‹ Melchisédec étudé exégétique et historique sur les passages genèse xiv, 18-20; psaume cx, 4, et hébreux vii, 1-10Chapitre 4 sur 10 · LE PSAUME CX · texte numérisé non relu

LE PSAUME CX

$ 1. Le Ps. CX est un des plus difficiles du psautier. Qui en est l’auteur? à qui est-il adressé? quel est le Seigneur assis à la droite de Dieu? quels sont les ennemis soumis par ce dernier? les guerriers qui viennent à sa rencontre etc.? Toutes ces questions, l’exégèle consciencieux renoncera à les résoudre jamais d’une façon satisfaisante. On ne s’attendra donc pas à ce que nous donnions un résultat original, définitif : nous nous contenterons de discuter les différentes opinions soutenues jusqu'ici, et de nous prononcer pour celle qui présentera le moins de difficultés.

Le psaume célèbre un héros qui est admis à s’asseoir à la droite de Jéhova, c’est-à-dire à partager son pouvoir illimité. Jéhova lui assure un triomphe éclatant sur tous ses ennemis et une extension considérable de sa puissance. Le prince est entouré d’une foule innombrable de guerriers courageux et dévoués qui le suivent au combat. Mais à ce pouvoir, tout à fait extérieur, vient s'ajouter un autre, savoir la dignité de prêtre, selon l’ordre de Melchisédec, pour toute éternité. Ceux qui refuseront de se soumettre à son autorité seront écrasés par la puissance de son bras ; lui-même remportera une victoire après l’autre, et poursuivra son œuvre avec un zèle et une activité infatigables.

$2. La messianité du Ps. CX était généralement reconnue par les contemporains de Jésus; autrement les Pharisiens auraient réfuté l'argumentation que

Jésus leur présenté sous forme d’énigme, par la simple observation que le psaume en question ne concerne pas le Messie. Du reste, le Nouveau Testament s’en rapporte fréquemment à ce psaume pour prouver que la puissance. divine et le pouvoir royal étaient prédits au Seigneur dès les temps les plus reculést. Mais le témoignage le plus important est celui de Jésus lui-même?; aussi le rationalisme a-t-il fait tous les efforts imaginables pour l’écarter. Ammon ? et Bleek“ prétendent que Jésus argumente d’une façon purement objective, sans se prononcer ex professo sur la véritable signification du psaume. D’après eux, Jésus se place au point de vue des Pharisiens, pour leur prouver qu’ils professent sur le Messie, Son origine el sa nature, les opinions les plus contradictoires. Suivant d’autres, le Seigneur voulait tout simplement se débarrasser de ses adversaires, en leur imposant silence, et en leur prouvant que le Messie ne saurait être fils de David, parce qu’une descendance pareille serait incompatible avec son origine divine. Suivant Eckermann ?, le raisonnement en question devait établir que l'attente d’un Messie d’une origine purement humaine était loin d’être fondée sur les prophéties de Ancien Testament, puisqu'un roi terrestre ne saurait être supérieur à David, et encore moins être appelé «son Seigneur.» Paulus, dans son Commentaire, se rend la tâche plus

1 Paroles de Pierre, Act. Il; 34. 4 Pierre IT, 22, — Voy. en outre Act. VII, 55, 56; Rom. VIII, 343; 1 Cor. XV, 24 et suiv.; Éph. I, 20-29; Phil. Il, 9-44; Héb. 1, 3,43,443 VIH, 4; X, 12, 43.

2 Matth. XXIH, 42-46 ; Marc XIT, 35-37; Luc XX, 41-44.

3 Biblische Theol.

4 Hebr. Brief, t. I.

5 Theol. Beiträge, re part., p. 407.

facile : d'après lui, Jésus aurait donné aux Pharisiens une leçon d’exégèse pour leur prouver qu’ils ne comprennent rien aux Saintes-Écritures (ur sidovag Tag yo@pag). La plupart de ces explications ne soutiennent pas l'examen.

Pour les Pères de l'Église il ne pouvait y avoir de doute sur la valeur du psaume, une fois que Jésus et les apôtres s'étaient prononcés d’une manière aussi formelle sur sa véritable signification. Barnabas! et Clément de Rome? adoptent pleinement l'interprétation messianique, mais déjà au deuxième siècle Justin Martyr® polémise contre certains écrivains qui appliquent le psaume à un des rois israélites, par exemple à Ezéchias. L’explication traditionelle est de même adoptée par Lactance‘, Eusèbe de Césaréeÿ, Athanase 6, Théodoret?, Chrysostomes et autres.

