‹ Mélanges tirés d'une petite bibliothèque romantiqueChapitre 29 sur 39 · EMILE CABANON · texte numérisé non relu

EMILE CABANON

1834. Un Roman pour les cuisinières, par Emile Cabanon. E. Renduel, in-8; blason sur le titre. — Jolie vignette de Camille Rogier. — Maroquin citron, tr. dorée (Lortic)

Emile Cabanon, mort il y a une quinzaine d'années, a été rédacteur du Corsaire etdu Journal des Enfants. C'était un mystificateur à outrance, du temps où les mystifications étaient à la mode. C'est de lui cette plaisanterie, tant répétée depuis et attribuée à tantde gens, qui lui fit forcer les portes du Théâtre-Français un jour de représentation extraordinaire : « — Votre nom? lui demanda le contrôleur en l'arrêtant. — Prince de Courtenay... branche éteinte ! ! » et il passa.

Ce roman même est une mystification, qui commence dès le titre, dont il faut aller chercher l'explication à la dernière page du livre. L'auteur, pour répondre à l'accusation de frivolité, d'inutilité, portée contre la littérature moderne, y donne une recette merveilleuse pour accommoder les cailles ; voilà donc un roman utile... pour les cuisinières.

Le sujet est à peine racontable. Et certes les feuilletonistes d'à présent y regarderaient à deux fois avant que d'entamer le récit d'une aventure qui choque également la vraisemblance, la religion et la morale publique. Mais ce qui serait dangereux dans un feuilleton doit être innocent dans un catalogue. La bibliographie est comme la statistique, elle enregistre et n'approuve pas.

Le héros de M. Cabanon, Julio de Clémentine, est, en l'an de grâce 1834, un jeune homme à la mode: jeune (il n'a que vingt ans), beau, riche, noble comme le roi, poëte et artiste; l'idéal de la jeunesse d'alors et de toute jeunesse. Le bruit de ses bonnes fortunes remplit Paris. C'est à la fois un sultan et un Lovelace; et, pour soutenir cette réputation de prince Charmant et de filleul des Fées magnifiques, il n'épargne ni l'intrigue, ni la dépense, ni les fatigues. Rien que par ce début, il est évident que nous entrons en plein dans le domaine de la folie et de l'impossibilité. Une fois admis ce jeune homme doué comme un rêve, on n'est plus étonné de voir arriver chez lui, sur sa seule renommé de générosité et de galanterie, une jeune et noble dame, belle, cela va sans dire, épouse légitime d'un vieux seigneur jaloux et sévère, pour lui offrir, en échange d'un service considérable, sa beauté, sa jeunesse, sa couronne et sa vertu. Maître Julio écoute la proposition avec la gravité d'un notaire et le calme d'un vieil Asiatique détaillant les beautés d'une odalisque. Il est entendu d'avance qu'il accepte. Dire les folies qu'imaginent ces deux

extravagants pour prouver leur magnanimité, celui-ci en négligeant les épi nglesdu marché, celle-là en les faisant prendre, je ne l'essaierai pas. Au lendemain de ce duel de fatuité etde coquetterie, Julio est ruiné coup sur coup : ses fermes brûlent, ses banquiers s'envolent, son notaire passe la frontière. Voilà le Sardanapale, le délicat, le raffiné, le magnifique, réduit à quinze cents francs de rente ; et le somptueux hôtel, le jardin digne de Watteau, les écuries splendides, le boudoir peint et doré comme une boîte de Chine remplacés par une mansarde du faubourg du Roule. Le jeune sultan déchu passe ses journées à fumer de l'opium. Un jour, à travers son rêve, il voit entrer dans sa chambre une femme voilée et mystérieuse, vêtue de noir, à la voix chuchotante. C'est la dame du premier chapitre, la Cydaiise oubliée depuis un an, qui vient s'acquitter envers Julio et lui demander sa revanche. Un conseiller facétieux lui a persuadé qu'elle ne pouvait expier pleinement sa faute qu'en imposant à sa vertu repentante la pénitence humiliante de la répétition, et de la répétition identique. C'est au tour de la dame à être superbe ; à Julio d'être suppliant et désespéré. Un petit empoisonnement manqué accommode les choses. Les soixante mille francs restitués par la Cydaiise, accrus par un héritage inattendu, remettent Julio sur ses pieds. lien profite pour se ranger et se caser dans une petite existence bourgeoise. Il est grenadier dans une compagnie de la garde nationale, devient de première force au dominos et consacre ses loisirs aux progrès de l'art culinaire. C'est à ses médi-

tations et à ses expériences que nous devons la recette des cailles à la Clémentine.

Voilà assurément des folies bien folles et que la critique du parquet ne laisserait point passer. Et pourtant je ne cacherai pas mon faible pour ces histoires insensées racontées avec l'entrain de la candide outrecuidance de la jeunesse. Voir un danger social dans de telles facéties, c'est accorder trop d'importance à des historiettes. J'ajoute, pour le soulagement de ma conscience, queles exemplaires de celle-ci sontdevenus extrêmement rares, s'il ne sont pas tout à fait introuvables. Le livre est écrit sur le ton leste et preste, et avec l'abandon naïf d'un brave homme qui se croit à l'abri de tout péril comme de tout remords. La peinture est brillante, pimpante, fanfaronne et reste dans l'oeil. Je ne connais pas d'autres ouvrages du journaliste Emile Cabanon.

La vignette qui représente Julio le charmant endormi dans un fauteuil au pied du lit d'où la Cydalise le regarde avec stupeur, est la plus jolie chose que j'aie vue signée de C. Rogier. Que Dieu fasse paix à l'âme du conteur !

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