CHAP. VI. L'AMOUR ET LES IDEES MORALES
retrouve ensuite, et l'épouse au dénouement. Ces odieuses aventures sont heureusement imaginaires. Dès qu'un auteur grec veut peindre la passion, il renonce à nous donner une fidèle image de la vie.
Méléagre est épris. L'histoire de ce caprice naissant est d'une finesse exquise. Assez ému pour nous toucher, l'écrivain reste assez calme pour suivre ses émotions. C'est l'éternel mensonge de l'art. Si les sentiments qu'on nous exprime régnaient sans partage, ils demeureraient au fond de l'âme, et nous y perdrions des vers charmants.
Voici la rêverie des passions qui commencent. Méléagre est-il amoureux, ou sur le point de l'être? Nous l'ignorons. Le sait-il bien lui-même? Il pleure silencieusement. Une musique mystérieuse résonne à ses oreilles. Des apparitions enchantent son sommeil». Il est délicieusement las, il souffre, et il est heureux. On se souvient de Catulle = :
Tenuis sub artus Flamma dimanat ; sonitu suopte Tintinant aures.
Le poète veut résister cependant. Quelque scrupule le retient, ou la fausse honte, ou le souvenir des maux subis 3. Il s'adresse des reproches, puis soudain il s'arrête. 11 a compris que ses remontrances sont un vain bruit de paroles. Absent de ses propres discours, il appartient tout entier à Héliodora^.
Bientôt, cessant de lutter, il descend dans les rues 5, et marche au hasard; il jette sur toute chose un regard
î. AP. V, 313 :
*Aceî (xoi Sivsî èv ouaffiv yi"/oC ïptàxoi,
et toute répigrammc.
a. Catulle, 5i, v. 9-11.
U. AP. V, 3/i.
A'jTO|xaToi; o à'xcov Tiodffi Ta^/u; ^lpo|xat.
102 MtîLEAGRE DE GADARA.
distrait : « Quand je vois l'univers sans Théron, je ne vois rien ^ » Un moderne dira avec plus de largeur, et moins de force :
Un seul être me manque et tout est dépeuplé.
Mais est-on jamais seul quand on aime? Une image apparaît aux yeux de Méléagre, lumineuse comme l'éclair, légère comme un nuage ^. Il la suit, ayant aux lèvres le baiser de la vision céleste. Il retient son souffle et marche pas à pas 3, comme s'il craignait d'effaroucher ses rêves, et respectait en sa personne le sentiment qui le pénètre.
Puis tout s'efface. L'esprit s'assoupit un instant, mais bientôt il se réveille. Impitoyable et charmant, un détail obsède la mémoire. Toutes les joies et toutes les douleurs connaissent ces brusques retours de sensations lointaines et qui semblaient presque indifférentes. Quelle était donc la grâce de cette attitude passagère, de ce sourire.^ On en souffre maintenant, et jadis on n'en a pas su jouir. Quand Méléagre pense aux absentes, il revoit une boucle de cheveux, une fine sandale aux réseaux compliqués, ou moins encore, une couronne, ou, sur le mur plein de soleil, une porte hospitalière^.
Lorsqu'il est près de sa maîtresse, l'extase va jusqu*à la douleur. Mélodie de la voix, beauté du visage, accents de la pectis qu'effleurent des doigts légers, c'en est trop pour une seule âme 5. Le poète veut fuir et ne le peut