‹ Melchior Grimm, Thomme de lettres, le factotum--le diplomate, avec un appendice sur la correspondance secrète de MétraChapitre 7 sur 18 · Letlre du 31 mars 1763 (inédite · texte numérisé non relu

Letlre du 31 mars 1763 (inédite

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vois toujours ces grands yeux bleus, que je n'ai jamais vus, fixés sur moi, et cela me fait mourir de peur. »

Les craintes de Grimm n'étaient pas sans fondement. II avait affaire à un homme qui ne prenait qu'un intérêt médiocre aux dissertations littéraires ou autres dans lesquelles se complaisait la Corres' pondance, et qui ne se laissait pas davantage prendre aux flatteries. Grimm l'avait mal jugé à cet égard ; il avait cru bien faire en lui donnant, dès le premier numéro qui passa sous ses yeux, de Tencensoir à travers la figure. Frédéric était représenté comme sublime dans toutes ses entreprises, grand dans toutes les parties, l'homme le plus extraordinaire qui eût jamais paru dans l'histoire; la conquête de l'Asie n'avait peut-être pas coûté à Alexandre la moitié des efforts de génie qu'il avait fallu à Frédéric pour soutenir, entre les rives de l'Oder et de l'Elbe, le choc si opiniâtre et si répété de toutes les forces de TEurope. Frédéric eut la nausée de ces exagérations et ne le cacha pas à la duchesse. <t La feuille périodique que vous daignez m'envoyer, lui dit-il, est bien écrite; j'en connais l'auteur par réputation; il est natif de Géra, il a fait le Petit Prophète; c'est un garçon d'esprit qui s'est beaucoup formé à Paris. Cependant je vous demande en grâce que, s'il veut

m'envoyer ses feuilles, il daigne un peu m'épargner,

Ua homme sans expérience peut trouver du sublime là où il n^y en a point; un philosophe n'y trouve qu'une complication de causes secondes qui, par la bizarrerie de différentes combinaisons, produisent des événements dont le vulgaire s'étonne, et qui, en effet, sont simples et naturels^ »

Les préventions que cette fâcheuse entrée en matière avait inspirées au roi ne furent pas dissipées par la lecture des numéros suivants de la Correspondance. Ces feuilles ennuyaient Frédéric. Et le pis est que le pauvre auteur en avait vent. « Ce que je comprends par les mots que M. de Catt me jette de temps en temps, écril-il à la duchesse, c'est que ce travail est en général trop sérieux pour le roi, qui aimerait mieux ne recevoir que de simples bulletins où il y eût, outre la notice des livres nouveaux, des anecdotes de toute espèce et propres à amuser. Or il m'est impossible de me prêter à cet arrangement. J'ai une aversion invincible pour le métier d'écrivain d'anecdotes, et il faut qu'elle soit bien forte puisque je ne puis la vaincre en faveur du premier homme du siècle, auquel ma vanité serait si contente de plaire. »

1. Lettre du 26 m^ï ilO^ {Œuvres de Frédéric, i. XVUl, p. 225). Melchior avait un frère établi à Géra, ville de la principauté de Reuss ; Frédéric confond les deux frères, et suppose la famille originaire du lieu qu'habitait i*un d*eux.

Et de nouveau^ quelques semaines après : c Je ne me résoudrai jamais à mander les petits contes, les petites tracasseries, les petites historiettes de Paris, que mes prédécesseurs ramassaient souvent dans les cafés, mais que je ne pourrrais y chercher et moins encore écrire, quand il serait question de me sauver la vie. Je sais cependant très bien que le roi aime beaucoup ces bagatelles, et cela me paraît très naturel dans un homme qui a besoin de délassement et d'amusement après s'être occupé toute la journée d'affaires d'État. Je sais aussi que j'ai avec lui le tort ou la tache originelle qui ne s'efface pas, d'être Allemand; si je portais un nom français, j'aurais bien plus beau jeu. »

Grimm s*ouvre, à cette occasion, sur les ambitions littéraires auxquelles son métier de correspondant l'avait obligé de renoncer, t J'avoue que j'ai été plus d'une fois tenté d'essayer mes forces, d'oublier les ouvrages des autres pour voir si j'en pourrais faire à mon tour; je me dis qu'il faut du moins l'avoir essayé pour avoir le droit de ne rien faire; mais cette correspondance sans cesse renaissante m'en ôte absolument les moyens et le loisir indispensable... J'ai laissé agir ma paresse, j'ai dît que la chimère n'est qu'une chimère, que la calomnie et la persécution sont souvent la récompense de ceux qui écrivent pour le public, et qu'une couronne de

