‹ Mélanges tirés d'une petite bibliothèque romantiqueChapitre 30 sur 39 · THEOPHILE DE FERRIÈRE · texte numérisé non relu

THEOPHILE DE FERRIÈRE

— Les Contes de Samuel Bach (Il Vivere), par Théophile de Ferrière. Paris, rue des Grands-Augustinsj in-8. MDCCCXXXVI. (Pas de nom de libraire.)

— Les Romans et le Mariage, par M. Th. de Ferrière, auteur de 77 Vivere. Paris, Fournier, libraire, rue des Petits-Augustins, 26, 1837, in-8, deux volumes. Impr. de Fournier et C'e .

En parlant de M. Théophile de Ferrière, je veux oublier le diplomate pour ne m'occuper que du littérateur qui signa, voici bientôt trente ans, des histoires satiriques et réjouissantes. La lecture de ses ouvrages prouve un homme instruit et curieux de tout ce qui intéressait son temps : il était orientaliste; il connaissait l'histoire de la littérature; il parle en connaissance de cause des divers systèmes humanitaires qui ont fait bruit au commencement de ce siècle. Son premier livre, qui est le meilleur des deux, est un recueil de contes et d'études de différents genres orientaux, antiques, satiriques, etc., auxquels l'auteur, suivant le goût du temps, qui voulait en toutes choses un certain art d'ar-

rangement et de décoration, a donné pour cadre et pour lien le testament d'un vieux libraire supposé Fauteur du livre, dont lui, M. de Ferrière, n'aurait été que l'éditeur.

M. Théophile de Ferrière est un espiit du dix-huitième siècle, égaré dans le Romantisme. Il a du siècle de Voltaire et de Sterne, la petite phrase concise, preste et nette, le ton narratif et désintéressé, supprimant les développements et mettant les arguments dans l'action. Il a pris à l'école romantique le soin du détail, un certain goût de relief et de mise en scène, une curiosité universelle que le dernier siècle n'a pas eus.

A ces deux titres, le premier conte du volume, — Idéolo, — serait le plus significatif et le plus complet. Ce conte est une satire en action des modes littéraires, philosophiques et artistiques de vers i832. C'est encore une fois le jeune-France berné et caricaturé, mais par d'autres moyens que ceux que Théophile Gautier avait pris dans ses Contes goguenards. C'est Carie Vernet après Jordaens; le trait indicatif après la pochade; après le rire, le sourire. Idéolo, le héros du conte, est un badaud d'idées, qui se comporte dans la vie comme un flâneur dans une foire, s'arrêtant devant les tréteaux, écoutant le boniment et la fanfare sans jamais entrer dans la baraque. L'auteur, c'est-à-dire Samuel Bach, nous le présente comme un enfant de Paris, un fils de petit bourgeois, dépravé par l'éducation universitaire. « Au collège, on lui dit que c'était toute la vie d'être le

— iyi — premier de sa classe et d'avoir des prix : on lui dit de bien grossir sa petite tête, et il la fit bien grosse.» Voilà donc le petit bourgeois Idéolo lancé à travers le monde, avec la résolution d'avoir le prix à toutes les courses et d'être le lion de toutes les modes. Il est successivement dandy, poète, dilettante, Byronien, Pantagruéliste, roué, bousingot, conspirateur, Hégélien et philosophe humanitaire, et finit, après avoir mangé son bien, reçu une blessure en duel et des coups de fusil dans les émeutes, par entrer aux appointements de deux cents francs par mois dans la rédaction d'un journal quelconque.