$3. Il va sans dire que cette exégèse ne pouvait convenir aux juifs. La plupart d’entre eux, traduisant 7172 par 4 David*, admettent que Jéhova s'adresse à

1 Épitre, chap. XII.

2 Ép. aux Corinth., chap. XXXVI.

# Dial. cum Tryph. Ed. Colon., p. 249-251.

4 Instit. divina , IN, 12.

Comm. sur les Psaumes ( Collect. nova Pat. græc. Ed. Montfaucon, t. 1).

nan in psalmos, même ouvr., t, IL

T Comm. sur le Ps. CX.

$ Comm. sur le Ps. CX.

* Joh. Dav. Michaëlis, Crüt. Colleg., 1159. — Jo. Th. Bergmann, Specimen academicum inaugurale etc. Lugd. Bat. 1819.

Nous empruntons à ces deux ouvrages les détails suivants: Certains rabbins pensent que la parole de l Éternel, rapporiée par notre psaume, s'adresse à Abraham. Xéhova lui dit : « Assieds-toi à ma droite, c’est-à-dire confie-toi à ma droite et à ma puissance protec-

David lui-même. D'autres, regardant David comme l’auteur, songent à un roi postérieur, par exemple à Ezéchias ou à Zorobabel; mais ce dernier n’était que le chef d’une petite colonie d’exilés, et certes David n'aurait pas composé un hymne en son honneur s’il avail prévu la triste situation où le peuple se trouverait sous Son gouvernement. Nous ne discuterons pas les suppositions étranges faites par les rabbins ; on les trouvera énumérées tout au long dans l'ouvrage cité.

$ 4. Les réformateurs sont fidèles à l'opinion tra-

trice.» Quand il reviendra du combat, Jéhova enverra Melchisédec à sa rencontre, car le sceptre qui sort de Sion (v. 3), c’est le roi de Salem qui quitte sa résidence pour fortifier les combattants. Mais Abraham s’afflige à la vue des ravages causés par son expédition : Dieu le rassure et lui promet de ne pas se repentir des promesses qu’il lui a faites, «car, dit-il, tu es prêtre éternellement, selon l’ordre de Melchisédec, c’est-à-dire de Sem; c’est de toi que descendront les prêtres et les rois, et tes enfants hériteront de la double dignité dont leur ancêtre, le fils de Noé, était investi.» — D’autres traduisent le v. 4 de la façon suivante : «parce que tu es un souverain équitable e 9927 D tu domineras comme roi (m5) sur toutes les génération futures (Roy). -— Raschi applique le psaume également à David; voici comment il explique ce même verset: «Tu es prêtre, et comme tel, élevé bien au-dessus (î y) de Melchisédeec, car le roi est supérieur au prêtre de 30 degrés.» 11 est vrai que Melchisédec est prêtre, lui aussi; mais comme il est d’origine païenne, cette dignité n’entre pas en considération. — Aben Ezra prétend que le psaume est un avertissement adressé à David, au moment où les Israélites se mettent en campagne contre les Ammonites. Les généraux conjurent David de rester à Jérusalem, afin que la lumière d’Israël ne s’éteigne point (2 Sam. XXI, 417). « Assieds-toi à ma droite» signifierait donc : reste dans ma maison, car ma droite, qui fait ta force , combattra à ta place; reste dans le temple comme serviteur de Jéhova, comme prêtre selon l’ordre de Melchisédec, c’est-à-dire: suis son exemple en prenant la dime,

ditionelle. Luther appelle le Ps. OX: «le beau et sublime cantique sur notre Seigneur Jésus-Christf. » Le v. 4, suivant lui, traite de la sacrificature du Christ, institué grand-prêtre par un serment solennel, de sorte que la vraie justice ne saurait être communiquée aux hommes autrement que par son intermédiaire. Le même verset est, suivant Luther, directement inspiré par le Saint-Esprit, dans le but de fixer el de préciser le vrai caractère de la sacrificature du Jésus-Christ, qui diffère de toute autre dignité analogue en ce qu’elle est éternelle et impérissable. Presque tous les exégèêtes postérieurs demeurent fidèles à celle interprétation. Le premier qui exprima des doutes à ce sujet, ce fut un professeur hollandais, Jan Masson?. Il admet que, pris au sens liltéral, le psaume ne peut s'adresser qu'à David, et que, pour y voir une prophétie messianique, on est obligé d’avoir recours à une explication allégorique. Le psaume fut composé, suivant lui, dans la huitième année du règne de David, à l’époque où ce dernier n’était encore maître que des tribus de Juda et de Benjamin, et destiné à être chanté publiquement, en présence du roi, par deux Israélites alternant avec un chœur.