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laurier ne vaut pas une ligne de Votre Altesse*. » Frédéric finit par demander qu'on cessât de lui servir une souscription qu'aussi bien il n'avait jamais payée. L'amour-propre blessé, le dépit d'avoir rencontré l'échec là où il avait rêvé des satisfactions d'ambition, l'indignation mal contenue contre l'indélicatesse d'un prince qui n'acquittait pas même ses dettes, tous ces sentiments se trahissent dans une lettre de Grimm à la landgrave de liesse. 11 insinue qu'il aimerait bien compter le prince Ferdinand de Brunswick au nombre de ses lecteurs; il voudrait que quelqu'un se chargeât d'en faire naître l'idée à ce prince, « car, dit-il, une de mes folies est de ne pas vouloir offrir ma marchandise > . Vient alors toute l'histoire de sa déconvenue avec Frédéric :

« Ma passion pour lui, raconte-t-il, m'a fait rechercher avec trop d'indiscrétion l'honneur de lui envoyer ces feuilles. Ce monarque n'a pas voulu refuser madame la duchesse de Saxe-Gotha, mais il ne in'a jamais pardonné de lui avoir été donné et de n'être pas de son propre choix. On dit que c'est un tort irréparable à ses yeux, et je l'ai éprouvé. Depuis le premier instant, il m'a toujours cherché noise, et à mesure que je me prêtais à ses désirs, il exigeait toujours

1. Lettres du 26 janvier et du 7 mars 1765 (données par M. Tourneux dans son tome XVI').

autre chose que ce que je faisais. J'aurais bouleversé toutes mes correspondances, au risque de lui faire perdre tous ses suffrages, que je n'aurais certainement pas obtenu le sien. Mais je suis têtu, et après avoir été quelque temps malheureux de ce tatillonnage et m'ètre bien convaincu ensuite de Timpossibilité de lui plaire, j*ai pris mon parti d'aller toujours mon chemin sans penser qu'il y a un Frédéric, la terreur de l'Europe, au monde. Ce qui me mettait à mon aise, c'est que le roi n'avait jamais accordé la moindre récompense à ce travail, et certainement, après m'en avoir refusé la plus précieuse, celle que j'ambitionnais le plus, son approbation, il n'était pas en état, tout roi qu'il est, de me le payer. Enfin, après avoir été tâté de toutes les manières depuis trois ans, j'ai reçu l'ordre de cesser mes envois, il y ^ environ six semaines. Cet ordre, accompagné de ^out plein de compliments, m'a délivré d'un fardeau <le cent milliers pesant. . . Il faut se consoler de tout ^ans ce monde. Un parti très bien pris de ma part »ietlra le roi hors d'état de me payer, et il aura plus tôt réuni la Bohême et la Moravie à ses possessions <\ne d'avoir réussi à me rembourser les frais des copies*. »

Le plus amer était que Frédéric faisait des diffé-

1. Lettre du 15 juillet 1766 (donnée par M. Walther dans Tou-

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renées et qu'il donnait parfois. Ce n'est pas sans quelque dépit, sans quelque envie peut-être, que Grimm, parlant de D'Alembert dans une de ses lettres et du goût du roi de Prusse pour ce philosophe, rappelle que le prince lui faisait depuis six ans une pension de douze-cents livres, pension, ajoute- t-il, qui a été exactement payée pendant la guerre.

Grimm ne fit la connaissance personnelle de Frédéric que quelques années plus tard, dans son grand voyage d'Allemagne de 1769. Il semble que les préventions du souverain contre Técrivain disparurent quelque peu dans cette entrevue, t Le roi de Prusse l'a arrêté trois jours de suite à Potsdam, écrit Diderot au retour de son ami, et il a eu l'honneur de causer avec lui deux heures et demie chaque jour. Il en est enchanté, mais le moyen de ne pas l'être d'un grand prince quand il s'avise d'être affable ? Au sortir du dernier entretien, on lui présenta de la part du roi une belle boîte d'or. »

Grimm se garda de laisser tomber des relations ainsi engagées; nous le trouvons, à partir de ce jour, en correspondance avec Frédéric, une correspondance intermittente, mais qui dura jusqu'à la mort du roi. Si toutes leurs lettres n'ont pas été

vrage intitulé Briefwechsel der grossen Landgràfin Caroline von Hessen, 1877, t. Il, p. i25).

