ÊTRE PLUS ARTISTE QUE DIEU
(me nuit, Rodomontade.)
tantôt par des formules plus précises, comme dans ce passage de la première Nuit:
Longtemps, à deux genoux, le populaire effroi A dit: Laissons passer la justice du roi! Ensuite on a crié et l'on crie encor : — Place ! La justice du peuple et de la raison passe ! — Est-ce qu'épris enfin d'un plus sublime amour, L'homme régénéré ne crîra pas un jour: — Devant l'art-dieu , que tout pouvoir s'anéantisse. Le poète s'en vient: place pour sa justice ?
Place à la justice du poète! Inclinez-vous devant la divinité de Part! Voilà donc quel était le Montjoye et Saint-Denis! des bousingots; c'était là leur Marseillaise et leur Carmagnole, et l'on conviendra que rien ne ressemble moins à la Déclaration des droits de V homme et au Discours sur VEtre suprême. Charles
Baudelaire a remarqué fort justement que « si la Restauration s'était régulièrement développée dans la gloire, le romantisme ne se serait pas séparé de la royauté, et que cette secte nouvelle, qui professait un égal mépris pour l'opposition politique modérée, pour la peinture de Delaroche ou la poésie de Delavigne, et pour le roi qui présidait au développement au juste milieu^ n'aurait pas trouvé de raisons d'exister. >> ^ij
Le Bousingotisme ne fut qu'une diversion du Romantisme. L'amour des jeunes têtes d'alors allait tout à la poésie età l'art. La révolution de juillet les força de penser à la politique; elles refirent la politique à leur image et voulurent parler romantique à propos du roi et des chambres. Après juillet d'ailleurs la jeunesse littéraire retrouvait au pouvoir son éternel ennemi , le bourgeois; le bourgeois pair de France, député et officier de la garde nationale et plus que jamais voltairien, classique, ami delà tragédie. Parmi les pairs et les députés nouveaux se retrouvaient la plupart des signataires de la fameuse pétition au roi contre Hernani. Tout le reste, c'était la masse triomphante de ce parti myope, louche, sourd, cagneux et ladre, juste comme les balances d'un épicier, modéré comme l'impuissance, ennemi de toute exaltation et de toute grandeur, ignorant tout et ne comprenant rien, ne voulant rien apprendre ni rien comprendre, et par-dessus tout fier de son ignorance et
(1) Article sur PétxnsBoTCÏ^ Revue fantaisiste du i5 Juillet 1861.
de sa sottise; fanfaron de liberté dans les temps de calme, fanfaron d'autoritéau jour de péril, préparant les révolutions pour les combattre, et qui s'est décoré lui-même d'uneappellation équivoque etlouche comme lui-même : \tcentre gauche. — Entre les romantiques et ces gens-là, c'était, au lendemain de juillet, la même guerre qui continuait sur unautreterrain, et ilssefirentadversaires politiques, parce que leur éternel ennemi était devenu Pouvoir; mais., au fond, on peut le dire, toute leur politique tenait dans le fameux sonnet de V Éléphant, de Théophile Gautier. On peutdu moins l'assureraprès la préface de Philotée O'Neddy :
« Chaque jour, nombre de jeunes gens à convictions « patriotiques viennent à s'apercevoir que si l'œuvre « politique a une nature de Caliban, il faut directement « s'en prendre à l'œuvre sociale, sa mère; alors ils met- « tent bas le fanatisme républicain et accourent s'ente rôler dans les phalanges de notre Babel... Certes, « quoique naissante, elle estdéjà bien miraculeuse et bien « grandiose, cette Babel ! Sa ceinture de murailles a enserre déjà des myriades de stades. La sublimité de' ce ses tours crève déjà les nues les plus lointaines. A elle « seule, elle a déjà plus d'arabesques et de statues que « toutes les cathédrales du moyen âge ensemble. La <c poésie possède enfin une cité, un royaume, où elle « peut déployer à l'aise ses deux natures : sa nature