L'opinion de Masson fut taxée d’hérétique, et l’auteur dut comparaître devant un synode réuni à Boisle-Duc, où sa traduction fut solennellement condamnée. Pour se défendre, Masson écrivit un livre où

! Exegetische Schriften, \. VUI, p. 25 et 435. Erlangen 4843.

?Quandt, Examen Controv. recent. de sacerd. Melch., 1735.

* Le premier Israélite devait chanter le premier verset, et le second répondre par les v. 2-4. Le chœur exécutait le resté, — Hüst. crit. de la républ. des lettres.

il prouva que certains réformateurs, comme Bucer, Calvin, n'étaient pas très-éloignés de sa manière de voir, et que le synode, en condamnant ses idées, condamnait en même temps celles de ses illustres précurseurs. Ses opinions furent reproduites par Moïse Men delssohn!, qui reprit l’ancienne explication d’Aben Ezra, suivant laquelle le psaume aurait été composé dans les circonstances relatées 2 Sam. XXI, 17: Après la prise de la forteresse des Ammonites, appelée «Rabba», Joab envoya un messager à David pour le prier de se mettre lui-même à la tête de l’armée. Au même moment, un poële accourut el conjura David de rester à Jérusalem, pour ne pas s’exposer aux dangers de la guerre. — La même opinion a été reprise par Ammon?, qui fait du v. 4 la paraphrase suivante: «De même que Melchisédec, pendant la guerre d'Abraham avec les rois asiatiques, resta lranquillement à Salem, célébrant son culte, prononçant des prières et offrant des sacrifices, de même David doit demeurer à Jérusalem auprès de l'arche sainte, pendant que ses troupes combattent au dehors. » Paulus3 regarde le Ps. CX comme un canlique de louanges, composé en l'honneur de David, lors de la victoire remportée sur la capitale des Ammonites. Eckermann le croit composé au moment de la translation de l'arche sainte sur la montagne de Sion, et Ewald5 en fait un oracle divin, adressé au roi David

à Berlin. Monatschrift, déc. 1786, vol. VII.

2 Bibl. Theol., p. 69-75. — Christol. des À. Ile 3 Comm. in Matth. XXII, 4#,

4 Theol. Beiträge, ouvr. cité.

5 Dichter des alten Bundes.

pendant qu'il est au temple, se préparant à la campagne qu'il va entreprendre contre les Ammonites, par des prières et des sacrifices.

$ 5. Néanmoins lexplication messianique compte de nombreux défenseurs parmi les exégètes modernes. Nous citerons entre autres Michaëlis!, et Bergmann? qui, au commencement du siècle actuel, écrivit ur ouvrage latin très-étendu où, après avoir passé en revue les différentes opinions des Pères, des rabbins, des réformateurs et des exégètes plus récents, il finit par se prononcer en faveur de l'opinion traditionelle, qu’il appuya d'une série de raisonnements. Nous citerons encore, comme partisans de la même explication, Rosenmuüller® et Tholuck#. Suivant ce dernier, le poète célébrerait le triomphe du Messie, qui, après avoir vécu sur la terre et souffert pour les hommes, rentra au ciel et reprit son pouvoir, pour manifester au dehors le royaume de Dieu qu'il avait déjà fondé intérieurement, dans le cœur des hommes. D'après Delitzsch®, David, l'auteur du psaume, fait une peinture animée de l’époque messianique future. Son regard traverse les siècles, et, grâce à son imagination prophétique, il voit les choses futures comme si elles étaient présentes. Cela n'empêche pas que le psaume ail un fondement historique: il fut composé 4° à l’époque de la translation de l’archie sainte à Jérusalem, et 2 lors de la conquête de Rabba, capitale du pays

1 Critisches Collegium , ouvr. cité.

? Specimen academicum , ouvr. cité.