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conservées, il en reste cependant assez pour juger du ton qui y régnait. Ce ton n'est pas précisément celui que nous aurions attendu d'après l'éloge de Grimm que Meister met dans la bouche de Frédéric, c II en est peu, aurait dit ce prince, qui connaissent les hommes aussi bien, et Ton rencontre rarement quelqu'un qui possède comme lui le talent de vivre avec les grands sans jamais compromettre la franchise ni l'indépendance de leur caractère. » La correspondance de Grimm avec les souverains, et en particulier avec Frédéric, est aussi peu conforme que possible à cette prétendue dignité de maintien. Ses lettres ne sont, au contraire, remarquables par rien tant que par le manque de mesure, de tact, et, il faut le dire, d'esprit. Quel style, le plus souvent, et quelles lourdes plaisanteries ! La princesse de Prusse, nièce du roi, venait d'accoucher d'un fils; voici l'amphigouri que cet événement inspire à Grimm :

€ Sire, une ancienne prophétie, conservée dans une des caves de la calhédrale de Magdebourg,^ dont vous êtes l'archevêque par la grâce de Dieu, disait que l'année où le plus grand des rois jetterait un regard favorable sur le plus mince atome de la communion philosophique serait l'époque d'un événement qui assurerait la durée d'une monarchie fondée par le génie et par la

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gloire, et que l'année où ce grand roi daignerait se réunir à la communion philosophique pour rérection de la statue de son patriarche serait nommée Tannée de l'acomplissement. Personne, sire, ne comprit rien à cette prophétie difficile, et je suis le premier qui en ait pénétré le sens caché. L*année dernière Votre Majesté m'accueillit et me combla de ses bontés au palais de Sans-Souci, et^ la septième semaine après ce bonheur, la princesse de Prusse fut bénie et devint grosse. Cette année, Votre Majesté a daigné s'associer à ceux qui élèvent une statue à Voltaire; Tatome est devenu cosouscripteur de Marc-Aurèle-Trajan-Julien-Frédéric de Prusse, el immédiatement après la résolution de Votre Majesté, mes vœux sont exaucés et il naît un prince. Tout est clair, tout est rempli; et puis qu'on s'obstine à douter de l'infaillibilité des prophéties! >

Malheureusement pour Grimm, Marc-Aurèle-Trajan-Julien avait trop d'esprit pour goûter des louanges ainsi tournées, et trop peu de générosité pour ne pas se moquer d'un homme qui donnait si inconsidérément prise sur lui. Il le traite de M. de la Grimmalière ; il le raille du titre de colonel russe que lui avait conféré Catherine, des exploits par lesquels il ne peut manquer de se distinguer dans la guerre contre les Turcs. C'est lui qui prendra Con-

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stantinople à la tête d'une armée victorieuse, et ce sera Frédéric qui célébrera ces merveilles et placera le nom de Grimm entre ceux d'Alexandre et de César. Plus notre courtisan, du reste, essuie les plaisanteries royales, plus il est satisfait. Il est déjà le souffre-douleur de Catherine, il s'estime trop heureux de devenir le plastron de Frédéric, t Mais, ajoute-t-il, il faut être en garde contre la vanité; les traits de Votre Majesté ne sont pas mortels comme ceux d'Apollon, votre patron; votre bonté daigne en émousser la pointe avant de les lâcher, et Ton est un pauvre plastron quand on ne reçoit que des traits émoussés. »

En dehors même de ces traits de caractère, la correspondance de Grimm avec Frédéric ne manque pas de quelque intérêt. Grimm y déplore « le vaste et effrayant silence > qui règne dans la littérature française depuis la mort de Voltaire, et il cherche, bien que timidement, à vanter celte littérature allemande dont il entendait célébrer Tessor avec une joie secrète, mais dont il n'osait qu'à demi prendre la défense devant le roi. « Quant à moi, écrit-il en 1781, exilé de ma patrie depuis ma première jeunesse, n'ayant presque aucun temps depuis nombre d'années à donner à la lecture, je ne suis pas en état déjuger ce procès; mais il est vrai que, toutes les fois que j'ai traversé l'Allemagne, on m'a montré

SOS MELGHIOR GRIMM.