« humaine, qui est l'art; sa nature divine, qui est la « passion... Ouvriers musculeux et forts, gardez-vous « de repousser ma faible coopération ; jamais vous « n'aurez assez de bras pour l'érection- d'une si grande « œuvre ! Et peut-être ne suis-jepas tout à fait indigne « d'être nommé votre frère. — Comme vous, je méprise « de toute la hauteur de mon âme l'ordre social et sur- <c tout l'ordre politique, qui en est V excrément ^ comme « vous, je me moque des anciennistes et de l'Académie ; « comme vous, je me pose incrédule et froid devant la « magniloquence et les oripeaux des religions de la « terre; comme vous, je n'ai de pieux élancements que « vers la poésie, cette sœur jumelle de Dieu, qui départ « au monde physique la lumière , l'harmonie et les « parfums, au monde moral l'amour, l'intelligence et « la volonté. »
Une revue du temps, économique et sociale, la Revue encyclopédique, dirigée par MM. H. Carnot et Pierre Leroux, rendit compte de Feu et Flamme, et ne manqua pas à tancer vertement ce détachement de la politique et de l'humanité. « Nous avons souvent eu l'occasion, dit l'article (signé T.), de nous élever contre les vaines et dangereuses idées répandues dans ces derniers temps au sujet de la poésie ; nous nous sommes plaints de l'immoralité de cet art sans but et de l'absurdité de cette idolâtrie exclusive de la forme, etc. » Le même numéro contient un article très-curieux de M. Hippolyte Fortoul, un article de fond, où l'on peut juger les
- i43doctrines littéraires de l'école humanitaire et philosophique. C'est un véritable article d'opposition contre le Romantisme triomphant et Victor Hugo régnant; c'est là que l'école du style et des images, la théorie de l'art pour Fart, l'idolâtrie de la forme, sont impitoyablement immolés à l'école des penseurs et des prophètes , et à la théorie du progrès. A travers mille théories pédantesques, arbitraires, abstruses, tortionnaires et hargneuses où l'on apprend, à travers un commentaire tantôt historique, tantôt prophétique, que le roman est une arme d'opposition et le drame une formule sociale; que Byron et Walter Scott « sont venus incarner en France le dualisme d'idées de la Restauration, l'un par la négation du passé, l'autre par l'affirmation de l'avenir ; » dualisme que l'auteur de l'article retrouve dans toutes les œuvres éminen tes de l'époque, depuis le Cinq-Mars d'Alfred de Vigny, « où le héros représente Walter Scott, et le fils de Laubardemont, lord Byron ; jusqu'à la Marion Delorme de Victor Hugo, où Didier procède de Byron, et Saverny de Walter Scott ; » que « l'amour est un fait éminemment social, » etc., etc., la sympathie du critique et de son école se manifeste par le choix des noms qu'il met en opposition : d'un côté, Victor Hugo et Mérimée : Victor Hugo, le poëte du monde extérieur, un païen sauvage et irréligieux ;. Mérimée, un civilisé, un athée de salon; de l'autre, Sénancour, Joseph Delorme, George Sand et Alfred de Musset: Obermann, « un émigré, homme d'intelligence et de progrès; » Lélia, « la dualité de V esprit et de la chair; t> Jacques
Rolla, « don Juan dans l'alcôve d'une prostituée... moins poétique, mais plus vrai ; » Joseph Delorme, qui, quelque jour, déchirant son suaire, sortira de sa tombe « onctueux tribun de liberté et d'avenir ! »
Le dilemme est facile à poser : l'auteur de l'article est ou un sectaire revendiquant pour l'honneur de sa secte les écrivains plus ou moins contingents à ses doctrines; ou bien il est un philosophe immolant, par amour du métier, l'art d'écrire à la philosophie. Je n'ai jamais vu que des théories vagues et contestables fussent plus importantes qu'un art précis et éternel. M. FortouL ainsi que ses adhérents, méconnaît la fonction du Romantisme, qui fut la reconstitution , la création de la langue poétique et du style littéraire au dix-neuvième siècle. Il donne pour ancêtres à sa doctrine : Abailard, Montaigne, Descartes et Voltaire; ce qui revient à dire que tous les écrivains qui ont été de leur temps sont de la même famille et ont les mêmes traditions. Le raisonnement ne me paraît pas rigoureux, et il y aurait trop de choses à répondre. Mais que deviendrait la succession de Voltaire entre les mains de Joseph Delorme, le tribun onctueux de liberté et d'avenir ? En quoi Lélia et Rolla sont-ils cartésiens ? En quoi Obermann, l'émigré, procède-t-il d'Abailard ?