3 Scholia in Vet. Test., IV, 3; 1893.

* Uebers. u. Ausl. der Psalmen für Geistliche u. Laien, 1843. ® Bibl. Comm. über die Psalmen. Leipzig 1867.

des Ammonites. David, élevé au faite de la gloire, contemple en esprit toute la postérité qui sortira de sa semence, et celui qui viendra un jour achever et compléter son œuvre, il l'appelle «son Seigneur. » — Enfin, d’après Hengstenberg!, David porte ses regards vers l'avenir, et se représente en esprit le Messie comme grand-prêtre éternel, partageant le pouvoir divin, triomphant de lous ses ennemis et intercédant pour son peuple auprès de Jéhova.

$6. David est-il l’auteur du psaume? Le premier qui ait discuté à fond les difficultés que présente cette hypothèse, c'est Bleek, dans con Commentaire sur l'épitre aux Hébreux. Or, si l’on admet que David soit lauteur du psaume, il est certain que le personnage auquel s'adresse la parole de l'Éternel et que l’auteur nomme son Seigneur, ne peut être que le Messie. Car quel est le souverain terrestre, le roi israélite, que David püût considérer comme son supérieur, lui qui était communément regardé comme le plus grand des rois d'Israël? Sous son règne, le peuple juif avait atteint l'apogée de sa puissance; est-il probable qu'à une occasion quelconque, par exemple lors de l’avénement de Salomon, il ait parlé en termes aussi pompeux de son fils ou de l’un de ses descendants, Ézéchias ou Zorobabel? Évidemment non. Si David annonce un être qui lui est supérieur, il ne peut avoir en vue que le Messie. |

D'un autre côté, rien dans le psaume n'indique que le héros qu'il célèbre paraîtra dans l'avenir seulement.

1 Comm. über die Psalmen. Berlin 4845. Christol. des A. 7, vol. I, 4re part., 4829.

L'auteur parlerait donc d’un Messie existant de son vivant même. Malheureusement les livres sacrés datant de cette époque ne contiennent pas la moindre allusion à une croyance analogue. Il est vrai que les prophètes postérieurs parlent d’une période messianique future, d’une restauration politique et religieuse du peuple d'Israël. Ésaïe est le premier qui annonce le Messie en termes explicites; mais aucun auteur antérieur ne le considère comme un être divin, éternel, préexistant. Bien au contraire, si quelque part nous trouvons un ouvrage faisant allusion à une croyance pareille, nous sommes forcés par là même de le ranger parmi les écrits postérieurs. C’est ce même procédé que nous devons appliquer au Ps. CX. Du moment que David ne peut annoncer un Messie préexistant, il n’a pas non plus composé le psaume en question, car, comme nous l'avons déjà fait remarquer, il ne pouvait regarder comme son supérieur ni l’un de ses contemporains ni l’un de ses descendants.

Hengstenberg® a invoqué en faveur de la thèse que nous combattons la brièveté et la concision du style, la fraîcheur et l'originalité des descriptions, ainsi que l’ardeur belliqueuse qu’elles respirent. Cet argument ne prouve rien, car certaines expressions, comme ane 5 Aie, rappellent plulôt un âge postérieur. Ce qui importe, en outre, c’est la place que la poésie en question occupe dans la collection du Psauuer, car il est hors de doute que cette dernière ne se forma que peu à peu. Les formules finales ajoutées aux

{ Comm. über die Ps. 1845.

? Koh., XI, 40,

différents recueils le prouvent suffisamment. Il en résulte que nous chercherons les psaumes davidiques de préférence dans les collections plus anciennes.

Une dernière preuve qu'on à fait valoir en faveur d’une rédaction postérieure, repose sur la supposition que le livre de la Genèse fut composé à peu près à l'époque de David. Or le v. 4 du psaume étant une allusion évidente au récit contenu dans ce livre, celte dernière ne pouvait être comprise qu'à une époque postérieure à celle de David. Mais le récit Gen. XIV pouvait exister dans la tradition orale, longtemps avant d’être incorporé dans les fragments historiques de la Genèse, et c’est à cette tradition que le psalmiste peut avoir fait allusion. Mais nous nous passerons aisément de ce dernier argument.