des morceaux parfaitement bien écrits, et je n'y ai plus retrouvé Tancien jargon tudesque; d*où j'ai conclu qu'il était arrivé une grande révolution en Allemagne dans les esprits. Cela m'a paru assez simple. Un pays qui a donné dans un siècle Frédéric et Catherine m'a paru le premier pays de ce siècle, et comme la nature opère tout par contagion, il m'a paru que l'apparition de c^s deux phénomènes n'a pu rester isolée et h dû avoir les suites les plus étendues quoique aucune souveraineté n'ait songé à les encourager. »

Les philosophes n'étaient pas toujours braves à la fin de leur vie; c'étaient parfois, selon l'expression de Tronchin, de plats mourants. D'Alemberl, qui avait paru'étonné des faiblesses de Voltaire, ne fut pas plus héroïque que lui. Grimm annonce au roi la fin de cet homme, célèbre surtout, dit-il, par les bontés et les bienfaits dont Frédéric l'avait honoré pendant trente ans. < Ses infirmités s'étaient aggravées à un point alarmant par des inquiétudes et par les craintes de son imagination. Se croyant menacé à chaque instant, son tempérament naturellement frêle ne put résister longtemps à cet état violent, et le marasme qui s'ensuivit fut autant l'ouvrage de sa pusillanimité que de ses maux. Il ne cachait point à ceux qui l'exhortaient à leur opposer un peu de courage qu'il n'en avait point, et

ii leur inspirait d'autant plus de compassion qu'il leur enlevait tous les moyens de le consoler, et que cette extrême faiblesse Tavait rendu aussi irascible et emporté. Voilà comme le destin, en pinçant une de nos fibres, peut humilier notre orgueil philosophique, et nous remettre au niveau des enfants que nous regardons avec pitié. >

La réponse du roi ramène encore plus crûment les choses à la physiologie : a Si la maladie a affaibli l'esprit de D'Alembert dans le dernier temps cela n'est pas étrange, puisque la mort, en attaquant toutes les parties organisées de notre corps, doit leur ôter leur activité en les détruisant. Je vous suis obligé de m'avoir communiqué cette triste nouvelle, et je me suis dit à moi-même : c II faut mourir ou il > faut voir mourir les autres, il n'y a pas de milieu. »

Louise-Dorothée est du nombre de ces princesses tout à fait distinguées qui ornaient, au xyiii^" siècle, quelques-unes des cours secondaires de TAUemagne, et qui y représentaient la culture française jointe aux qualités essentielles de la femme et de la souveraine. Fille du duc Ernest de Saxe-Meiningen, élevée dans la retraite et avec soin par une belle-mère, sa gaieté naturelle résista à l'austérité de cette religieuse éducation. Elle trouva une amie et le plus utile appui dans madame de Buchwald, la Sévigné de la Thuringe, la Grande Maîtresse des cœurs, comme l'appelait Voltaire. Madame de Buchwald, qui était née à Paris, fut pour beaucoup dans le tour littéraire que prirent les plaisirs à Gotha ; Klupffel également, que nous connaissons déjà comme ami de jeunesse de Grimm et de Rousseau. Il était devenu un grave

MELGHIOR GRIMM. iOô

personnage, voire un dignitaire ecclésiastique, mais il n'avait pas renié ses joyeux souvenirs et n'élait pas le dernier, j'imagine, à encourager la représentation des pièces françaises sur le théâtre de la petite cour. L'enjouement que la duchesse faisait régner autour d'elle est attesté par sa fondation d'un ordre des Ermites de bonne humeur^ dont la devise était : t Vive la joie ! > et dont la règle consistait à mettre l'étiquette de côté dans les réunions du chapitre. Louise-Dorothée ne négligeait pour cela ni les affaires d'État, auxquelles elle prenait utilement part, ni l'éducation de son fils, qu'elle dirigeait au contraire avec sollicitude. Elle correspondait avec Voltaire, qui avait passé quelques semaines chez elle en quittant Berlin, et qui n'oublia jamais la manière dont il avait été reçu dans « le paradis thuringien ». C'est à la demande de la duchesse et pour elle qu'il composa ses Annales de lempire. Les lettres qu'il lui adressait témoignent jusqu'au bout de sa reconnaissance et de son admiration pour celle qu'il avait saluée

Souveraine sans faste et femme sans faiblesse,

qu'il se plaisait à nommer sa protectrice et sa bienfaitrice, et qui avait, en outre, le mérite de trouver plaisir aux aventures de Jeanne, d'Agnès et du père Grisbourdon. La duchesse Louise était égale-

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ment en commerce de lettres avec Frédéric, dont la fortune de la guerre lui avait deux fois valu la visite, et qui professait pour elle une amitié suffisamment attestée, du reste, par une correspondance soutenue pendant dix années.

