LE DUEL DU PRÉCIPICE
Poésie Erse (i).
Je t'atteindrai, je te frapperai de mon épée, et ton crâne me servira dans mes festins, dit le Danois.
Mes chiens ont faim, répondit le Saxon; ils demandent du sang, et ce ne sera pas la première fois que mes chiens auront été servis avant les fils de tes aïeux.
(i) Ce morceau est traduit d'un ouvrage peu connu en France, publié à Stockholm en i8o5 par le savant professeur M. Merner, et intitule' : Esquisitiones philisophicae.
Il dit, et il ricane comme un corbeau qui croasse à l'aspect d'un cadavre. Attends-moi seulement, dit le Danois; et il parcourt le bord de l'abîme, cherchant un passage. La place où je t'attends, tu y attendras les vautours, répond le Saxon, toujours immobile et debout dans ses armes.
Mais l'abîme qui les sépare est large et profond; il est semé de rochers, et un torrent roule au fond comme un tonnerre. C'est en vain que le Danois cherche un passage : il rugit de fureur. Cependant, à l'aspect du combat des deux barbares, les armées s'arrêtent, les trompettes font silence; les coursiers frappaient du pied la terre, et le sang ruisselait le long des piques.
Un sapin était là, un vieux sapin qui avait été abattu par les tempêtes. Les esprits de la nuit l'avaient roulé du haut de la montagne, afin qu'il descendit vers les mers, et qu'il conduisit dans les contrées voisines les héros, leurs enfans ; mais le sapin s'était arrêté sur le bord de l'abîme, sachant qu'il ne verrait jamais de combat plus terrible que celui dont il allait être témoin.
Le Danois s'avance rapidement plié sous l'horrible fardeau ; le Saxon, son glaive nu à la main, se tient prêt à s'élancer sur le pont que son ennemi lui prépare. Tout à coup le Danois s'arrête, et le sapin tombe en retentissant sur les deux bords.
Ils se sont rencontrés au milieu du pont fragile ; ils se sont saisis; ils se tiennent, ils se pressent, pied contre pied, poitrine contre poitrine; tous les deux ils veulent s'enlever et se précipiter dans le gouffre; tous les deux
ils sont immobiles: on dirait qu'ils ne combattent que des yeux.
Tout-à-coup un cri se fait entendre, un cri terrible. Le Saxon a enlevé son ennemi ; il le tient entre ses bras au-dessus de sa tête; il le balance en rugissant de triomphe; il va le lancer dans le précipice.
Alors on vit les bergers, qui s'étaient enfuis par crainte de la bataille, s'avancer sur le haut des rochers ; on entendit les loups hurler dans la solitude des forêts, et l'on aperçut distinctement dans les airs les fantômes emportés par les vents qui se penchaient sur le bord des nuages.
Mais le Danois d'une main a saisi son vainqueur par sa rouge chevelure ; de l'autre il le frappe au visage de son poignard. Les cris de joie se changent en cris de détresse. La tête du Saxon se rejette en arrière ; il chancelle, le pied lui manque ; ils vont tomber.
Epargne-moi, crie-t-il au vaincu. Regagne #la terre répond le Danois. Et le Saxon s'avance, aveuglé parle sang; il marche à pas lents suspendu sur l'abîme, tenant toujours entre ses bras son ennemi qui le guide.
Enfin il a franchi l'abîme ; il a mis le pied sur la terre, ils sont sauvés. Tout-à-coup, emporté par la douleur, il se retourne et veut lancer son ennemi dans le gouffre. Meurs, s'écrie le Danois. Il le frappe; le Saxon frappé chancelle; il tombe et il entraîne le Danois avec lui.
Ils roulent, ils roulent de roc en roc. Bardes, chefs, soldats, tout est accouru sur le bord du précipice. On les voit se saisir, se frapper, se combattre encore. Tout à coup ils arrivent à un endroit où le roc est à pic, ils
disparaissent, et on entend leurs corps se briser sur un rocher qui s'avance en esplanade au-dessus du torrent.
Ils restent quelque temps sans mouvement: peu à peu on voit les cadavres se ranimer et se chercher encore à coups de poignard. Arrêtez! criaient les Sénécions, les Sénécions dont l'aspect doit être assez puissant pour faire rentrer au fourreau les glaives déjà tirés,- vaines clameurs ! ils se relèvent, ils se frappent, ils se roulent. Tout-à-coup, chose horrible ! un ours énorme sort de dessous les glaces, il se jette sur les deux guerriers, et, aux cris de toute l'armée, il les entraîne en rugissant dans sa caverne.