Le pis est que M. Fortoul, si impitoyable pour les images et pour le style visible, n'est ni moins lyrique ni moins imagé que ceux qu'il foudroie. Toutes les fois qu'il quitte l'analyse pour l'exposition, il se met à vati-
ciner comme un chantre et à rutiler comme un paon : Exemples :
« Suspendez un moment votre marche triomphale, ô poë'te! avant (que) d'entrer au Capitole, arrêtez-vous sur le forum... »
« Ne parlez pas du vieil Isaïe ; voici des miracles nouveaux; ne parlez plus des magnifiques murmures de l'Océan: l'esprit du peuple fait plus de bruit que les vents du ciel ; le flot du peuple est plus majestueux que celui de la mer !
« Si le peuple en venant (chez vous) ne dit pas : Ceci est ma maison, votre édifice s'abîmera !... et vous qui vous êtes réservé le soin d'orner les boudoirs de nos femmes et d'apprendre une langue polie et chaste à leurs adorateurs, que deviendront votre peine et votre gloire, lorsque nos femmes quitteront leurs boudoirs pour nous accompagner sur la place publique; lorsqu'elles camperont avec nous sous les murs des villes à conquérir; lorsqu'elles monteront sur nos chariots! pour nous suivre et nous exciter au combat ? » Ce n'est pas là certes le style de Montaigne, ni de Descartes, ni encore, moins celui de Voltaire. M. Fortoul ajoute : « La prophétie est aujourd'hui la nécessité de toute grande .poésie. » Ce n'est pas lui certes qui a été prophète !
Le vent de février 1848 a~ soufflé sur ces apocalypses. On en est revenu à croire que le bon écrivain est celui qui écrit bien, et le bon poëte celui, qui fait bien les vers. Les romantiques n'ont jamais prétendu autre chose.
L'article Signé T. de la Revue encyclopédique (1) a accordé huit pages de citation à O'Neddy . Je serai moins généreux. Je ne saurais cependant, sans mauvaise grâce, après cette longue audience donnée chez lui à un étranger, marchander à un poète quelques moments d'attention. J'analyserai donc, en en donnant quelques extraits, comme spécimen de la manière de l'auteur, la première pièce du recueil , celle-là même que le rédacteur de la Revue encyclopédique trouve la plus caractéristique et la plus scandaleuse pour sa conscience de patriote et de philosophe progressiste; elle est intitulée Pandœmonium.
— Il y a punch et raout dans l'atelier de Jehan, le statuaire. Jehan, le statuaire, reçoit ses amis. C'est Reblo, le poète, don José, le duelliste, Noël, l'architecte, etc. Les architectes ont joué un grand rôle dans le bousingotisme. Il y avait déjà M. Jules Vabre, des Rhapsodies.
De bonne foi, Jules Vabre...
l'auteur inédit du traité de Y Incommodité des commodes; Robelin, le gothique convaincu des soirées de la mère Saguet. Vigneron, un autre bousingot, avait été maçon , et l'on m'a assuré que Pétrus Borel lui-même avait manié l'équerre. On pourrait s'étonner de l'intrusion d'une profession aussi pacifique , de gens qui travaillent patiemment, proprement, avec des crayons et de la mie de pain, dans ces turbulents conventicules.
(1) Tome LIX, août i833.
— i47 — Mais l'architecture a eu son importance dans la révolution romantique; on l'y avait intronisée cle par la symbolique et l'histoire: Ceci tuera cela! Le livre avait tué l'architecture; il s'agissait de la ressusciter avec de nouveaux symboles. Le catéchisme avait tué l'architecture catholique; on prétendait créer l'architecture sociale. L'architecte, mécontent et homme d'avenir, trouvait donc naturellement sa place dans la Convention des Arts.
