‹ Melchisédec étudé exégétique et historique sur les passages genèse xiv, 18-20; psaume cx, 4, et hébreux vii, 1-10Chapitre 3 sur 10 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LE PASSAGE GENÈSE xIv, 18-20,

$ 4. Le chapitre XIV cn général.

Nous ne saurions passer au récit de l’entrevue d'Abraham avec Melchisédec, sans avoir examiné auparavant le chapitre entier dont il fait partie. Ce dernier à un caractère tout à fait exceptionnel, el les détails curieux qu’il contient sont de nature à intéresser l’exégèle aussi bien que l'historien. Les résultats dus à cette étude spéciale devant nécessairement entrer en considération dans l'appréciation de notre passage, il importe de soumettre le chapitre entier à un examen attentif, dans le but d’en déterminer la valeur et l’importance au point de vue historique. En voici le contenu :

Pendant qu'Abraham était établi à Hébron, au sud de Jérusalem, les rois Amraphel de Schmhar, Arioch d’Ellasar, Kedorlahomer d'Élam et Tidhal de Gojim entreprirent une expédition militaire contre les pays situés à l’est du Jourdain et habités plus tard par les Ammonites, les Moabites et les Édomites, contre le pays des Amalécites, celui des Amorites, à l’ouest de la mer Morte, et en dernier lieu contre la vallée de Siddim, dont les habitants , après avoir. payé régulièrement leur tribut au roi d’Élam, Kedorlahomer, leur souverain, refusèrent ce tribut, la treizième année après leur soumission. Ils furent battus, le roi de Sodome périt sur le champ de bataille et la plupart des survivants furent faits prisonniers; parmi eux Lot, le neveu d'Abraham. À cette nouvelle, le patriarche se lève,

arme ses esclaves ainsi que les Amorites, ses alliés, et se met à la poursuite de l'ennemi, qu'il atteint à Dan. Victorieux, il délivre les prisonniers et rentre dans son pays chargé de butin. À son retour, Melchisédec, le roi-prêtre, vient à sa rencontre, le bénit, lui offre du pain et du vin, et reçoit de lui, en signe de reconnaissance, la dîme du butin enlevé à l'ennemi. Le roi de Sodome, probablement le fils de celui qui avait succombé dans la bataille, vient également à sa rencontre; et lui propose de conserver le butin et de restituer seulement les prisonniers; mais Abraham refuse catégoriquement et n'accepte qu'une faible portion pour les Amoriles qui l’avaient secondé dans la lutte.

Si maintenant nous examinons de plus près notre récit dans ses rapports avec ceux qui l’environnent, nous verrons que, malgré ses particularités frappantes, le chap. XIV, loin d’être isolé et superflu dans l’ensemble des relations de la Genèse, se rattache intimement aux chapitres qui précèdent et qui suivent. *Les preuves seront faciles à fournir. Les villes de Sodome et de Gomorrhe existent encore, donc le chap. XIVe devait nécessairement précéder le XIX°; par contre Abraham est séparé de Lot, ce qui nous renvoie au XII. Lot habite Sodome, de même que XIII, 42, et Abraham Eloné Mamré, XIII, 18; le v. 19 s'accorde avec le passage XT, 27, où il est question du rapport de. parenté entre Abraham et Lot. Il résulte de ces quelques indications que le récit en question se trouve à sa véritable place et que les détails qu’il renferme s'accordent parfaitement avec le cadre historique qui l'entoure. Nous n'en serons pas moins surpris de l'alitude guerrière prêtée au patriarche par l’auteur

ou le rédacteur de notre fragment. Abraham apparaît sous un aspect tout à fait nouveau. Tandis que les autres sources le représentent plutôt comme un être surhumain , la nôtre met en scène un personnage véritable. Ce n’est plus à un saint, à un prophète que nous avons affaire, mais à un chef de tribu, à un héros gévéreux et désinteressé, à un guerrier courageux el bienveillant, qui s'intéresse vivement à tout ce qui se passe autour de lui. Il se met en campagne, conclut un traité d'alliance avec les rois voisins, poursuit l’en-nemi, enlève du butin et accepte des présents de la part d’un prince qui le bénit et auquel il rend hommage. A la nouvelle du malheur de Lot, il quitte sa famille, son foyer, son troupeau, et n’a plus d'autre souci que celui de délivrer son allié. Abraham n'est plus un pâtre, mais un guerrier dans toute la force du terme, toujours prêt à défendre les siens et à mettre les ressources dont il dispose au service de ceux qui sont -opprimés.

Tel Abraham apparaît dans le XEV° chapitre de la Genèse. Mais si, d’un côté, de caractère vraimen thumain prêté au patriarche, ainsi que la richesse et la précision des détails, doivent de prime abord nous prévenir en faveur de la valeur historique de notre récit, il n’en est pas moins vrai que certains, faits sont de nature à nous inspirer des doutes sérieux. Ainsi l'existence, à une époque aussi reculée, de monarchies persanes el assyriennes dont l'empire s’étendait jusqu'à la mer Méditerranée, et la circonstance peu probable que quatre rois aussi puissants aient dû réunir leurs forces militaires pour châtier un: petit district de cinq villes dont l'étendue ne dépassait guère celle d’une province

française. Ces difficultés ne sauraient être résolues sans un examen approfondi de l’ensemble du récit.

