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CHAP. m. — VIE DE MÉLÉAGRE. 5l
encore après vingt siècles les sympathies des critiques. Sainte-Beuve et Paul de Saint -Victor en sont aussi épris que le poète. Elle lui enseigna des sentiments qu'il ignorait et qu'il n'éprouva plus guère : le respect et la tendresse. Bien qu'il l'adore, il évite de trop la vanter. Elle était peut-être chanteuse, mais en l'entendant causer, on oubliait ses chansons. Méléagreaime à se représenter loin d'elle souffrant de l'absence et jouissant du souvenir. Héliodora, dit-il, est « l'âme de mon âme. ^ »
Pourtant la belle Tyrienne n'était pas au-dessus du soupçon, et son amant alla lui-même chercher ailleurs un plaisir plus banal. Ces contradictions n'inquiètent pas la jeunesse. Elle a des forces inconnues pour l'enthousiasme et pour l'oubli. Chez un adolescent le cœur et les sens parlent bien fort, et très souvent il les écoute tour à tour.
La morale peut s'en plaindre, mais la poésie n'y perd pas. C'est auprès d'Héliodora que Méléagre a trouvé ses meilleures inspirations. Dans ses vers comme dans sa vie, il donna pour cortège à sa maîtresse préférée tout un essaim de beautés faciles. Nous avons déjà vu parmi les riaiGr/a des épigrammes de ce genre; mais ici quelle supériorité d'invention, quelle ardeur, quelle touche précise et forte ! Il fait bon de rentrer dans la vérité et la nature.
Ce moment d'éclat et de bonheur ne devait pas durer. Après tant de madrigaux nous trouvons une épitaphe ^ : «Je t'offre mes larmes, là-bas, à travers la terre, Héliodora, je te les offre comme gage de mon amour jusque dans les enfers ; et, sur la tombe où elles ruissellent, je verse en libation le souvenir de nos tendresses, le souvenir de notre affection : car tu m'es toujours chère, même parmi les morts, et moi, Méléagre, je me désole, je
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me lamente, vain hommage à l'Achéron. Hélas! hélas! où est ma fleur bien- aimée? Hadès me l'a ravie, il me Ta ravie et la poussière a terni tout son éclat! Ah! je t'en supplie à genoux, terre, notre mère à tous, embrasse dans ton sein doucement, comme une mère, cette morte que j'ai tant pleurée. »
Méléagre se souvint, et 8*11 ne renonça point aux intrigues banales, ses œuvres ont désormais un accent nouveau. Les épigrammes, moins ardentes, se suivent en rangs moins pressés. Le temps n'est plus où le jeune homme unissait dans une seule poésie le nom de cinq ou six maîtresses.
Zénophile semble l'avoir retenu quelque temps. 11 eut la bonne fortune d'être contrarié dans ses amours, et l'hétaïre dut peut-être ses plus grands charmes à certain ({ compagnon », dont il fallait tromper la vigilance. Etait-ce un mari? Dubner le suppose, sans motif sérieux. L'expression grecque est des plus vagues s et Méléagre n'a pas l'air de braver une vengeance bien tragique. Qu'on se rappelle le théâtre de Plante. Cet amant ridicule me fait involontairement songer à quelque Miles Gloriosus, riche, brutal et fanfaron. Méléagre vante la voix de sa maîtresse et son talent de cithariste. Hétaïres et chanteuses se touchaient de près, et Philodème s'excuse de courtiser une Italienne qui ne connaît pas les œuvres de Sappho 2. Zénophile causait bien, peut-être faisait-elle des vers. Sainte-Beuve le suppose, et nous savons en effet que la jeune femme avait reçu toutes les faveurs des Muses et de Peitho ^. Les courtisanes se piquaient de