Le conte est joli, vif, amusant et mérite de rester comme une chronique, ou plutôt comme une amusante caricature des modes du temps. Comme je l'ai dit, M. Théophile de Ferrière se garde avec soin des considérations, des aperçus, de tout ce qui pourrait ralentir la narration. C'est le plus souvent un détail de costume, une forme de langage qui indiquent les transformations du personnage. Par exemple, Idéolo vient de clore son existence de dandy et de séducteur par deux ou trois échecs ridicules : une marquise l'a mise à la porte; une duchesse a pris un amant sous son nez; une comtesse l'a fait battre en duel par son frère :

« — O Lara, dit-il, ô Conrad l ô Zaffie Ije vous comprends, mes amis, et je suis des vôtres. Le monde est infâme, hideux, abominable ! c'est une Sodome, une Gomorrhe, une Babylone... ô Byronl... Idéolo bou-

tonna son habit, fit tomber ses moustaches sur ses lèvres, mit des bottes et un pantalon large, enfonça son chapeau sur ses yeux, prit une canne dans une main, un cigare dans l'autre, et entra dans sa nouvelle vie d'un air sombre et déterminé. »

Lorsqu'un mois plus tard Idéolo, revenu des femmes et du misanthropisme, entra dans le cabinet de lecture de Samuel Bach, « il avait les cheveux longs et bouclés sur les épaules, un gilet à la Robespierre, une redingote bleue, un pantalon bleu, un gourdin à la main et un chapeau à larges bords sur la tête. — Citoyen Samuel Bach, dit-il, salut et fraternité l Le monde marche; le monde est en progrès, le monde s* achemine vers la république. V avenir du monde est républicain /etc. » Le sens général du conte était assez clair pour que l'auteur pût se dispenser d'y coudre, sous forme de postscriptum, une moralité, courte, à la vérité, mais contradictoire à son système : C'est un grand malheur pour l'homme, quand son imagination a détrôné son cœur... etc., etc. C'est nous montrer le lumignon après la lanterne magique. — Le second conte, Lord Chatterton, est un chapitre ajouté à la célèbre nouvelle d'Alfred de Vigny. Chatterton n'est pas mort : la violence même du poison l'a sauvé. Une jeune et belle et riche lady s'est éprise de lui, et l'épouse. Le voilà grand seigneur, membre du haut parlement, millionnaire; il ne sera plus à la solde des libraires ; il pourra désormais attendre la gloire de pied ferme et à loisir. Mais le

monde qui l'a adopté, le monde ou son double roman de suicide manqué et de noces illustres l'a mis à la mode^ le poursuit de la ville à son château, et de son château en Italie^ où il était allé chercher un peu de solitude et de silence pour le travail. On lui démontre que son rang et sa fortune ne lui permettent pas de s'isoler de la société, qui le réclame. Chatterton résiste quelque temps et finit par se plaire à ces petits succès de chaque jour, à cette gloire en monnaie qu'il récolte dans les raoûts, dans les conversations, aux courses et dans les parties de chasse. Il passe homme de salon, homme à la mode, dandy, lion; et quand le poëme de la Bataille de Hastings est enfin achevé, ce poëme, le rêve et l'ambition de toute sa vie, il le sacrifie à la peur d'un scandale. Il avait été convenu, dès la première lecture qu'il en fit, « que Guillaume ressemblait à lord Stradford, Harold à lord Mindless, la reine Hedwige à lady Sainclair, la sorcière Ethelrude à lady Pembroke; et que lord Chatterton avait tout bonnement versifié les mille et un on dit des raouts. »

Le poëte Chatterton jette son manuscrit au feu. Il finit vieux courtisan, vieux beau, douillet, coquet, tendre à lui-même, payant la taxe des pauvres, et dur aux poètes.

La moralitéj qu'on veut bien cette fois se contenter d'indiquer dans la préface, est que les jouissances du luxe étouffent le génie.