Il est donc question de quatre monarques qui font la guerre aux cinq villes appelées Pentapole par les Grecs et situées au sud-est de Canaan, à l'endroit même où se trouve aujourd’hui la mer Morte. Le nom de Schinhar désigne ordinairement lAssyrie, et celui d'Elam, la contrée située près du golfe Persique et ayant Suse pour capitale. Quant au pays d’Ellasar, nous ne savons au juste où le chercher. Jérôme‘ l'identifie avec le Pont; mais Bochart? fait remarquer à juste titre que Jérôme ne pouvait parler du Pont en Asie Mineure, vu l'éloignement de cette province; il pense donc que l'illustre Père a commis une erreur et qu'il écrivit Pont au lieu de Bottica, nom qui servit probablement à désigner la Ghaldée ou la Babylonie, Mais ce dernier pays a déjà figuré plus haut sous le nom de Schinhar ; nous nous rangerons donc plutôt à l'avis de Delitzsch$ et de Krahmer#, d’après lesquels Eltasar serait un pays situé au nord de la Babylonie et au sud de lAssyrie, hypothèse fondée sur le passage Dan. I, 1%, où le nom d’Arioch figure également comme:un nom assyro-babylonien. Quant au pays de Gojüm ; nous sommes d'avis que les exégêtes feraient bien d’avouer leur incompétgnce, plutôt que d'imaginer des hypothèses plus ou moins hasardées comme l’est, par exemple, celle de Delitzsch5, qui identifie le pays de Gojim avec

1 De locis hebraïcis.

* Phaleg, geographiæ sacra.

3 Commentar über die Genesis.

# lgen's Zeüschrift für hist. Theol., VIX, 4e livr., p. 87-106. ® Commentar über die Genesis.

le: Gelil hagojim, comme si cette dernière désignation eût été possible à une époque où il n'existait encore ni Juifs ni Gojim, distincts les uns des autres.

Un simple coup d’œil jeté sur le texte suffira pour convaincre le lecteur que les quatre monarques en question ne sont pas placés sur la même ligne par rapport à leur puissance et à leur dignité. Le roi d'Elam figure en quelque sorte comme le suzerain des trois -autres; c'est lui qui se met en campagne, à la tête de ses vassaux, pour châtier les habitants de Siddim qui lui ont refusé l’obéissance. Mais si Kedorlahomer était seul souverain, il exerçait nécessairement un pouvoir immense, et son empire s’étendait jusque vers la Méditerranée, fait qui contredirait de la manière la plus formelle lhypothèse adoptée généralement de nos jours, savoir que ce vaste terriloire était originairement oceupé par les Assyriens. De là des doutes sérieux élevés contre l'historicité de notre récit. Ce qui est curieux, c’est que Josèphe ! commence la même relation par les mots : x07 ÉXELOY TOY XALQOV ADOVOLOY HQOTOUVT OV rc Aouag; il était donc hors de doute pour lui que les quatre rois étaient vassaux de l'empire assyrien et, par conséquent Amraphel, roi de Schinhar, suzerain des autres. Niebubr?, il est vrai, prétend que l'historien Berosus parle d’une suzeraineté du royaume des Mèdes sur l'empire babylonien, devant remonter jusqu’à l'époque des patriarches. Le roi d'Élam, mentionné par notre texte, ne serait donc autre que le roi des Mèdes, dont le pouvoir, à cette époque, s’étendait sur

4 Ant., 1, M.

2 Geschichte Assurs u. Babels, 1851, p. 271 et suiv.

celui des autres monarques. Si le texte porte : roi d'Élam et non : roi des Mèdes, cette confusion pourrait s'expliquer par la circonstance que, déjà avant les événements qui nous occupent, les Mèdes avaient fait la conquête d'Élam, où ils établirent leur résidence pour gouverner de là le pays de Babylonie et de Mésopotamie. Il est vrai que les Mèdes appartiennent à la famille Aryenne et que le nom porté par le roi d'Élam est composé de racines sémitiques; mais il n’est pas. prouvé, dit Niebuhr, que les Mèdes, à cette époque, étaient Aryens, et, d’un autre côté, Kedorlahomer pourrait bien être un nom spécial, inventé par les peuples sémitiques pour désigner le roi des rois 1.

Mais une seconde question se pose. Supposé que les quatre royaumes aient déjà existé à cette époque, comment s'expliquer le fait que leurs chefs aient dû réunir toutes les forces militaires dont ils disposaient pour châtier quelques sujets rebelles, qui refusaient de payer le tribut? Sans doute, la soumission de la Pentapole apparait dans notre récit comme le but principal de toute l'expédition , mais un lecteur attentif s’expliquera sans peine l'importance excessive attribuée par le rédacteur définitif à cette dernière entreprise 2. Le but du narrateur est sans contredit celui de glorifier le patriarche: les faits qu’il raconte ne l'intéressent donc qu’en tant qu'Abraham s’y trouvait impliqué, et les événements qui précèdent la catastrophe de la vallée de Siddim lui sont complétement indifférents. Aussi passe-t-il très-

179} 99 2, ce qui entoure, relie la gerbe : roi des rois.

2 Voy.Tuch, Bemerkungen zu Gen. XIV, Zeülschrift der deutschen morgenl. Gesellsch., livr. 4, p. 161-194.

légèrement sur ces détails, pour concentrer toute son attention sur lévénement final et lintervention d'Abraham en faveur de son neveu. Ge qui prouve d'ailleurs que la soumission de la Pentapole n’était qu'un but accessoire, c'est la circonstance suivante. On a bien dit que les conquérants, afin de pénétrer dans la Pentapole, devaient nécessairement ‘soumettre les contrées situées au nord de ce district, et à l’est du Jourdain. Mais d'où vient qu'ils ne pénétrèrent pas directement dans la vallée et qu'ils l’attaquèrént finalement par l’ouest après avoir fait un détour considérable à travers les déserts du sud? Un examen attentif des noms de peuples et de localités énumérés par notre texte avec une précision et une exactitude rares, nous apprendra que le théâtre de la guerre, bien loin d’être renfermé dans les limites étroites de la Pentapole, s’étendait sur toute l’Araba, c’est-à-dire sur l'immense vallée qui formait en quelque sorte le prolongement de la mer Morte au nord et au sud et qui était limitée au sud par un golfe de la mer Rouge, appelé golfe Élanitique. Aussi Tuch! regarde-t-il l’endroit mentionné par notre récit sous le nom d’Elparan comme la limite méridionale de toute l'expédition; c'était, suivant lui, une ville située à l'extrémité du golfe et à l'entrée du désert de Paran ©. Nous n’avons ‘pas à examiner la question de savoir si l’entreprise des quatre monarques asiatiques avait un caractère exclusivement militaire, ou si elle avait encore un but commercial. Tuch *