Revenons à Philothée et à ses amis. — On fume et l'on boit du punch.
Vingt jeunes hommes, tous artistes dans le cœur, La pipe ou le cigare aux lèvres, l'air moqueur. Le temporal orné du bonnet de Phrygie, En barbe jeune- France, en costume d'orgie, Sont pachalesquement jetés sur un amas De coussins dont maint siècle a troué le damas. — Et le sombre atelier n'a pour tout éclairage Que la gerbe du punch, spiritueux mirage!
Voilà donc le signalement du jeune-France : bonnet rouge sur la tête,, longue barbe, pipe ou cigare a la bouche, pose pachalesque : quant au costume d'orgie , il nous faut payer d'imagination.
...A travers les anneaux du groupe des viveurs, Glissent quelques rayons vagues, douteuxj rêveurs, Qui s'en vont détacher des ombres fantastiques Le spectre vacillant des objets artistiques, etc., etc. ....Si le tissu moiré du nuage odorant
Que la fumée élève était plus transparent, Vous pourriez avec moi, de ces pâles figures, Explorer à loisir les généreux augures, Le développement capace de ces fronts, Les rudes cavités de ces yeux de démons, Ces lèvres où l'orgueil frémit, ces épidermes Qu'un sang de lion revêt de tons riches et fermes. Tout chez eux puissamment concourt à proclamer Qu'ils portent dans leurs seins des cœurs promps à De haine virulente ou de pitié morose [s'armer
Contre la bourgoisie, et le code, et la prose ; Des cœurs ne dépensant leur exaltation Que pour deux vérités : l'art et la passion!... Quand on vit que du punch s'éteignait le phosphore, Mainte coupe d'argent, maint verre, mainte amphore, Ainsi qu'une flottille, au sein du bol profond, Par un faisceau de bras furent coulés à fond. Rivaux des templiers du siècle des croisades, Nos convives joyeux burent force rasade. Chaque cerveau s'emplit de tumulte, et les voix Prirent superbement la parole à la fois. ...Vrai Dieu! quels insensés dialogues...
Et, pour peindre le tumulte, l'incohérence, la lutte bruyante de ces paroles se croisant et se heurtant dans un crescendo d'enthousiasme, le poè'te imagine la comparaison que voici :
Représentez-vous une ville espagnole Qu'un tremblement de terre épouvante et désole. — Les balcons, les boudoirs des palais disloqués S'en vont avec fracas tomber entre-choqués
Avec tous leurs parfums, toutes leurs armoiries, Dans les hideux égouts, les infectes voiries. Les monuments chrétiens, les dômes surdorés, Leurs flèches de granit, leurs vitraux diaprés. S'en vont rouler parmi les immondes masures Du noir quartier des Juifs, sale tripot d'usure. Une procession de chastes capucins Veut sortir, pour combattre avec des hymnes saints La rage du fléau : le fléau sarcastique Vous l'enlève et la pousse en un lieu peu mystique, Où des filles de joie et d ignobles truands Festinent, de débauche et d'ivresse béants. D'abomination, d'horreur, tout s*enveloppe : En un mot l'on dirait un kaléidoscope Immense, monstrueux, que l'exterminateur Fait tourner dans ses mains de mystificateur. — Eh bien, dans leurs discours c'était même anarchie! Les plus divins élans de morale énergie, Les extases de gloire et d"immortalité.
Les vœux pour la patrie eî pour la liberté Se noyaient, s'abîmaient dans le rire et le spasme. D'un scepticisme nu, tout lépré de sarcasme. De beaux rêves d'amour, qu'eût enviés Platon, Trempaient leurs ailes d'ange au sordide limon D'un cynisme plus laid, plus vil en ses huées Qu'un hôpital de fous et de prostituées. Coq-à-1'âne, rébus, sornettes, calembourgs,
Se ruaient à travers les plus graves colloques. Et vous les flagellaient de plates équivoques. Enfin, c'était du siècle un fidèle reflet, Un Pandœmonium bien riche et bien complet.
