CHAP. IV. LES MÉMPPÉES
des aliments semblait aux cyniques le symbole d'une vie pauvre et sereine. Un ancien suppose que, dans un grand festin, un sage vante ce modeste légume pour faire honte à la mollesse des convives K
Il va de soi que l'adversaire de la lentille était le champion des mauvaises mœurs. Mais le mot AéxiOoç est bien obscur. Désespérant de l'expliquer, des critiques y changeaient une lettre 2. Le lécythe (Aey.uôoç) est un petit vase qui servait à renfermer les huiles odorantes. On comprendrait qu'un Phénicien eût raillé l'abus des parfums; mais, dans le combat qui s'engage, une fiole et un ragoût sont des lutteurs mal appareillés. Wilamowitz, sans corriger le texte, en donne une traduction fort ingénieuse 3. Aéy.iôcç désigne les pois réduits en farine et accommodés avec de la graisse. Le débat s'ouvre entre les gourmands et ceux qui mangent leurs lentilles au naturel.
On le voit, une pointe d'étrangeté ne déplaisait pas à Méléagre. Ce procès comique nous remet en mémoire les Guêpes d'Aristophane. Ménippe aimait les tableaux fantastiques ^; son disciple l'imite docilement. Il lui emprunte aussi l'idée du SufATuoaiov. Cette invention n'avait pas beaucoup de piquant; mais presque tous les philosophes grecs ont tenu à écrire un Banquet. On peut rappeler ici Platon, Xénophon et Lucien, sans oublier les Deipnosophistes d'Athénée.
î. Démétrius, De Elocutione, ch. 170 : Xpr,<TovTai 5é iroT£ xa\ oî çp6vi(i.ot ysXoloii irp6i; te tou; xaipoy;, etc., xa\ cpaxîj; eyxtujiiov av àvayvôi ti; èv rot; àffwxoi;.
2. Cf. Fabricius, Bibliotheca graeca, éd. Harles, t. IV, p. A 18, note.
3. Wilamowitz, Antigone de Carystos, p. 394 sqq., cité par Susemihl, Geschichte der griechischen Literatur in der Alexandrinerzeit, t. I, p. 46, n. i46 (cf. l'article Aéxtôo; dans le Thésaurus d'H. Eslienne).
4. Il suffît, pour s'en convaincre, d'examiner les titres de ses ouvrages, dans Diogène Laërce, VI, S 101. .
64 MÉLAGRE DE GADARA.
Les Ménippées avaient souvent la forme d'un dialogue » . Méléagre suit fidèlement celte tradition. La lentille n'obtenait pas gain de cause avant d'avoir exposé ses raisons et subi le choc de son adversaire. Les convives du Su;jLi:6crtcv ne gardaient certainement pas le silence. Le poète saura plus tard plaider bien joliment le pour et le contre, et lorsqu'il fait parler la volupté ou la vertu % il n'en est pas, je pense, à son coup d'essai.
Ces dialogues étaient d'un genre tout spécial : quand un moderne met des interlocuteurs aux prises, il respecte les conventions du genre dramatique. La Grèce a plus d'abandon et de souplesse. Prenons la République ou les Lois : au début, des amis se rencontrent, ils causent; puis, l'un d'eux commence un récit où s'encadre* une conversation qui peut à son tour amener un autre récit. Celte composition pleine de détours est celle des contes orientaux, et longtemps nos romanciers n'en voulurent point d'autre. Méléagre en avait fait usage. La personne qui parle des douze chytrides assistait au banquet et en donne une description relevée sans doute par les jeux de mots ou les injures des buveurs.
Ces propos n'étaient pas sans charme. Nous trouverons plus tard dans les épigrammes beaucoup d'esprit à défaut de bon sens. L'histoire d'Homère et des poissons est fort divertissante. Le satirique se moque des Grecs, qui voulaient tous avoir le grand poète pour concitoyen. Rappelons-nous aussi les 'Axopiat des érudits. Aristote n'a- 1- il pas discuté des questions de cette importance? Pourquoi Ulysse, au deuxième chant de V Iliade, jette -t- il son man-
I. Cf. surtout Oehler, op. cit., p. Sg. La Nécyomantie de Lucien est imitée de la Nekuia de Ménippe, et c'est un dialogue. Le 7rep\ Méôy);, les Endymiones i le Est modus matulae de Varron, avaient la forme de conversations.
-a. Par exemple dans l'épigramme AP. XII, 117.