1 Ouvrage cité.

2 box serait le même mot que NX 1 Rois IX, 26, ville située au

bord de la mer Rouge.

3 Ouvrage cité.

fonde cette dernière hypothèse sur le fait que la ville d'IIND © touchée par l'expédition était un port trèsimportant pour le commerce, et que les routes de Syrie, de Philistie et d'Arabie y aboutissaient. La chose paraît probable en elle-même, mais le texte ne fournit aucun renselgnément sur ce sujet.

Après une longue marche à travers les déserts du sud , le pays des Amalécites et des Amorites établis à l’ouest de la mer Morte, l'expédition se dirigea enfin contre la Pentapole, dont les habitants furent complétement battus. La plupart des survivants périrent dans les carrières d’asphalte; un petit nombre seulement parvint à se réfugier dans les montagnes.

Nous croyons avoir suffisamment prouvé que le but unique de la campagne entreprise par les conquérants asiatiques n’élait pas la soumission de quelques sujets rebelles, mais la conquête du pays limité à l'ouest par le Jourdain , de la vallée située entre la mer Morte et la mer Rouge et du désert habité par les Amalécites., au sud-ouest de la Palestine. Ce fait nous expliquera pourquoi quatre rois durent réunir leurs troupes pour mener à bonne fin une entreprise aussi aventureuse.

Jusqu'ici nous n'avons eu aucune raison pour mettre en doute l’historicité de notre récit. Au contraire , tout nous porte à croire que l’auteur l’a puisé dans des relations plus anciennes dont il résume le contenu en insistant particulièrement sur le rôle qu'Abraham joua dans la poursuite des vainqueurs. Aucun miracle n’arrête la critique; de plus, les noms des différentes localités sont énumérés avec une scrupuleuse exactitude et

! Voy. 4 Rois IX, 26, XI, 483 XXII, 49.

les faits présentés dans leur enchaînement naturel. Mais, d’un autre côté aussi, des difficultés sérieuses se présentent. Comment se fait-il, par exemple, qu'Abraham avec ses trois cent dix-huit esclaves mette en fuite l'armée de quatre monarques qui viennent de faire la conquête de tout le pays situé à Pest du Jourdain et au sud de Canaan? Nous n’hésiterons pas à reléguer ce détail dans le domaine de la tradition tendant à glonifier la mémoire d'Abraham. Cette tradition proprement n'altère pas les faits, mais les dénature, en leur enlevant leur importance respective, et en insistant sur certains détails de préférence à d’autres, pour diriger l'attention du lecteur particulièrement sur la personne d'Abraham.

L'auteur passe très-légèrement sur les événements qui concernent la campagne des quatre conquérants orientaux, pour insister davantage sur la conquête de la Pentapole, qui, à vrai dire, n’était qu'un but accessoire de toute l’entreprise. Abraham doit être représenté comme un guerrier idéal, qui adore Élohim, le seul vrai Dieu, et reçoit la bénédiction de là part du prêtre de Salem, son représentant sur la terre, comme un héros généreux et désintéressé qui , plein de noblesse et de dignité, refuse les présents royaux et rejette toute communion avec les rois païens.

Mais si Abraham apparaît comme vainqueur des quatre rois, est-ce à lui seul que reviént l'honneur de la victoire? Les textes l’affirment; mais nous admettrons plutôt que le rédacteur, dans lé but d’exälter la gloire du patriarche, lui attribue une part exagérée au triomphe. Du reste, il se trahit lui-même, et au v. 13 figurent tout à coup les noms de trois chefs cananéens qu'Abraham appela à son service et pour lesquels il

demande une part du butin. Mais cette alliance qu'Abraham conclut avec des chefs paiens à été invoquée, elle aussi, contre l'authenticité de notre récit. Il est vrai que la tradition ne néglige aucune occasion pour exprimer le mépris que lui inspirent les Sodomites; aussi ne voyons-nous pas qu'Abraham entre avec eux dans une relation plus intime, et s’il se met à la poursuite de leurs ennemis, 1l le fait pour délivrer son neveu et non pour venger un allié; de plus, au v. 22, 1l jure, par le nom du Dieu fort, créateur du ciel et de la terre, qu'il ne veut avoir aucune espèce de communion avec le roi de Sodome, et qu'il n’acceptera de lui aucun présent, pas même un fil ou une courroie de soulier. Quant à l'alliance faite avec les trois chefs cananéens, elle ne nous étonnera pas plus que le pacte conclu avec Abimélech!, et les Héthites? dans le but d'obtenir un lieu de sépulture.