Le lecteur se rappelle que Grimm, à son arrivée en France, avait été un moment attaché à la maison du fils aîné de la duchesse, alors en séjour à Paris. Les relations qu'il avait formées en cette occasion, celles en particulier qu'il avait conservées avec Klupffel, devaient le conduire tôt ou tard à la coar de Gotha. Il y fut fort bien reçu dans son voyage de 4762, et devint, à partir de celte époque, Je correspondant et le chargé d'affaires privé de la duchesse. Sans titre et, à ce qu'il paraît, sans rémunération, il s'acquittait pour elle de toute sorte de services et de commissions. M. Toumeux aVetrouvé les lettres de Grimm dans les archives du duché, il en a publié la partie qui lui a paru la plus intéressante, et il a eu la bonté de me confier le reste, collection qui d'ailleurs n'est probablement pas complète, car elle s'arrête au mois de février 1766, tandis que la duchesse ne mourut qu'au mois d'octobre de l'année suivante. Une pièce récemment tirée du dépôt des affaires étrangères nous fait connaître dans toute sa sincérité l'opinion que Grimm avait de sa correspondante, et elle nous le montre en même temps, d'une

manière bien curieuse, occupé à guetter les affaires diplomatiques, à faire valoir ses avis et ses services, aies offrir sans attendre qu'on les lui demande.

Les rapports restèrent assez longtemps suspendus entre la France et la Prusse après la guerre de Sept ans. Les deux cours se gardaient réciproquement rancune, et ni Tune ni l'autre ne voulait faire les avances, bien qu'elles sentissent également la nécessité de renouer, la Prusse à cause de nombreux et pressants intérêts commerciaux, et la France pour essayer de prévenir une nouvelle guerre. Grimm, en cet état de choses, eut l'idée que la duchesse de Saxe-Gotha, liée comme elle l'était avec Frédéric et très écoulée de lui, pourrait ouvrir la voie aux négociations. Il comprenait l'importance que devait lui donner à lui-môme une initiative en cette affaire, et il écrivit la lettre suivante destinée a être mise sous les yeux du duc de Choiseul, ou peut-être adressée au ministre lui-même. La lettre est du 6 mai 1765. € J'ai pensé que, supposé qu'on eût le projet de se rapprocher du roi de Prusse, on trouverait difficilement un meilleur canal que celui de madame la duchesse de Saxe-Gotha : 1» parce que tous les princes protestants d'Allemagne désirent vivement ce retour de liaison; 2* parce que la princesse dont j'ai l'honneur de vous parler est attachée à la France et aime la nation par goût et par choix ; 3"* parce que c'est une

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princesse des plus éclairées, d'une sagesse et d'une prudence reconnues, et douée de toutes les grandes qualités qu'on attend de ceux qui gouvernent, et qui sont nécessaires à bien conduire une négociation délicate où il ne faudrait compromettre personne; j'en parle avec connaissance de cause, parce que je

suis honoré de ses bontés et de sa confiance depuis douze ans, pendant lesquels j'ai fait deux séjours à sa cour; 4o parce que cette princesse est sans contredit la personne de l'Europe qui a le plus d'ascendant sur le roi de Prusse, et que ce prince a pour elle la plus haute considération et entretient avec elle un commerce de lettres très suivi; 5* parce que, par ce moyen, quelles que fussent ses dispositions à l'égard de la France, on aurait du moins l'avantage de les connaître avec sûreté et sans détours ; il n'en emploierait sûrement pas avec madame la duchesse de Saxe-Gotha, et si cette princesse se chargeait de quelques négociations, on pourrait s'attendre de sa part à une bonne foi et un zèle sans réserve*. »

Grimm, à la suite de ces avis officieux, avait obtenu du ministre l'autorisation d'entamer les négociations dont il avait eu l'idée, et il avait fait connaître à la duchesse le rôle qu'il rêvait pour elle.

1 . Pour cette lettre et l'histoire des transactions auxquelles eUe se rattache, voir un article signé R. Hammond, dans la Revue hii' torique de mai-juin 1884.

