‹ Mélanges tirés d'une petite bibliothèque romantiqueChapitre 28 sur 39 · IÔ · texte numérisé non relu

IÔ

Blonds étaient les chevaux dont le vent soulevait La crinière argentée, et leur pied grêle avait Des poils comme des plumes d'aigle.

Ces Mores mécréants, ces maudits Sarrasins Buvaient l'eau de nos puits et mangeaient nos raisins,

Et nos figues et nos grenades, Suivaient dans les vallons les vierges à l'œil noir, Et leur parlaient d'amour, à la lune., le soir,

Et leur faisaient des sérénades.

Pour eux leursgrandsyeux noirs, pour eux leurs beaux

[seins bruns, Pour eux leurs longs baisers, leur bouche aux doux

Pour eux leur belle joue ovale; [parfums,

Et quand elles pleuraient, criant: «Fils des démons! » Il les mettaient en croupe, et par-dessus les monts

Ils faisaient sauter leur cavale.

« Malheur aux mécréants! Malheur aux circoncis ! Malheur! » dit Charlemagne, en fronçant ses sourcils

Blancs et jetant des étincelles.

« Sire, disait Turpin, ne souffrez pas ainsi Qu'un Africain maudit vienne croquer ici,

A votre barbe, vos pucelles. »

Charlemagne, Roland, Renaud de Montauban Sont à cheval; le gros Turpin, en titubant

Sur sa selle, les accompagne :

Ils ont touché les os de saint Rocamadour; Mais, du Canigou blanc aux saules de l'Adour

Les Mores ont fui vers l'Espagne.

— i63 — Non, ils sont sur les monts, menaçant à leur tour; Ils coiffent chaque pic, comme une ronde tour,

De leur bannière blanche et bleue; Hérissent le granit des crêtes du rempart,, Et crient : « Chiens, ne mordez l'oreille au léopard,

Du lion n'épluchez la queue ! »

Et Roland rugissait, et des vautours géants,

Des troupeaux d'aigles bruns, volaient en rond, béants,

Faisant claquer leurs becs sonores; Et Roland leur disait : « Mes petis oiselets. Un moment, vous allez avoir bons osselets,

Et belles carcasses de Mores ! »

Un mois il les faucha, sautant de mont en mont, Jetant leurs corps à l'aigle et leur âme au démon

Qui miaule et glapit par saccades; Les âmes chargeaient l'air comme un nuage noir, Et notre bon Roland, en riant, chaque soir,

S'allait laver dans les cascades.

Mais tu tombas, Roland! — Les monts gardent encor Tes os, tes pas, ta voix et le bruit de ton cor.

Et, sur leurs cimes toujours neuves, Ont, comme un Sarrasin, une nue en turban; La cascade les ceint et les drape, en tombant,

De l'écharpe d'azur des fleuves.

Nos pères, du soleil et du canon bronzés, Sont morts aussi, mordant leurs vieux sabres usés, Sur tous ces rochers de l'Espagne,

Dis-moi, toi qui les vis, quand ils tombaient ainsi. Etaient-ils grands, et grand notre empereur aussi, Comme ton oncle Charlemagne ?

Ah! si vers l'Ebre, un jour, passaient par Roncevaux, Nos soldats, nos canons, nos tambours, nos chevaux,

Et nos chants tonnant dans l'espace, Lève-toi, pour les voir, lève-toi, vieux lion, Plus grande que ton oncle et que Napoléon,

Viens voir la Liberté qui passe.

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