Nous avons à examiner maintenant la place que le chap. XIV® occupe dans l’ensemble de la Genèse. Nous avons déjà fait observer que, dans le récit qui nous occupe, Abraham apparaît sous un jour tout nouveau. Son attitude guerrière forme un contraste frappant avec la conduite qu'il observe ailleurs. Nous sommes en droit d'en conclure que le rédacteur a consulté une source historique spéciale qui né parle d'Abraham qu'en passant. C'était probablement un ouvrage profane, une chronique racontant les exploits et les guerres des monarques orientaux, et parlant d'Abraham comme d'un étranger”, qualification qui a passé dans notre

1 Voy. Gen. XXI, 22-27.

2 Gen. XXII, 3.

texte. Cette relation, le rédacteur qui n’est autre que le Jéhoviste 1, en résume le contenu, en insistant particulièrement sur le rôle qu'Abraham joua dans la lutte, et, sans rétrancher du récit les particularités historiques qui le caractérisent, il réussit à lui trouver sa place véritable dans l’ensemble de l'histoire des patriarches. Il ne compose pas le morceau, mais il abrége et remanie une relation déjà existante dont il s’applique à mettre les détails à la portée des lecteurs, en ajoutant aux anciennes désignations des localités les noms postérieurs. Déjà Astruc, au milieu du dernier siècle, a reconnu ce fait. Il distingue dans la Genèse douze sources différentes, qu’il désigne par des lettres de l'alphabet. Le chap. XIVe fait partie de la source D. «On trouve, dit-il, au chap. XIV® la guerre de la Pen- «tapole etc. Abraham y joue un grand rôle, mais un «rôle tout différent de celui sous lequel il nous est «présenté dans le reste de la Genèse. D'ailleurs cette «histoire, dans l'endroit où elle est, ne tient ni à ce «qui précède ni à ce qui suit (en cela il commet une erreur); ainsi je crois qu'il ne faut pas hésiter de la «regarder comme extraite d’un mémoire historique « particulier? »

D'après Ewald®, notre récit provient d’un historien lrès-ancien qui a vécu avant Moïse. Un rédacteur postérieur l’inséra dans la Genèse, en ajoutant l’explication des noms de localités. Gette opinion est partagée

1 Voy. v. 22.

2 Astruc, Conjectures sur les mémoires originaux de la Genèse. Brux. 1753, p. 308.

3 Geschichte des Polks Israel, 1. \, p. 79.

par Eichhorn. Quant à celle de Hitzig!, elle nous paraît inacceptable. D’après lui, le contenu du chap. XIV est une pure fiction copiée sur des événements postérieurs, notamment sur l’histoire de Sennachérib, qui, dans la quatorzième année, est-il dit, réunit ses troupes et se dirigea vers Jérusalem pour châtier le peuple rebelle. Mais cette analogie est purement accidentelle. L'authenticité de notre fragment est également reconnue par les exégètes Tuch? et Knobel?. Ce dernier cependant fait ses réserves sur certains détails qu'il relègue dans le domaine de la tradition.

Nous avons donc à distinguer entre l'auteur et le rédacteur de notre fragment. C’est du premier que proviennent l'exactitude et la précision apportées. dans l'indication des datest, ainsi que des noms de personnes® et de localités, l'emploi du mot 1berit pour désigner le patriarche, et l’énumération des peuplades qui habitaient le pays à l’est du Jourdains. Ce morceau primitif fut remanié et. modifié par le Jéhoviste, qui 1° abrégea considérablement le récit de la campagne des quatre rois, pour insister particulièrement sur le personnage d'Abraham et sur le rôle qu'il joua comme guerrier, et 2 intercala dans le texte primitif différentes explications consistant chaque fois à ajouter aux

* Hist. u. krit. Comm. über die Ps. Voy,.Ps.CX:

? Comm. über die Gen. — Bemerkungen sur Genesis, Zeitschrift der deutsch. morgent. Ges:, livr. 4.

* Comm. über die Gen.

Vu.

CNE

dénominations anciennes les noms nouveaux. Il en résulte que le chap. XIV® contient des fragments d’une historicité incontestable , bien que de la manière dont les faits nous sont présentés, il soit difficile, sinon: im possible, d'en découvrir l’enchaînement et la valeur respective.

$ 2. Le passage v. 18-20.

Après la défaite de Kedorlahomér, Abraham retourna dans son pays; « Melchisédec, roi de Salem, est-il dit, «apporta du pain et du vin (et il était prêtre du Dieu « souverain). Et il bénit Abraham en disant : Béni soit «Abraham par le Dieu fort, souverain , possesseur dés «cieux et de la terre, et béni soit lé Dieu fort qui a «mis tes ennemis entre tés mains. Et Abraham lui «donna la dime de tout ce qu'il avait pris. »

Si nous comparons ce passage avec lé réste dû cha pitre, il nous est impossiblé dé le regarder comme une interpolation ; ear la contradiction qu'on a voulu signaler entre le v. 23, où Abraham refuse tout présent, et lé v. 20, où il dispose d’une partie du butin en faveur de Melchisédec, n’est qu'apparente. D'ailléurs, au v. 23, Abraham déclare né rien vouloir accepter pour sa propre personne; cé qu’il accepte, il le destine à Melchisédec etaux Cananéens, ses alliés. Voici notre opinion à cet égard : 4° le v. 21 se trouve dans un rapport intime avec le v. 17, ét les versets intermédiaires forment une espèce de parenthèse ; 20 mais cet épisode est loin d’être isolé au milieu du contexte, il est même indis-

pensable pour comprendre ce qui suit, car le v. 22, où Abraham jure par le nom de Jéhova, le Dieu fort, souverain possesseur des cieux et de la terre, est évidemment une allusion au v. 18, où Jéhova figure avec les mêmes attributs, et, suivant toutes les apparences, Abraham tient à prendre à témoin le Dieu même dont le prêtre, Melchisédec, lui a donné la bénédiction ; enfin 3° l'épisode, pris isolément, n’aurait aucun sens, et ne saurait être séparé du reste du récit dont il forme une partie intégrante. Mais nous passons à l’examen des détails.