Un des assistants se lève au milieu du vacarme, et d'une voix vibrante récite une ballade de Victor Hugo, la Danse du Sabbat peut-être, ou le Pas d'armes du roi Jean. Bientôt une odeur magique de moyen âge se répand etcirculedansl'atmosphère;lespanoplies tressaillent sur les murailles; les chevalets s'ébranlent, les maquettes sautent sur les celles. — Oies anciens jours'. s'écrie Reblo, les anciens jours ! Et il déroule une longue tirade à l'honneur de l'heureux temps des superstitions et des aventures pleines de hardiesse, où le drame, les terreurs et les fantômes venaient chercher le poète, où l'amour était un danger, et où les combats et les rencontres, les surprises surgissaient sous les pas de quiconque
Avait des flots de lave dans le sang, Du vampirisme à l'œil, des volontés au flanc !
.... Avoir des aventures Oh ! c'est le paradis pour les fortes natures !...
Après Reblo,
Un visage moresque Leva tranquillement sa pâleur pittoresque, Et, faisant osciller son regard de maudit Sur le conventicule, avec douleur il dit...
Ce qu'il dit, c'est que dans des temps aussi banals que ceux-ci, toute camaraderie desgrands cœurs est ridicule : ce n'est plus qu'au désert qu'on peut rugir librement! « A quoi bon nous bander désormais et lutter contre une société qui n'a pour nous répondre que les sergents de ville et 1 echalaud ? »
Si, me jugeant très-digne, au fond de ma fierté,
De marcher en dehors de la société,
Je plonge sans combat ma dague vengeresse
Au cou de l'insulteur de ma dame et maîtresse,
Les sots, les vertueux, les niais m'appelleront
Chacal... (c'est dur!) Tous, d'une voix, ils medécerneront
Les honneurs de la Grève ; et si les camarades
Veulent pour mon salut faire des algarades,
Bourgeois, sergents de ville et valets de bourreau
Avec moi les cloûront au banc du tombereau.
Malice de l'enfer!... A nous la guillotine!
A nous, qu'aux œuvres d'art notre sang prédestine !...
A nous qui n'adorons rien que la trinité
De l'amour, de la gloire et de la liberté !...
Ciel et terre !... Est-ce que les âmes de poëte
N'auront pas quelque jour leur vengeance complète ?..
A son tour, l'architecte Noël porte son toast :. l'adultère !
... Battons le mariage en brèche ! Osons prouver Que ce trafic impur ne tend qu'à dépraver L'intellect et le sens ; qu'il glace et pétrifie Tout ce qui lustre, adorne, accidente la vie. Je sais bien que déjà plusieurs cerveaux d'airain, S'emmantelant aussi d'un mépris souverain Pour les vils préjugés de la foule insensée, Se sont faits avant nous brigands de la pensée. Mais, parmi la forêt des vénéneux roseaux Que l'étang social couronne de ses eaux, C'est à peine s'ils ont détruit une couleuvre.
— i5a — Il serait glorieux de parachever l'œuvre, Et de faire surgir du fond de ce marais Une île de parfums et de platanes frais.
La dernière motion est faite par don José, qui, « l'œil enflammé et l'organe en délire, » propose à ses frères une sorte d'assurance mutuelle pour le duel, qui doit avoir pour effet l'extinction finale de la bourgeoisie.
Pendant que don José parlait, un râlement Sympathique et flatteur circulait sourdement Dans l'assemblée; et quand ses paroles cessèrent, Les acclamations partirent...
Et jusques au matin les damnés jeune-France Nagèrent dans un flux d'indicible démence, Echangeant leurs poignards, promettant de percer L'abdomen des chiffreurs, jurant de dépenser Leur âme à guerroyer contre le siècle aride. Tous, les crins vagabonds, l'œil sauvage et torride, Pareils à des chevaux sans mors ni cavalier, Tous, hurlant et dansant dans le fauve atelier, Ainsi que des pensers d'audace et d'ironie Dans le crâne orageux d'un homme de génie!