L'Histoire de Galyot est un récit légèrement teinté

— '74 — de fantaisisme allemand, qui rappellent certaines plaisanteries frénétiques de Jean Paul Richler et de Hoffmann. C'est le récit des infortunes d'un pauvre brave homme marié à une furie, à une stryge exaspérée ethystérique, qui l'oblige à venir habiter un vieux château en ruines, où elle se promène la nuit, vêtue de blanc, dans les ténèbres, et d'où elle s'échappe le matin pour aller galopper, frémissante et échevelée, sur des chevaux noirs comme l'Erèbe. Sanglots, extases, délires, sommeils cataleptiques, longs oublis sur les lacs et dans les fourrés, chansons hurlées dans la nuit, tels sont les événements dont se compose la vie de ce bon -homme, qui supporte tout dans l'espoir que la chambre conjugale^ restée pour lui la chambre nuptiale, s'ouvrira un jour ou l'autre à sa soumission. Deux autres contes, d'urr genre tout différent, complètent le volume : Héliogabale, étude sur la mystagogie antique ; et Kani-Rnp, pastiche des poëmes hindoustaniques de Tahcin-Uddin, que venait de traduire M. Garcin de Tassy, et où l'auteur a su conserver le brillant et la délicatesse des compositions orientales.

Le second ouvrage de M. Théophile de Ferrière, les Romans et le Mariage, est le développement en deux volumes (la plus grande proportion du roman en ce temps-là) de l'idée concentrée dans Idéolo et dans V Histoire de Galyot. Seulement, comme il arrive souvent, la grande toile ne vaut pas le tableau de chevalet. Le sujet, heureux pour un conte, devait perdre à être

- i75 développé. Idéolo est un conte amusant, surtout parce qu'il est vif, court, et qu'il n'a que la prétention d'une caricature: c'était une moquerie de bonne guerre et de bon aloi. Le roman qui dogmatise devait passer, en 1837, pour une œuvre de réaction contre des idées et des doctrines qui n'avaient rien de ridicule que dans les exagérations des simples et des conscrits. L'auteur ne se réduit plus à faire rire aux dépens des extravagants, des sots ou des singes. Il fait une charge à fond de train contre la poésie, les poètes et les artistes,, en l'honneur des vertus sociales et domestiques. Le personnage important du livre, — le héros, — celui qui tourne la tête à toutes les femmes et trouble tous les ménages, se trouve être à la tin un pauvre fou, neveu d'un curé de campagne, un clerc d'huissier qui s'est brouillé l'esprit à lire des romans. Donnée banale, vulgaire etqui devait perdre tout intérêt, à sortir des proportions d'une anecdote. Le premier volume est néanmoins curieux à lire, comme une chronique assez fidèle des occupations, des goûtsetdes affectations de langage de la bonne compagnie entre 1 828 et 1 835 : raouts, bals historiques, lectures, thés esthétiques, punchs humanitaires. L'argot symbolique et apocalyptique des faiseurs de système social, le bagout éthéréen des bas-bleus et des lakistes s'y retrouvent conservés entre deux feuillets comme de vieilles fleurs. Certains types comiques, sans jamais tomber dans la charge, sont très-vivants, entre autres celui d'une femme émancipée et philosophe, madame Clara Mondésir, espèce de tricoteuse sentimentale.

Le roman est précédé d'une assez longue étude sur la condition des femmes aux différents siècles et sur leur rôle en littérature, soutenue d'amples citations d'Homère, Euripide, Plutarque, Aristote, Ennius, Plaute, Ulpien, Jehan de Meung, de Lorris, Jean Molinet, Matheolus, Martin Franc, le Champion des dames, Rabelais, Montaigne, Molière, J.-J. Rousseau, etc., etc. ; c'est un morceau de critique très-intéressant et très-agréable. En somme, M. Théophile de Ferrière est un écrivain élégant, fin, spirituel, lettré, qu'il serait injuste de séparer du groupe aux côtés duquel il a marché. Quoique rétractile et même hostile, sur certains points, aux idées qui alors entraînaient tout le monde; quoiqu'il se raille volontiers de la couleur locale et de la manie du pittoresque, il a cependant, et par la force des choses, assez emprunté au mouvement de son époque pour devoir lui appartenir et être réclamé par lui. Heureux temps ! où tout homme de bonne volonté trouvait dans l'assentiment général un encouragement et une incitation à ce travail de perfection qui seul donne la durée aux œuvres. Les Contes de Samuel Bach méritent d'être lus après les Consultations du Docteur Noir, qu'ils contredisent, mais sans les infirmer. Ils peuvent prendre place entre les Jeune-France et la Bohême Galante. C'est un livre.

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