La première question qui nous occupera, sera celle de savoir où nous chercherons l'endroit désigné par le nom de Salem.

La plupart des exégètes anciens et modernes s’accordent à identifier ce nom avec celui de Jérusalem. Les arguments qu’ils font valoir en faveur de cette hypothèse peuvent être ramenés à quatre : 4° le témoiguage de l'historien Josèphe!, qui prétend que Melchisédec était un monarque puissant, qui, à cause de sa piété et de sa justice, fut investi de la dignité de grand-prêtre: €Gest lui qui bâtit le temple et la ville appelée plus (lard Jérusalem, anciennement Solyma ». 2 Le passage Ps. LXXVI, 3, où le nom de Jérusalem figure également sous la forme abrégée de Salem. 3e La circonstance que Melchisédec, comme prêtre du vrai Dieu, ne pouvait exercer ses fonctions ailleurs que dans le centre même du culte de Jéhova, c’est-à-dire à Jérusalem , où Abraham se rendit pour offrir son fils en holocauste à l'Éternel. 4 Le détail contenu dans le

1 De bell. jud., lib. 6, cap. 47. Antiq., Nb. 4, cap. #1.

v. 17, d’après lequel la scène relalée par notre passäge, se passe dans la vallée de Savé, qué l’auteur identifie avec la vallée royale, probablement celle qui est mentionnée 2 Sam. XVIIL, 18. Josèphe la place à une distance de deux stades de Jérusalem.

Pour résoudre la difficulté, il faut se rendre compte de la marche suivie par Abraham, lors de son retour. Une lecture attentive du texte nous apprendra que les conquérants asiatiques, en revenant du Sud, ne sortirent pas des pays limitrophes de la Pentapole et qu'ils n’arrivèrent pas dans le voisinage du territoire d'Hébron. La preuve, c’est qu'Abraham ignorait complétement les événements qui avaient eu lieu , si bien qu’un transfuge dut le prévenir du malheur arrivé à Lot. Il jura de ne rien garder du butin pour sa propre personne ; il devait donc nécessairement, après la viCtoire remportée au nord de Damas, longer le Jourdain et passer près de la Pentapole, afin de ramener les prisonniers dans leur pays et de remettre le butin à ses anciens alliés. En passant par Jérusalem , il eût fait faire un détour considérable aux prisonniers cananéens, qu'il tenait à rendre le plus tôt possible à leur patrie. De plus, le chemin conduisant à Éloné Mamré par le nord de la Pentapole était tout aussi naturel que celui de Jérusalem, et nous ne voyons pas pourquoi il eût préféré ce dernier.

Mais, tout en supposant qu'Abraham ait en effet choisi le chemin de la Pentapole, on pourrait admettre que Melchisédec quitia sa résidence pour aller à la rencontre du patriarche. Mais dans ce cas, 1° on ne comprend pas comment il pouvait être informé du passage d'Abraham, et 2 il est dit explicitement : Melchi-

sédec apporta (fit sortir: N’XŸ7) du pain et du vin. Or l'expression hébraïque ne peut convenir qu'à une ville située sur la route même du vainqueur, et non pas à un endroit comme Jérusalem, situé à une distance assez considérable du théâtre des événements. 3° Un troisième argument à faire valoir contre l'identité des deux villes, c’est que l’on chercherait vainement dans les livres historiques de l'Ancien Testament un passage qui nous autorisât à regarder le nom de Salem comme le nom primitif de la ville appelée originairement Jébus et plus tard Jérusalem. Le nom de Jébus figure anciennement comme norn unique!. 4 Enfin nous avons pour nous un témoignage historique formel. Jérôme, dans une lettre adressée à un certain Évagrius®? , identifie Salem avec une ville située au sud de Scythopolis, à l’est du Jourdain, à peu près à égale distance de la mer de Tibériade et de la mer Morte. Jérôme ajoute que, de son vivant encore, on y montrait les ruines du palais de Melchisédec. Il va sans dire que nous n’attribuons aucune valeur à ce détail; il est possible, néanmoins, que ce palais n'ait été autre chose qu’un édifice construit par Jéroboam If, roi d'Israël, qui lui donna le nom de palais de Melchisédec, probablement parce que, d’après l’opinon reçue alors, le prêtre du «Dieu souverain » avait fixé sa résidence dans cette contrée. Nous ne saurions, du reste, nous expliquer autrement l’origine de celle dénomination. Ce qui importe davantage, c’est une autre assertion contenue dans l’épître de Jérôme, savoir que Salem est identique avec Zoe, où séjour-

© Voy. Jud. XIX, 10, 41; 2 Sam. V, 6-8; 4 Chron. XI, &-7; Jos. XV, 8, 63; XVII, 28; Jud. ], 24.

? Operum Hieronymi, 3 tomus, Francf. et Leipzig, p. 26 et suiv.

nait saint Jean-Baptiste. Il en résulte que c'était une ville située au nord de la Pentapole. Elle se trouvait sur la roule suivie par l’ennemi, et par conséquent, elle avait dû souffrir des ravages de la guerre. La victoire remportée par Abraham la mettait hors de danger; voilà pourquoi le prince qui la gouvernait sortit à la rencontre du patriarche pour le féliciter de son triomphe et le remercier des services qu'il lui avait rendus. Du reste, il n’est pas seul à lui rendre hommage, et le v. 21 le met absolument sur la même ligne que le roi de Sodome, qui arriva, lui aussi, pour apporter au vainqueur son tribut de reconnaissance.