C'est sans doute au sortir d'une scène pareille que Théophile Gautier imagina la fameuse Orgie des jeune- France, où balzaciens, flambarts et janinistes exécutent, le livre à la main, les programmes divers de la Salamandre, de Barnave et de la Peau de chagrin. Seulement là où le malin poète apercevait la caricature dans l'effort trop tendu, d'autres moins avisés, brutaux, candides, trouvaient un idéal à leur mesure et s'y an-
craient résolument. On sait ce que durèrent les modes de déclamations furibondes, de malédictions artistiques et de toilettes cyniques arborées comme défi au bourgeois ! Petrus Borel tira de ces théories un système qu'il appela Lycanthropie. Celui-là peut-être était le seul sincère. Où sont-ils aujourd'hui les cousins du poignard, les fidèles de la confrérie du Bousingot? Cherchez Auguste Mac Keat dans M. Auguste Maquet, Alphonse Brot dans ses romans lunaires, et Bouchardy au cœur de salpêtre dans les mélodrames de la Gaîté ! Ils valaient mieux dans leur bon temps ! — Ils ont marqué la borne extrême en deçà de laquelle les sages ont passé, et dans ces haines excessives du vulgaire et du banal, s'il entrait beaucoup de ridicule, il n'entrait du moins rien de vil. Ces gens-là n'ont jamais parlé d'argent, ni d'affaires, ni de position.
Quant à Philothée-Théophile Dondeyj la part faite des outrances exigées par les statuts de la confrérie, ce n'était rien de moins qu'un poète sans valeur. Il avait la couleur, le mouvement (on en a pu juger dans la comparaison de la peste), et ses incorrections étaient au moins des audaces. Théophile Gautier, qui l'a connu et bien jugé, nous disait de lui qu'il était un « forgeur d'alexandrins. » Cela est vrai : son vers ferme et vigoureux le prédestinait à la satire ou au théâtre. Charles Monselet croit le reconnaître dans M. Th. Dondey de Santeny, auteur de deux nouvelles, Y Anneau de Salotnon et le Lazare de l'amour, publiées, celle-ci dans la
Patrie, celle-là dans la collection de l'imprimeur Boulé. M. Monselet (V. Lorgnette littéraire, 1857) cite, comme extrait du Lazare de V amour, un sonnet qui rappelle en effet le ton et la manière de l'auteur de Feu et Flamme.
NAPOL LE PYRENEEN.
La pièce qu'on va lire a été une des premières que nous ayons admirées dans notre enfance, et pendant une vingtaine d'années le nom de son auteur a été pour nous une énigme insoluble et laborieuse. Quérard, dans ses Supercheries (t. II 1, n° 5o5o), le déclarait absolument inconnu; et M. Emile Deschamps, le héraut des gloires poétiques de notre âge, qui sait si bien par cœur le nom des plus obscurs soldats de la Muse Française, se trouvait en défaut au sujet de Napol-le-Pyrénéen. Lorsqu'en 1862 nous insérâmes en témoignage d'un ancien enthousiasme, ces magnifiques strophes dans le quatrième volume de l'anthologie des poètes français publiée par Eugène Crépet, nous avions renoncé à toute recherche : l'auteur de Roland étaitpour nous mort ou fabuleux ; quand un article de M. Paul Boiteau dans la Revue de l'Instruction publique vint inopinément nous révéler le nom si longtemps poursuivi sous le domino de l'anonyme. Nous apprîmes alors que Napol le Pyrénéen était au vrai M. Napoléon Peyrat, pasteur protestant, ami de Lamennais et de Béranger, et auteur de plusieurs
ouvrages en prose, (i) Le vœu que nous exprimions dans la notice de l'anthologie de voir les révélations de M. Boiteau complétées par sa publication des poésies de M. Peyrat, fut réalisé l'année suivante. Il en parut tout un recueil (L'Arise, romancero par Nap. Peyrat. Paris, Ch. Meyrueis, in-16, de 352 pp.) où la pièce de Roland se trouve naturellement comprise, mais avec de tels changements qu'il nous a paru intéressant de reproduire ici la version primitive, en invoquant la piété des souvenirs. Voici donc ce texte original consacré dans notre mémoire par les premières impressions de la jeunesse; le voici tel que nous l'avons redonné déjà au quatrième volume de l'anthologie des Poètes français, et avec le commentaire qui l'y précède et que l'éditeur M. Crépet, auquel ce livre doit déjà quelques complaisances du même genre nous a permis de rapporter
« Deuxlivraisonsd'uneencyclopédie populaire publiée vers i833 ont révélé aux liseurs de vers le nom et le talent de Napol le Pyrénéen. Cette encyclopédie, dirigée par un économiste, avait réservé, parmi toutes sortes de traités de chimie et d'abrégés historiques, deux livraisons à la poésie moderne, et, contre l'ordinaire en pareil cas, le choix des auteurs et des morceaux à citer avait été confié à un lettré judicieux qui avait eu le bon sens
(i) Histoire des Pasteurs du désert; les Réformateurs de la France et de l'Italie au XIIe siècle; Histoire de Vigilance: Béranger et Lamennais, correspondance, entretiens et souvenirs.