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€ Il faut que je dise à Voire Altesse, lui écrit-il, un projet qui m'a passé par la tête, pour user de mon privilège de tout dire. Je suis las de voir le froid qui subsiste depuis la paix entre deux anciens alliés; j'aimais mieux une belle haine bien déclarée comme en 1757. D'ailleurs je suis trop bon Français et j'ai de trop bonnes raisons de l'être pour ne pas désirer que le grand Frédéric ait en ce pays-ci encore d'autres liaisons que celle du philosophe d'Âlembert et la mienne. Je sais depuis longtemps qu'il estime M. le duc de Praslin; j'ai appris depuis qu'il fait cas de M. le duc de Choiseul; à quoi tient-il donc qu'on ne rétablisse entre les deux cours cette correspondance cjui subsiste entre les cours les moins liées, et dont l'interruption m'ennuie depuis longtemps? Si tout oela ne tient qu'à une petite cérémonie pour savoir ^ui nommeralepremierson ministre, il faut convenir €]u*oa s'arrête à bien peu de chose, mais cela arrive souvent en politique. Mais je me suis mis en tête que Votre Altesse doit se mêler de cette affaire, que vous satisferez également, madame, et votre goût pour la France et votre amitié pour le grand Frédéric en faisant finir un froid qui a trop duré, et que votre sagesse trouvera pour cela aisément ce que les Italiens appellent il mezzo termine. Si Votre Altesse me demande de quoi je me mêle, je dirai

que je voudrais que toutes les bonnes actions^

SIO MELGHIOR GRIMM.

toutes les choses bien faites fussent votre ouvrage*. >

La duchesse se montra aussi favorable que possible au dessein de Grimm. Elle lui répondit qu'elle s'emploierait aux démarches dont il s'agissait avec ardeur, avec transport, avec zèle. Elle ne croyait nullement le succès impossible, disait-elle, et promettait de saisir le premier moment favorable pour s'en ouvrir à Frédéric. Ces bonnes dispositions se trouvèrent inutiles. L'affaire avait été engagée , et plus directement encore, par un autre personnage du monde philosophique. Le roi de Prusse, qui désirait faire la connaissance d'Helvétius, l'avait invité au commencement de cette année à venir le trouver. Helvétius se rendit à l'invitation et arriva à Berlin dans les premiers jours d'avril. Il n'avait point quitté Paris, cependant, sans avoir reçu des ducs de Choiseul et de Praslin la confidence du désir qu'ils éprouvaient de renouer avec la Prusse, el la mission de tâler le roi à ce sujet si l'occasion s'en offrait. Quelque étranger que, de son propre aveu,

1. Lettre du 7 juin 1765. Une copie do ce passage de la IcUre de la main même de Grimm, et selon toute apparence adressée au duc de Choiseul, se trouve aux archives des affaires étrangères. La pièce n*est point signée ; la table du recueil Ta mise sous le nom d'Helvétius, el c'est par suite de celle erreur, sans doute» que la Revue historique a attribué et la lettre et cette partie de la négociation à Pauteur de VEsprit.

MELGIIKHI GRIMM. «ir

il fût aux affaires, lleivélius s'y prit assez adroilement et trouva, au cours d'une conversation, le moyen de glisser quelques mots sur l'intérêt égal des deux cours à être bien ensemble. Frédéric, après avoir commencé par exhaler plaintes et récriminations, entra dans la voie qui venait de s'ouvrir et chargea le philosophe de transmettre une proposition au gouvernement français. Celui-ci y mit un peu plus de roideur qu'il ne convenait peut-être, insista pour que Frédéric s'engageât par écrit, et la négociation traîna. « 11 est arrivé une réponse vague, écrit Grimm à la duchesse, et qui ne signifie rien. On m'a encore parlé de Votre Altesse, et j'ai lu le passage de la lettre dont vous m'avez honoré; mais je ne veux ni ne dois marquer aucun empressement à cet égard, car si l'on doit avoir recours à Votre Altesse, il faut conserver à ses bons offices le caractère essentiel d'un service signalé rendu avec un zèle gratuit et désintéressé ^ >

Au commencement de 1760, tout paraissait rompu : « La négociation du père de L... est absolument tombée. Il me semble que son ami, à qui il a rendu visite l'année dernière, a changé du blanc au noir dans le courant de cette négociation et ne s'est plus absolument soucié de la terminer. Si Votre

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