Il est vrai qu'on se fonde encore sur le passage Ps. LXXVI, 3, pour prouver que Salem et Jérusalem sont une seule et même ville; mais cet argument n’est pas décisif, car le premier nom pourrait bien être une abréviation poétique du second. Nous préférons néanmoins l’hypothèse de Krahmer!, qui traduit le mot D 2Ÿ par sain et sauf, intact, de sorte que le Psalmiste voudrait dire : «La tente de Jéhova est restée intacte, «ainsi que sa demeure à Sion.» Ce serait alors unc allusion à la conservation miraculeuse du sanctuaire lors du siége de Jérusalem par Sennachérib. En tout cas, celte dernière explication nous paraît plus logique que celle usitée généralement : «Sa tente est à Salem et sa «demeure à Sion.»

Mais l'argument capital à faire valoir contre l'identilé des deux noms, c’est le silence observé par l’Épitre aux Hébreux. Certainement l’auteur ne croit pas à cette identité; nous verrons plus tard avec quelle scrupu-

1 Ilgen’s Zeitschrift, ouvr. cité.

leuse exactitude il analyse tous les détails contenus dans notre passage, pour en signaler l'importance au point de vue Lypologique, el certes, la circonstance que Melchisédec exerçait ses fonctions sacerdotales dans la ville même où Jésus-Christ, le grand prêtre éternel, s’offrit en sacrifice à la croix, aurait dû le frapper avant toutes les autres, et il n'aurait pas manqué d'en tirer parti dans l'intérêt de son système. Tholuck!, il est vrai, fait remarquer que l'auteur n'avait pas l'intention de relever toutes les analogies qui pouvaient se présenter, puisque dans ce cas il n’aurait pas manqué de faire un rapprochement entre le pain et le vin mentionnés dans notre passage et les éléments de la Sainte-Cène, comme le font encore aujourd’hui la plupart des exégètes catholiques. Mais quand nous voyons l’auteur attacher une importance extraordinaire au moindre détail, quand nous voyons, par exemple, certains sacrifices que la loi reléguait hors des murs de la ville, représentés par l’auteur comme (les types du sacrifice unique offert sur le Calvaire, nous nous étonnons qu’un détail aussi important soit passé sous silence. Auberlen? prétend que l’auteur n'aurait obtenu par là qu’un rapprochement identique à celui qu'il avait fait antérieurement. Mais après avoir établi une comparaison entre les deux sacrificatures représentées, l’une par Melchisédec, l'autre par Ghrist, il aurait pu mettre maintenant en parallèle la Jérusalem libre et la Jérusalem céleste, entre lesquelles est venue se placer la Jérusalem légale du sa-

1 Comm. üb. den Heb. Brief.

* Melch. ewiges Leben u. Priesterthum, Stud. uw. Krit, 1857, 3e livr,

cerdoce, et cette nouvelle comparaison, loin d’être superflue, aurait, au contraire, servi à confirmer, à expliquer et à compléter la première. |

C'est donc à Salem que résidait Melchisédec. Sa royauté est mise absolument au même rang que celle des autres princes mentionnés plus haut, dont le pouvoir ne s’étendait guère que sur une ville, par exemple les rois de Sodome, de Gomorrhe etc. Le philosophe juif Philont pense que le nom de Melchisédec sert à désigner un prince qui aime la justice et l'équité; tandis que le tyran impose à ses sujets des devoirs et des obligations qui provoquent la misère et excitent des passions honteuses?, le roi mentionné par la Genèse persuade plutôt qu’il n’ordonne, de telle sorte que l’homme, soutenu et fortifié par ses conseils, «navigue » agréablement à travers la vie, comme un navire dirigé par un pilote habile. «Que le tyran se pare du titre de aoyœr «xokeuov, le roi cherche à maintenir la paix , il offre «à ses sujets la nourriture de la paix et du bonheur et «apporte des rafraîchissements aux guerriers qui re- « viennent fatigués du combat, tandis que lès Ammo- «nites et les Moabites refusèrent jadis ces dons aux «Israélites. » Nous nous rangeons sans peine à cel avis, et quoique le savant philosophe juif exagère l'importance étymologique des noms propres, nous maintenons que le nom de la ville et celui du roi annoncent un prince paisible et équitable, qui n'a d'autre souci que le bonheur de ses sujets.

{ Philonis jud. Opera, vol. I. Argent. 1785. voov tepov &\\nY0puat, IT, p. 288.

2 AUTN, HUTE XAXUAV THE.

Quant au mot ab Too: plusieurs exégètes!, notamment ceux qui identifient Melchisédec avec le Logos incarné, le traduisent par : roi de la paix, explication inadmissible , car Salem ne peut désigner qu’une ville de ce nom, autrement l’auteur aurait écrit Dog. Le nom de Melchisédec? présente également des difficultés sérieuses. On s’est étonné, à juste titre, de trouver à une époque aussi reculée une forme hébraïque aussi pure, d'autant plus que la plupart des noms propres, même postérieurs, sont intraduisibles, par exemple les noms d'Isaac, de Jacob, dont les différents rédacteurs de la Genèse ont donné les élymologies les plus singulières et les plus contradictoires. Certains noms cependant font exception, tels que: Abimélech, Adonizédek, Abraham, Israël, dont la signification n'est douteuse pour personne. On ne fait que tourner la difficulté en traduisant le nom par roi juste, car si la seconde racine doit désigner un attribut, on ne se rend pas compte du * qui sépare les deux composants, et l’on ne voit pas pourquoi l’auteur n'aurait pas écrit P°7% 70%. Du reste, les noms propres sont énumérés dans notre chapitre avec une précision telle que la valeur du nom en question ne peut pas rester douteuse.