Certains exégètes, comme Ewald!, Hupfeld?, traduisent 717? par: (psaume) adressé à David. Mais le v. 4 présente une difficulté insurmontable, car que signifierait l'expression : prêtre selon l'ordre de Melchisédec, appliquée au roi d'Israël? David était-il en effet prêtre dans ce sens-là? Il est vrai qu'il marche en tête de la procession solennelle qui accompagne l’arche sainte. Que ce soit là un acte sacerdotal, nous l’accordons ; mais David n’est pas prêtre pour cela, encore moins prêtre Do. On nous dira ensuite que d'après le passage 2 Sam. VI, 17, David offrait des sacrifices à l'Eternel: mais le texte ne dit pas qu'il les offrait lui-même. Il est vrai qu'il bénissail le peuple, mais ce n’élait pas là un privilége exclusif des prêtres. Donc, si les préro-

1 Dichter des A. B.

2 Die Ps, übers. u. ausgel. 1862.

gatives sacerdotales dont jouissait le monarque consistaient uniquement à ordonner des sacrifices, à donner la bénédiction au peuple, à nommer des prêtres, à conduire l'arche sainte dans sa nouvelle résidence, tous ces acles ne présentent rien d’exceptionnel, rien du moins qui puisse autoriser le poële à insister d’une façon aussi solennelle et aussi pompeuse sur la dignité pontificale de David.

$7. Hitzig s'engage dans une voie nouvelle1. Pour lui, le récit de la Genèse est une pure fiction copiée sur des événements du règne d'Ézéchias, d’où il résulte que la composition du Ps. CX doit dater d’une époque plus récente encore. Voici le raisonnement de cet auteur : le personnage auquel Jéhova adresse la parole est prêtre. Mais à cette dignité naturelle, primitive, qu'il devait probablement à son origine, vient s’en ajouter une autre: la dignité royale. Celle-ci, il la reçoit plus tard; autrement on ne comprendrait pas pourquoi le poêle en fait une description si brillante, si détaillée. Îl'est pontife d’origine et devient roi dans la suite. Si le contraire avait eu lieu, l’auteur aurait dit : tu es roi selon l’ordre de Melchisédec, c’est-à-dire roi en ce sens que la dignité pontificale vient s'ajouter plus tard au premier pouvoir. Mais où trouver un héros qui réunisse ces différents traits? Hitzig? croit l'avoir découvert parmi les princes de l’époque des Maccabées; mais malgré ses efforts il ne réussit pas plus que son disciple J. Olshausen? à trouver parmi ces princes un personnage qui réponde exactement à la description du

1 Hist. vu. krit. Comm. über die Ps. 1836.

? Ouvr. cité. — Voy. en outre Die Psalmen, éd. 1865. * Die Psalmen, erklärt von J. Olshausen. Leipzig 4853.

psalmiste. Dans la seconde édition de son Gommentaire, Hitzig rejette opinion soutenue dans la première. D'abord il désigne Jonathan; plus tard il hésite entre Aristobule et Alexandre Jannée, pour se prononcer finalement en faveur de ce dernier. J. Olshausen rapporte le psaume à une guerre postérieure, signalée par une victoire d'Alexandre sur Démétrius.

Il s’agit donc, suivant Hitzig, de trouver un personnage qui, non-seulement ait appartenu à une famille de prêtres , mais qui ait été prêtre lui-même, exerçant les fonctions sacerdotales (car ce dernier point est rigoureusement exigé par le parallèle avec Melchisédec tel que Hitzig le conçoit), et qui plus tard devint ros, de sorte que l'expression du v. # n’aurait d'autre signification que celle «d'être en même temps roi.» Mais tout lecteur non prévenu conviendra avec nous qu’une pareille manière de s'exprimer est bizarre au plus haut point. Le poëte avait-il besein de chercher dans Pantiquité un homme dont l'apparition extérieure présentât quelque analogie avec son héros, pour exprimer une idée aussi simple, aussi claire que celle qui vient d’être énoncée? De plus, le glorieux héros de l’époque des Maccabées peut-il soutenir la comparaison avec Melchisédec, ce personnage obscur dont nous connaissons à peine le nom et la résidence? Le texte nous dit bien qu'il était roi de Salem et qu'il vint à la rencontre d'Abraham; mais le caractère de sa dignité sacerdotale, la nature de sa royauté, son origine, sa race, ses exploits : tout cela est tombé dans l'oubli. Jonathan, Simon, Jean Hyrean étaient avant tout des chefs militaires, célèbres par les luttes qu’ils soutinrent victorieusement contre la tyrannie, des héros renom-

si

més pour leurs exploits guerriers et leurs victoires. Quant à Melchisédec, nous ne connaissons de lui aueun fait de ce genre : il reste tranquillement dans sa résidence, pendant que les conquérants étrangers traversent le territoire voisin, et il ne sort que pour rendre hommage au vainqueur.

