret qui contient tout l'appareil de deuil des veuves indiennes, répandre sur ses cheveux épars les cendres du foyer et approcher un tison enflammé d'un monceau d'étoffes disposé en lit funèbre. Elle psalmodie d'une voie délirante tantôt la prière des morts des Hindous, tantôt des passages de leurs livres sacrés. Calixte lui-même se transforme à cette lueur de délire rétrospectif et devient le serpent Addisechou, que Sakontala a recueilli chez elle pour se le rendre favorable et dont le venin l'a marquée pour l'enfer. Elle lui prédit d'une voix terrible le supplice éternel des adultères et des inhospitaliers : « En présence de Moïssassous et de ses huit cent millions de démons, dans les profondeurs du Taptaschournuz, il serrera dans ses bras une statue de femme de fer brûlant. »
Un kakatoès, qui rappelle le choucas de Jean-Paul Richter,dans Titan, et le corbeau fatidique d'Edgar Poë,
ajoute à l'étrangeté charmante de cette scène, en jetant à travers les déclamations de l'insensée des lambeaux de phrases hindoustaniques , apprises pendant les leçons autrefois données par Sakontala àCalixte, et qui achèvent d'exalter sa démence, en se présentant comme des oracles. Cette scène de délire, plutôt que de folie, est une des plus saisissantes et des mieux traitées que la littérature romanesque ait inventées. — Au bout de quelques jours, délai voulu par le chevalier Jérémie pour constater l'enlèvement, Rachel Graham reparaît chez sa mère. Sakontala revient à elle-même en reconnaissant sa fille. La faute des fugitifs est mise sur le compte d'une passion irrésistible, et pardonnée; et Calixte voit avec désespoir s'accomplir ce mariage, tant combattu par lui, de la fille de son amie avec un misérable perdu de dettes et de débauches. « Mon destin est, dit-il, d'avoir toujours la souffrance la plus ignoble : prévenir le malheur, le craindre et le causer; avoir, lorsqu'il arrive, les bras enchaînés, et se débattre dans l'impuissance. » C'est là, en quelque sorte, la moralité, la formule du roman.
Rachel et Jérémie mariés et installés chez leur mère, Calixte ne croit plus pouvoir se maintenir avec dignité dans la maison et se retire. Il sent d'ailleurs le cœur de Sakontala refroidi pour lui, par l'effet des insinuations perfides de Jérémie. Les suites de sa blessure, aggravée par une affection de poitrine qu'il a négligée, l'obligent bientôt à garder la chambre et le lit. Nous voyons alors reparaître, à titre de consolateur et de garde-malade,
le capitaine de hussards des premiers chapitres. Les réflexions inouïes et les conseils outrecuidants de ce Sancho Pança héroïque font une opposition divertissante à la mélancolie des faits qui précèdent; c'est la petite pièce après la grande; le commentaire d'un fat et d'un butor sur le drame de la passion sincère. L'auteur a donné une autre preuve de sa souplesse dans l'épisode des infortunes de Rachel Graham après son mariage^ racontées en traits vifs et nets, à la façon de Fiedling ou de Hogarth. Il semble que dans cette peinture du faux amour d'une dupe et d'un escroc, il ait prétendu venger à pleine ironie les douleurs de l'amour véritable.
Rachel a quitté sa mère et est passée en Angleterre avec son mari. Maltraitée, ruinée, trahie, battue, elle est contrainte, après six mois de mariage, de plaider en séparation et de coucher avec son avocat pour l'intéresser à sa cause. — Saint Tropez mourant n'a plus rien à donner à lady Graham que son nom. Le mariage est célébré in extremis à Paris, dans la chapelle de l'ambassade anglaise. L'espoir d'échapper à l'influence de la chute des feuilles dans un pays « où les feuilles ne tombent jamais; » le désir insensé de refaire une fortune à Sakontala, l'engagent à partir avec sa femme pour Calcutta. — Quelques mois après, le capitaine de hussards apprend que le navire YAsia, qui portait les nouveaux époux, a péri en doublant le cap de Bonne-Espérance.
Je voudrais, par cette analyse, avoir suffisamment marqué les saillies principales de ce remarquable ouvrage, pour en faire mesurer la profonde et vigoureuse contexture, et pour justifier ce que j'en ai dit en commençant. Je ne retire rien de ce que j'ai avancé. M. de Salles a abordé de front mille difficultés que Benjamin Constant avait éludées en plaçant son action dans un milieu social où les conséquences des actions humaines sont à peu près indifférentes, et en laissant son héros à un âge où les torts sont généralement excusables et réparables. Adolphe ne lutte que contre lui-même, ou plutôt il ne lutte pas : il subit, il souffre et il se plaint. Calixte lutte et agit : il lutte non-seulement contre luimême, mais contre le monde et les difficultés de la vie, contre sa maîtresse et son entourage; il est vaincu, mais il tombe avec noblesse. Cette chutej d'ailleurs, était dans la logique du sujet. En un mot, le roman des malheurs d'une union illégitime étant à faire. Benjamin Constant n'en a donné que l'esquisse; M. Eusèbe de Salles l'a donné tout entier. Le style, dans Sakontala à Paris, est moins égal que dans Adolphe, mais il a, par moments, plus de fermeté et de relief; quelquefois commun, parfois aussi incorrect ou vague, il se relève, dans certains endroits, par des élans d'éloquence impétueuse et effarée; c'est le style sobre et contenu d'un philosophe plus préoccupé des idées que des formes, avec les éclairs de la passion. L'auteur a d'ailleurs montré son agilité et sa science d'écrivain dans les épisodes que j'ai cités- La scène du désespoir de Sakontala au retour du bal de
l'Opéra n'a pas d'analogue dans Adolphe, Benjamin Constant surtout n'eut jamais osé risquer le perroquet. Que ceux qui trouveraient cette observation singulière réfléchissent à la difficulté d'introduire dans une scène pathétique un objet burlesque sans en atténuer la gravité. Une autre qualité qu'il faut porter au compte de M. Eusèbe de Salles, et sans laquelle, suivant nous, il n'y a pas de vrai romancier, c'est la puissance comique. Certains personnages, celui du capitaine de hussards, fat, bête, bon enfant, celui du médecin Lasinec (charge évidente du docteur Laënnec, l'inventeur du stéthoscope), le comique terrible des scènes conjugales entre Rachel et Jérémie, montrent chez l'auteur cette faculté double du rire et des larmes, qui dénonce le contemplateur. A la sincérité du ridicule chez le docteur et chez l'officier, comme à la réalité des idiosyncrasies orientales chez Sakontala, on devine un peintre compétent. Médecin, militaire, orientaliste, M. de Salles sait beaucoup de choses ; c'est une partie de sa force.