D'autres exégètes cependant l'ont pris pour un nom de dynastie porté par les princes de Jébus : hypothèse qu'ils appuient sur le passage Jos. X, 1, où il est question d’un roi de Jébus appelé Adonizédek. Nous aurions alors affaire à une désignation semblable à celles de

! Voy. P. Molinæus. — D'Outrein, Comm. in ep. ad heb. — Cuneus, De repub. hebræorum, lib. III. Amsterdam 1666. ? PIED,

Pharaon, Ptolémée, Shérif, Brenn, Auguste. Mais toute cette supposition repose sur la prétendue identité de Salem et de Jérusalem ; de plus, les noms de Melchisédec et d'Adonisédek ne sont pas identiques, et comme nous ne connaissons qu'un seul prince de Salem portant le premier de ces noms, il est impossible de trancher la question. Enfin, l'exégète qui relègue le récit entier dans le domaine de la fable, né se laissera pas arrêter par le second de ces noms, qu'il regardera toul au plus comme une imitation du premier. Pour lui, l'un de ces deux personnages aura aussi peu existé que l'autre.

Melchisédec, est-il dit plus loin, était prêtre de: Toy 5x, proprement le Dieu fort, souverain. On à prétendu que £/ Elion était une divinité phénicienne; 1l est certain cependant que l'historien entendait parler du Dieu des Israélites, du Dieu Souverain, Soc vy10t06}, non pas dans le sens d'un Dieu supérieur aux autres, comme Jupiter, le père des dieux, mais dans le sens d'un Dieu unique, tout-puissant, créateur du monde et élevé au-dessus de toute créature. Il est certain que l'auteur ne pouvait nous représenter Abraham se prosternant devant un prêtre paien, recevant Sa bénédiction et lui offrant la dime. De plus, quelques versets plus loin, le patriarche invoque le même Dieu que celui qui est servi par Melchisédec; or il ne pouvait prendre à témoin une divinité paienne.

Melchisédec était donc prêtre; mais en quoi consistaient ses fonctions sacerdotales? Le texte leur prête un double caractère: Melchisédec 1° bénit Abraham et

1 Héb. VIL, 4-3.

2° accepte la dime. Mais à ces deux fonctions, plusieurs exégèles en ajoutent une troisième, savoir celle du sacrifice. Les uns, comme Lorinus!, trouvant que la dignilé de prêtre était incompatible avec celle de roi, ont cru écarter la difficulté en regardant 772 non comme un nom propre, mais comme participe avec la signification de sacrificans, explication à laquelle ils se croient d’ailleurs autorisés par la particule ? dans ND. Mais la difficulté signalée plus haut est loin d’être tranchée par cette conjecture, car déjà la circonstance en ellemême que Melchisédec offrait des sacrifices en eût fait un prêtre. D'ailleurs l’histoire des Juifs n'offre pas d'exemple d’un prince qui sacrifie; David chargeait de ce soin ses prêtres Zadoc et Abiathar, et le roi Hozias, : qui voulait s'arroger ce droit, fut frappé de lèpre, au moment où il s’approchait de l’autel?, Mais il est une autre catégorie de théologiens, représentée par la plupart des Pères de l’église et des exégètes catholiques de nos Jours. Ces derniers, tout en maintenant pour le substantif 7112 la signification de prêtre, voient dans le pain et le vin offerts à Abraham des types du sacrifice non sanglant de l'Eucharistie. Ainsi Jean de Damas? regarde celte offrande comme un sacrifice pur et simple. «Le sacrifice de Melchisédec, dit-il, préfigure la Sainte- « Gène instituée par Jésus-Christ, c’est-à-dire l’offrande «d’une hostie non sanglante, dont nous trouvons un autre type dans les pains de proposition. C’est en ece sens que Melchisédec est le précurseur, le type,

* Ad psalmos. Voy. Borghesius, Hist. crit. Melchisedeci. ? 2 Chron. XXVI, 46-94.

* Mepe GYUXG EixovaLG Àoyos TPUWTOG — ÉXÔOGLS dxptfns Ts 000. mior.,

lib. 1V.

« l'image fidèle du souverain sacrificateur Jésus-Christ, «et voilà pourquoi le psalmiste appelle ce dernier : « prêtre éternel de l’ordre de Melchisédec» La plupart des exégètes anciens partagent cet avis et traduisent le mot hébreu NX par «il sacrifia.» Ainsi Tertullien?, Ambroise#, Jérômet, Épiphane5 ete. — La Vulgate à également adopté cette traduction, ainsi qu'un grand nombre de théologiens modernes comme Lyraf, Bellarmin? et le concile de Trente, qui affirme que la veille de sa mort, Jésus, d’après l’ordre de Melchisédéc offrit son corps et son sang en sacrifice à Dieu le Père, sous la forme du pain et du vin. Les principaux arguments sur lesquels on appuie l'hypothèse d’un sacrifice ont été développés par Heidegger”, Cornelius a Lapide 1? et le théologien strasbourgeois Dannhauer !!. Ils se réduisent à quatre. On prétend 4° que le mot N'£N était une expression usitée généralement pour dire: sacrifier, et 2e que la conjonction y avant la phrase: «il était prêtre du Dieu fort, » signifie car, de sorte que le détail qui suit, servirait d'explication à celui qui précède. D’après cette manière de voir, Melchisédec apporta les présents, en qualité de prétre, pour les sacrifier à

1 Gen. XIV, 18.

2 Adv. Jud. liber franek. 1597, p. 92.

3 De sacramentis.

: Ad Evagriuns, Ouvr. cité.