$ 8. Parmi toutes les explications proposées jusqu'ici, celle qui fait du Ps. OX un cantique composé en lhonneur de Messie, nous paraît présenter le moins de difficultés. Examinons rapidement les différents arguments qu’on a fait valoir contre cette dernière. 1° On a prétendu que le privilége de s'asseoir à la droite de Dieu et de partager son pouvoir est une prérogative divine, exclusivement réservée au Christ et étroitement liée à sa résurrection et à son retour au ciel, faits nécessairement inconnus à l’auteur ; 2 la sacrificature du Christ, consistant dans sa mission rédemptrice et dans sa mort expiatoire, implique, suivant l’épitre aux Hébreux, l’abrogation de la loi mosaïque; or cette idée était hors de la portée des écrivains sacrés de l’Ancien Testament; 3° le psaume s’adresse à un contemporain du poëte; enfin, 4° le héros célébré par le psalmiste est un guerrier cruel et sanguinaire qui écrase ses adversaires, terrasse les armées ennemies et couvre la terre de cadavres.

À ces différents arguments nous opposerons ce qui suit : 4° le privilége mentionné en premier lieu n’est pas nécessairement lié à la résurrection et à l'ascension du Christ. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire le fameux passage Dan. VIE, 13. Il est question du fils de l’homme qui se présente devant l’Ancien des jours, et obtient en partage la puissance et la royauté divines.

De même, dans notre psaume, le Messie s’assied à la droite de Dieu le Père pour participer au gouvernement divin, régner sur les nations et combattre viclorieusement tous les ennemis du royaume céleste. 2° Il est vrai que l’idée du Messie et de sa mission rédemptrice, telle qu’elle est exposée dans l’épitre aux Hébreux, dépasse le point de vue du poëte; mais rien n’oblige de prêter au mot 7712 la signification spéciale qu’il obtient dans les écrits apostoliques, toutes les fois qu'il est appliqué au Christ. L'idée que le Messie devait s’acquitter de sa mission rédemptrice, en se sacrifiant luimême, et en rachetant, par sa mort expiatoire, tous les péchés de l'humanité, pouvait être étrangère à l'auteur du psaume; mais, abstraction faite de celte conception particulière au Nouveau Testament, le Messie n’en était pas moins prêtre et souverain sacrificateur, aux yeux du poëte. Il se représente le Ghrist comme médiateur chargé d'annoncer au peuple la volonté divine et à mettre à exécution les décrets de l'Éternel. 3° La troisième objection est plus sérieuse. On dit que Jéhova s'adresse à un Messie actuel, contemporain du Psalmiste, et non pas à un Messie futur. Mais, en réalité, il est difficile de préciser l’époque à laquelle la prophétie se rapporte: EN au v.1 signifie parole sans indication de temps; puis vient une série de verbes, se rapportant tous à l'époque même où l’oracle a été rendu. Pau), il est vrai, est un temps passé, mais avec la signification d’un futur, tel que +0? Es. IX, 5. 4 Enfin, le caractère farouche et cruel prêté au héros du psaume reparaît dans un grand nombre d’autres passages messianiques. De plus, l'époque de la composition de notre psaume élait une époque de luttes et de persécutions.

Le peuple était, sous le gouvernement des princes syriens, dans la situation la plus déplorable : quoi de plus naturel donc que de se représenter le Messie avant tout comme un héros appelé par Dieu à délivrer son peuple de la tyrannie étrangère et à lui rendre son indépendance nationale ?

$ 9. L’attente d’un Messie constitue, dans lhistoire du développement intellectuel et religieux du peuple d'Israël, un élément essentiel et fertile en conséquences. On attendait un Messie, c’est là un fait certain et dûment constaté par les auteurs plus récents. On a tort néanmoins de demander à tous les passages qui traitent du Messie un portrait fidèle et complet de ce dernier, une image qui réponde en tout point aux conceptions apostoliques. Refuser aux psaumes qui ne représentent pas le Christ exactement avec les mêmes traits que le Nouveau Testament, le titre de cantiques messianiques, c'est méconnaitre la loi du développement à laquelle toute conception religieuse est nécessairement soumise. Que ie Messie figure comme un prince, un héros honoré de la protection divine et chargé de combattre les ennemis politiques d'Israël, qu'il soit représenté comme un prêtre, destiné à servir de médiateur entre Dieu et son peuple, à annoncer à ce dernier les décrets inaltérables de l'Éternel et à lui procurer, par ses prières , le pardon de ses péchés, nous conviendrons que celte image est encore imparfaite et qu’elle reste au-dessous des conceptions postérieures. Mais le poëte s’en contente, et c’est là l'essentiel. Une analyse détaillée des passages qui nous occupent servira peut-être à éclaircir la question.