et le courage d'aller prendre la poésie moderne là où elle était alors, c'est-à-dire dans les rangs de la nouvelle génération. De nombreux morceaux de Victor Hugo, de Lamartine, d'Auguste Barbier, de de Vigny, de Sainte- Beuve, d'Emile et d'Antony Deschamps, etc., manifestaient franchement la sympathie et les intentions du collecteur. Si nous ajoutons à ces noms ceux de ThéophileGautier, de Jean Polonius, Fontaney, Ernest Fouinet, Drouineau, Ulric Guttinger, on conviendra que, pour 1 83 3 , c'était assez d'audace. C'est dans ce recueil que se produisit, pour la première et la seule fois, le nom de Napol le Pyrénéen, au bas delà pièce que nous citons. Cette pièce, et c'était tout. Mais l'allure en était si vive, le mouvement si pittoresque, la couleur si énergique, que cette pièce unique suffit pour sauver la mémoire du poëte et pour faire rechercher longtemps, par les amateurs de poésie vivace et sanguine, la mince brochure qui la contenait : car plus tard, il faut bien le dire pour être complet, on était revenu sur les premières audaces; le collecteur trop aventureux avait été désavoué, et au lieu et place du recueil primitif, tout hérissé de noms flamboyants et qui sentaient la bataille, on en avait substitué un autre d'un ton plus sageet plus calme, et revêtu de signatures moins suspectes à la conscience des économistes. Mais, néanmoins, le premier recueil avait fait son chemin; une jeunesse curieuse, affamée de promesses et de nouveautés, en avait rapidement enlevé tous les exemplaires ; et peut-être ce premier levain déposé dans les jeunes intelligences a-t-il contribué, plus
— i58 — qu'on ne le croirait, à décider le mouvement favorable de l'opinion publique.
a Je reviens à Napol le Pyrénéen et à son œuvre complète de cent vingt vers. Peut-être se récriera-t-on contre le soin pieux qui nous fait recueillir cette pièce isolée d'un poète qui, véritablement, a montré trop peu de courage, ou peut-être trop de modestie. Nous répondrons qu'en littérature, tout ce qui vient à sa date a sa valeur. Un poète qui, en i833, se plaçait du premier coup entre les Odes et ballades et les Orientales, et qui, du premier coup manifestait, en les exagérant au gré de quelques-uns, les qualités, tant recherchées alors, du pittoresque, de la couleur, de l'image vivante et voyante, ne saurait être détaché du groupe dans lequel il a figuré. En lisant cette pièce d'une exécution magistrale, la parenté d'idées et d'intention du poète avec l'auteur des Orientales est évidente. Il y a de l'ode à Grenade dans les premières strophes; la suite rappelle la Bataille perdue. Les images riches et correctes sont frappantes de vérité. Ce n'est plus un pays deviné, rêvé, recréé pour ainsi dire par l'imagination puissante d'un poète grand magicien, mais un pays vu, compris et admirablement rendu en quelques coups d'un savant pinceau : la vermeille Orléans, Limoges, aux trois sveltes clochers, YAveyron murmurant entre des pelouses pleines de parfums, les grèves pensives du Rescoud, le Tarn fauve et fuyant, la Garonne aux longs flots, aux eaux convulsives où nagent des navires bruns et des
îlots verdoyants, parleront à l'œil de quiconque a suivi le même itinéraire. Tout le reste de la pièce enlevé d'un mouvement rapide, comme la course du voyageur auquel elle est adressée, ou comme le galop des chevaux de Muca-el-Kebir, étincelle de vives couleurs et de traits brillants qui sautent à l'œil. C'est: Toulouse, jetée comme une perle au milieu des fleurs ; les blancs chevaux à la crinière argentée, dont le pied grêle a des poils noirs comme des plumes d'aigle ; c'est encore Fénélon, le cygne aux chants divins
Qui nageait aux sources d'Homère!