5 Adv. hæreses. Hær. LY.

6 Voy. la polémique de Luther, Comm. ad psalm. CX.

7 De missa.

8 Sessio XXII, C. 1, 2.

9 Hist. sacra patriarcharum. Zurich 1729, t. IE, Exercit. I. 10 Comm. in omnes Pauli epist. Anvers 1627, p. 288 et suiv. 1 Bxercit. theol. e Gen. XIV de Melch. Argent. 1684.

l'Éternel, et l’auteur, en mentionnant le sacerdoce de Melchisédec, justifierait par là même l’acte dont il vient d'être question. Ainsi la Vulgate traduit cerat enèm sacerdos, » au lieu de «et erat sacerdos. » 3° Les deux autres actes, consistant à bénir et à recevoir la dîme, étant des actes sacerdotaux, on en conclut que le troisième, savoir loffrande du pain et du vin, doit l'être également. Enfin 4° on déclare ne pas comprendre dans quel but Melchisédec aurait apporté ces offrandes, s'il n'avait pas eu l'intention de les sacrifier.

À ces quatre preuves nous opposerons Ce qui suit: 1° Le mot N'XN ne signifie pas nécessairement: il sacrifia; autrement il faudrait également traduire le passage Gen. XIX, 2 par: Lot sacrifiu sa famille; tandis que le texte dit tout simplement que Lot quitta Sodome avec lés siens, pour échapper à la catastrophe qui les menaçait. 2 La particule avant NY signifie e et non pas car: le membre de phrase qu’elle commence sert à juslfier, non ce qui précède, mais ce qui suit, et à expliquer de quel droit Melchisédec pouvait donner la bénédiction et accepter la dîime. 3° Ce dernier offre les présents en question, non en qualité de prêtre, mais en qualité de roi. 4° Rien dans le texte n'indique que le roi de Salem avait l'intention d'apporter des vivres aux troupes qui passaient devant sa résidence. Ce qui est plus probable, c’est qu'il voulait leur offrir un festin pour célébrer la victoire remportée sur les conquérants étrangers. Un fait analogue se lit Juges VIIL, 6. Gédéon et ses compagnons, avant de livrer le combat aux Midianites, demandèrent du pain aux gens de Succoth:; mais ces derniers refusèrent, sous prétexte que la bataille n’était pas encore gagnée. Évidemment il est

question d’un repas qu'on avait coutume de servir aux combattants, après la victoire.

: Nous nous abstiendrons de discuter en détails l’explication des exégètes catholiques, nous préférons renvoyer à l'ouvrage cité en note !. Quant à la circonstance que Melchisédec était roi et prêtre en même temps, nous n’y trouvons rien d’extraordinaire, car il ne faut pas oublier que les faits rapportés par notre récit appartiennent à l’époque des patriarches. Dans ces temps anciens, le père de famille était maître absolu dans sa maison. Il était prêtre, bénissait ses enfants et priait pour les siens, jugeait les différends qui s’élevaient au sein de sa famille et devenait an besoin chef militaire, quand il s'agissait de défendre le foyer contre les invasions des tribus voisines. On pourrait citer une foule d'exemples à l'appui du fait qui nous occupe. Ainsi, celui de Numa Pompilius, qui, suivant Tite-Live : «region simul ac religioni præerat;» celui de Crassus, qui était en même temps consul et souverain pontife; enfin, celui des souverains égyptiens, choisis dans la caste des prêtres. Pour terminer nous citerons le vers de Virgile:

«Rex Anius, rex idem hominum, Phœbique sacerdos. »

Les deux actes que le texte prête à Melchisédec cousistaient à donner la bénédiction au patriarche et à accepter la dîme de ce dernier. 1° Il bénit Abrabam au nom du Dieu fort, souverain, possesseur du ciel el de la terre, à cause de la protection dont il vient d’être

1 Jo. Quandt, Examen Controversiarum recent. de Sacerd. Melch., 1735.

l'objet. La seconde bénédiction ressemble plutôt à une pe d'actions de grâce, à un chant de louange, destiné à ramener les pensées du vainqueur vers l Éternel, dont la puissance protectrice vient de se manifester en sa faveur d’une façon aussi éclatante. Cest lui qui à combattu pour Abraham, qui a fortifié son bras et livré les ennemis entre ses mains.

Le deuxième acte relaté, c'est la dîme “offerte par Abraham. Ce dernier trait est une preuve manifeste que l’auteur veut mettre sous nos yeux un prêtre véritable, en tout point semblable à ceux qui étaient attachés plus tard au culte du temple, et jouissant de toutes les attributions et de tous les priviléges que la loi accordait à ces derniers. On à prétendu que l’historien a inventé ce détail dans le but de faire remonter à une haute antiquité le privilége accordé aux prêtres et aux Lévites, de prendre la dîme. Il est probable, sans doute, que l’auteur a emprunté ce trait à la législation sacerdotale qui était en vigueur de son temps, mais nous ne pensons pas qu'il ait eu une intention particulière, en le relevant. Encore moins croyonsnous que le récit entier soit inventé dans le but signalé plus haut, car l’auteur parle de la dime avec une brièveté et une concision telle, que les exégètes longtemps n’ont pu s'entendre sur la question de savoir si c'est Melchisédec ou le patriarche qui l’a offerte. Le sujet de la phrase n’est pas nettement déterminé, et l'opinion généralement adoptée, à savoir que c’est Abraham , repose non sur des raisons grammaticales, mais sur l’ensemble du récit. Mais la véritable difficulté réside dans l’apparition imprévue, presque miraculeuse d’un roi-sacrificateur, s’arrogeant absolument

les mêmes droits que les prêtres postérieurs, et professant le culte du vrai Dieu à une époque où ce dernier ne s'était encore révélé qu’à certaines familles isolées. Nous discuterons plus tard les différentes solutions qu'on a proposées. Ç

TCGEHIDS T2

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