Le précédent roman de M. Eusèbe de Salles Ali le Renard ou la Conquête d'Alger, fait plus que se dérober à l'analyse, il la défie. Cest une sorte de romanpanorama où l'auteur, officier interprète à l'armée d'occupation, ainsi qu'il signe sur le titre, a dramatisé avec un talent remarquable les souvenirs de l'expédition et les notes de son journal. Les esprits pratiques, qui sont actuellement en majorité, plus curieux de renseignements que sensibles aux efforts de l'art, pourront re-
gretter que M. de Salles ait cru désirer aller plus loin que le simple exposé. Mais en i832 les choses allaient tout autrement : c'était alors l'histoire, la statistique et la science qui avaient besoin du secours de la littérature, et l'auteur dM/i le Renard a pu espérer plus de faveur de la forme romanesque donnée à son récit et à ses observations. Ce serait le contraire aujourd'hui. L'auteur donne d'ailleurs une autre raison de ce choix : c'est qu'ayant à juger des mesures, des intentions, des entreprises qui toutes n'ont pas son approbation, des personnes qui ne lui étaient pas également sympathiques, il a pensé que la forme impersonnelle du roman couvrirait davantage son impartialité.
Mêlés à des personnages imaginaires, les personnages réels échappent plus facilement au blâme et à la critique. Ils y échappent d'autant mieux que l'auteur, usant largement et jusqu'au bout de la liberté qu'il s'était donnée, les a tous débaptisés. Toutefois un lecteur contemporain des faits reconnaîtra sans trop de peine, sous le masque du pseudonyme, non-seulement les généraux en chef Bourmont, Berthezène, etc., mais jusqu'aux artistes et aux écrivains attachés à l'expédition : Merle, Isabey, Gudin et quelques autres. A la distanceoù nous sommes aujourd'hui des événements, le livre de M. Eusèbe de Salles a tout l'attraitd'une chronique romancisée et pittoresque. On y saisit toutes vives les impressions premières de notre armée sur la terre d'Afrique. On y surprend à sa source et dans ses causes le périlleux an-
tagonisme des administrations militaire et civile. A travers une multitude d'accidents, d'anecdotes, d'épisodes imaginés parle narrateur pour attirer l'attention sur tel ou tel détail, se détachent comme lignes principales les événements capitaux de la conquête, la prise de la Casbah, la trahison du bey de Titery, et enfin la commotion produite dans l'armée par la nouvelle de la révolution de juillet. Le sentiment du comique, que j'ai déjà reconnu à l'auteur de Sakontala, se manifeste dès ce premier ouvrage par deux ou trois physionomies amusantes de soldats et d'administrateurs. En somme, lecture très-agréable, et qui, l'on s'en convainc à l'accent sincère de l'auteur et à la finesse de ses observations, peut encore beaucoup apprendre, après les traités ex professo des touristes politiques et des économistes.
Aly le Renard ou la Conquête d'Alger, fut d'abord publié par fragments dans le journal le Voleur, et avec un grand succès. Le livre eut deux éditions en un an. Un contemporain nous écrit qu'à l'une des soirées de Nodier, à l'Arsenal, où se trouvèrent M. Eusèbe de Salles et M. Victor Hugo, il vit a autant d'index dirigés vers l'auteur à? Aly le Renard que vers l'auteur de Notre-Dame de Paris. »
Le Dictionnaire des Contemporains de Vapereau donne une assez nombreuse liste de divers ouvrages de M. de Salles sur la médecine, l'ethnographie j etc^ nous citerons : Pérégrinations en Orient, 2 v, in-8°, Histoire générale des races humaines, une Histoire
des sciences médicales et une Vie de Mahomet. Parun hasard assez étonnant, Sakontala ne figure point sur cette liste, où se trouve cependant Ali le Renard.
Un autre roman, VAnévrismeou le Devoir, annoncé sur les couvertures de Sakontala, n'a point paru.
M. le comte François-Eusèbe de Salles, né à Marseille en 1801 et non en 1791 commel'écrit le biographe Vapereau, étudia la médecine à Montpellier, et au retour de plusieurs voyages en Egypte, en Syrie et en Algérie, fut nommé, en 1 838, dans sa ville natale, professeur de langue et de littérature arabes, place qu'il occupait encore il y a peu d'années.