c'est enfin, à la dernière strophe, les armées passant par Roncevaux: — soldats, canons, tambours, chevaux, chants tonnant dans V espace, etc. — Voilà bien l'art de i833; l'art d'enchâsser savamment l'image dans le vers et de tout combiner pour l'effet, et le son, et la figure, et lerhythme, et la coupe, et la place et l'enjambement. L'atteindre ainsi du premier coup et dans sa perfection, était certes la preuve d'un talent et d'une intelligence peu ordinaires; et c'est pourquoi nous avons tenu à recueillir, parmi les chefs-d'œuvre de cette époque, cette épave d'un poëte qui ne vivait plus, depuis longtemps, que dans la mémoire des dilettantes.... ■»
ROLA ND A.P.T.
Vous allez donc partir, cher ami, vous allez Fuir vers notre soleil, comme les vents ailés ; Déjà la berline jalouse
Frisonne sous le fouet, inquiète, en éveil, Belle et fière d'aller bondir sous le soleil Où s'endort la brune Toulouse.
Que Dieu vous garde, ami ! — Mais lorsque vous aurez Franchi monts et vallons, et fleuves azurés.
Villes et vieilles citadelles, La vermeille Orléans, et les âpres rochers D'Argenton, et Limoge, aux trois sveltes clochers,
Pleins de clochers et d'hirondelles,
Et Brive et sa Corrèze, et Cahors et ses vins, Où naquit Fénélon, le cygne aux chants divins
Qui nageait aux sources d'Homère; — Arrêtez un moment votre char agité Pour voir la belle plaine où le More a jeté
La blanche cité votre mère;
Ces plaines de parfums, cet horizon fleuri, L'Aveyron murmurant, des pelouses chéri,
Le Tescoud aux grèves pensives, Le Tarn fauve et bruyant, la Garonne aux longs flots, Qui voit navires bruns et verdoyants îlots
Nager dans ses eaux convulsives;
Et puis, voyez là-bas, à l'horizon, voyez
Ces grands monts dans l'azur et le soleil noyés ;
On dirait l'épineuse arête D'un large poisson mort entre les océans, Ou bien quelque Babel, ruine de géants,
Dont la foudre ronge la crête.
Non, ce mur de granit qui clôt ce bel Eden, C'est Charlemagne, c'est Roland le paladin
Qui lui fit ces grandes entailles; Qui tronqua le Valier, blanc et pyramidal En faisant tournoyer sa large Durandal
Contre les Mores, aux batailles.
Les Mores ont haché les rois goths à Xérès; Leurs bataillons fauchés sont là dans les guérets,
Comme des gerbes égrenées.
L'Arabe, sur les pas de Muça-el-Kevir, Fait voler son cheval du bleu Guadalquivir,
Jusques aux blanches pyrénées.
Mais un jour que Muça-el-Kevir a voulu Traquer, sur leurs sommets, un vieil ours chevelu,
Grimpant de pelouse en pelouse, 11 monte au pic neigeux du Valier... Ebloui, Il voit un horizon en rieurs épanoui,
Où, comme une perle, est Toulouse.
« Fils d'Allah, dégainez vos sabres! fils d'Allah, Montez sur vos chevaux ! La France est au delà,
Au delà de ces rocs moroses !
L'olive y croît auprès du rouge cerisier ; La France est un jardin fleuri comme un rosier
Dans la belle saison des roses. »
L'Arabie, en nos champs, des rochers espagnols S'abattit ; le printemps à moins de rossignols Et l'été moins d'épis de seigle.