S 10. Le poëte, dans une espèce d’extase prophétique,

aperçoit le Messie, s’asseyant à la droite de Dieu. La droite d'un souverain, c’est le symbole , non-seulement de sa protection, mais encore de sa puissance, de son pouvoir. S'asseoir à la droite de Dieu, signifie donc : partager sa royauté et son gouvernement. Ainsi Batseba était assise à la droite de Salomon; Joseph à la droite de Pharaon. Un exemple analogue se lit Matth. XIX, 28. Ce privilége céleste, le Messie en jouira jusqu’à ce qu'il aura atteint le but que Dieu lui à assigné, savoir la soumission complète des ennemis du royaume céleste. Ïl est vrai que le texte semble attribuer à Dieu seul le rôle actif dans la lutte; mais le héros ne partage pas la puissance divine pour être contemplateur oisif; bien au contraire, il engagera lui-même le combat, et Dieu lui prêtera la puissance de son bras pour lui faciliter le triomphe.

Quand arrivera lé jour du combat, le peuple se présentera spontanément pour prendre part à la lutte. Une jeunesse vaillante, aussi nombreuse que la rosée du matin, courra à la rencontre du Messie. Les combattants portent des vêlements sacrés: après avoir triomphé des adversaires du royaume de Dieu, ils sont débarrassés d’un autre ennemi, bien plus redoutable, de la corruption du vice, de la souillure du péché. C’est le Messie lui-même qui a purifié son peuple, effacé ses péchés, apaisé la colère de Jéhova et comblé l'abime que l'idolâtrie avait creusé entre Dieu et sa créature. Cette activité toute spirituelle du Messie, consistant à délivrer le peuple de son iniquité et à laver ses péchés, n’est nullement étrangère aux prophètes ; on ne s’élonnera donc pas de la rencontrer aussi chez notre Psalmiste.

Le Messie, issu de la tribu de Juda, figure dans le psaume comme prêtre. Par ce fait exceptionnel et inouï dans l’histoire, les institutions mosaïques ont subi une grave modification, car la législation ancienne avait confié la dignité pontificale aux seuls membres de la tribu de Lévi. Cette loi était, de lout temps, rigoureusement observée. Or le Messie n’est pas prêtre grâce à son origine terrestre : Dieu l’a institué directement, par un serment solennel, non par égard à sa race, à son origine, mais uniquement par égard à sa personne. Ici nous nous rangeons à l'avis de l’épître aux Hébreux, qui traduit l'expression 79927 D par : (ieçeuc ec œiwva) xatTa ty Taëuy, Où bien xaraœ tyy ouovornra vou Melauoëdex!. Gelte phrase offre plus d’une obscurité; aussi nous garderons-nous de discuter toutes les explications qu’on en a fournies. Certains rabbins, choqués de voir, dans ce verset, la dignité sacerdotale attribuée à un prince, traduisirent 7712 par : administrateur, hypothèse dûment refutée par la comparaison établie entre le héros et Melchisédec, qui était pontife véritable ?. Une solution analogue a été proposée par Paulus® et De Weite #, qui prétendent qu'au fond tous les rois israélites étaient prêtres, parce que dans les affaires théocraliques ils avaient le pouvoir suprême. Mais à quoi servirait alors le serment solennel prêté par Jéhova ? De plus, il est de toute évidence qu'en établissant un parallèle entre Christ et Melchisédec , l’auteur veut Op-

1 Héb, V, 40; VII, 47,24.

22 Sam. VIII, 48.

3 Comm. über Matth. XXI:

4 Comm. über die Ps. 1823

poser la sacrificature du Messie à celle d’Aaron; donc le héros qu’il célèbre doit être pontife dans le sens strict du mot.

L'expression *7727 9} a fait le désespoir des éxégètes 1, L'hypothèse la plus naturelle nous paraît être celle qui traduit ce mot par classis , ordo (ra&ç). Nous avons déjà fait observer que les prêtres israélites formaient une caste à part: ils appartenaient tous à la tribu de Lévi, hors de laquelle nul n’était admis au sacerdoce. À cette classe de prêtres l’auteur en oppose une autre. Les Lévites sont prêtres de naissance, ils doivent leur dignité à leur origine, à leur descendance commune de la famille d’Aaron. Melchisédec, au conlraire, est un personnage Lout à fait isolé dans lhistoire; il n'appartient à aucune tribu; nul ne connaît sa race; el malgré cela, le texte sacré l'appelle « prêtre du Dieu fort.» Par conséquent, il forme, avec tous ceux qui sont prêtres au même litre que lui, une classe à part, à laquelle il a donné son nom.

Quant à l'expression nov, nous n’hésiterons pas à prendre ce terme dans sa signification ordinaire, qui est celle d’une durée indéterminée, illimitée. Ewald? fait observer que toutes les fois qu’une nation possédera un roi juste el équitable, elle désirera qu'il vive éternelle-

1 Les rabbins se tiraient d'affaire en traduisant le mot par : parce: que. Aben Ezra, par exemple, traduit : Tu es prêtre, parce que tu es semblable à Melchisédec. D'autres : parceque tu es un roi équitable, d’autres : tu es prêtre par (a volonté de Melchisédec ou Sem qui à légué le sacerdoce à ses descendants. D’autres enfin, prenant Melchisédec pour un vocatif, traduisent : selon #4 volonté, à roi juste. Michaëlis remplace 7927 (v. 4) par 927 : prêtre dans le sanctuaire auquel présidait jadis Melchisédec. — Michaëlis, Crit. coll. el,

? Dichter des A. B., Ps. CX.

ment. Mais cette explication fait violence au texte. Il en est de même d’une autre, qui rapporte le terme en question , non à la personne du héros lui-même, mais à ses héritiers, à sa famille. Le Psalmiste n'entend célébrer que la personne ; la descendance du héros n'entre pas en ligne de compte.

Les versets suivants se rattachent à ce qui précède et contiennent la description du jugement final auquel Dieu, dans sa colère, soumettra les nations. Le Messie est représenté comme un guerrier intrépide qui poursuit son œuvre avec un zèle, une activité infatigable. Quelques instants de repos lui suffisent et il reprend la lutte avec une vigueur nouvelle. Le dernier verset est une image poétique pour peindre l’ardeur guerrière du Messie ; c’est à tort qu’on y a vu une allusion cachée à son existence terrestre.

$ 11. Il nous semble résulter de cette analyse que le Ps. CX est un cantique messianique d’une origine trèsrécente. Le peuple juif vient de remporter une série de victoires sur ses oppresseurs : encouragé par Ces succès , 1l espère bientôt une délivrance complète. Mais ce triomphe définitif, c'est le Messie qui l’amènera, le poële en a la ferme conviction ; et c’est celte assurance, cette confiance inébranlable qui lui a inspiré la poésie que nous analysons. Plusieurs raisons militent en faveur d’une composition aussi récente. Nous avons déjà signalé la place que notre poëme occupe dans le Psaulier, ainsi que les particularités linguistiques qui le caractérisent. De plus, l’idée d’un Messie céleste, assis à la droite de Dieu et partageant sa puissance , appartient également à une époque plus récente. Il est vrai que longtemps avant l'exil les propliètes annonçaient le

Messie, mais ils en faisaient le plus souvent un souverain terrestre, un roi juste et équitable !, un souverain paisible ?, issu de la race de David, et c’est à lui qu’ils rattachaient leurs plus glorieuses espérances. Pour trouver une conception analogue à celle de notre psaume il faut descendre à l’époque de la rédaction du livre de Daniel.

L'image du Messie tracée par ce propliète offre une analogie frappante avec celle que nous rencontrons dans notre psaume. Le fils de l’homme se présente devant l'Ancien des jours, c’est-à-dire devant Jéhova, et obtient de lui un pouvoir éternel, une royauté indestructible. Les saints l’appellent à leur secours : il vient , défend leur cause, écrase leurs ennemis et leur donne le royaume en partage, exactement comme les guerriers du psaume qui portent des vêtements sacrés, symbole de l'innocence, et qui, sous la conduite du souverain sacrificateur, triomphent de tous leurs ad- “versaires. Le même psaume, adressé à un roi, à un prince quelconque, eût été la plus basse et la plus indigne flatterie qu'on pût imaginer, et il n’y a pas de doute qu’elle eût complétement manqué son effet.

1 ps n9$ Jérém. XXIIE, 5.

2 p\ou nù És. IX, 5.

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