AP. V, 5A
Io4 MÉLÉAGRE DE GADARA.
corruption hellénique et la pesanteur romaine '. Je crois qu'en telle compagnie l'amant de Myiscus a dû sembler presque chaste. Les plus libertins sont quelquefois les plus réservés dans leurs propos.
Toutefois les HaiSr/à sont pleins de vers scabreux : juste châtiment d'une passion contre nature. Dans une épigramme s on voit autour de Philoclès un groupe de jeunes gens qui s'emploient à ses plaisirs 3. Lysistrata n'a rien de plus audacieux. Songeons pourtant que les auteurs de décadence ont le goût des énumérations. L'invention curieuse du détail a peut-être ici pour but d'attribuer à chaque personnage un rôle bien déterminé. Mais j'avoue ne point comprendre les scrupules de Kaibel qui refuse à Méléagre la paternité d'une pièce par trop déshonnête. Si ces vers faisaient partie de la Couronne, ils ne déparaient point le recueil.
Mais le goût et le talent du poète n'étaient point la. Dans la peinture de l'amour satisfait, il vaut surtout par la finesse. Une angoisse, mêlée de colère, nous prend quelquefois devant le sommeil de ceux que nous chérissons. On sent qu'ils échappent à leurs affections, à leur personnalité même, brutalement ressaisis par les fatalités égoïstes de la vie. C'est l'impression que rendent ces vers subtils et pénétrants : «Tu dors, Zénophile, tendre tige;
^ 1. AP. XII, 3; V, 35 et 36.
3. AP. XII, 33. Kaibel (Sententiarum liber primus, ap. Hermès, XV, [1880], p. 457-459) croit l'épigramme apocryphe: i* à cause de son obscénité; mais le poète n'est point chaste; a" à cause des mots |xtj yaOpa çpuctffffou et de l'invocation à la Némésis, qui rappellent l'Hymne de Mèsomède (contemporain d'Hadrien), On trouve en effet dans cette ode :
xoOça f puâyjAata 6vr)Tâ)V êitéxei;, et yotupo'Jlxevov au^eva xXivei;.
Mais ces mêmes expressions ont été employées ailleurs par Méléagre (cf., pour yaOpo;, AP. XII, 137; pour çp'Jayfia, XII, loi, et pour l'invocation à la Némésis, XII, î4î).
CHAP. VI. L'AMOUR ETALES IDEES MORALES. Io5
plût aux dieux qu'imitant Hypnos, mais sans prendre ses ailes, je pusse pénétrer sous les paupières, pour qu'il ne vînt pas en toi, celui qui charme jusqu'aux yeux de Zeus, et que seul je fusse ton maître ». »
Ailleurs l'amant frémit au vol d'une mouche, à l'aspect inattendu d'une maison solitaire. Abandonné pour quelques heures, il gémit, exagère sa peine, et jouit de la ressentir 2.
Après ces élans de tendresse, il semble que Méléagre va se recueillir, et nous dépeindre sa maîtresse pour mieux la posséder. Mais quelle déception ! Au milieu de ces madrigaux on ne trouve pas un portrait. Héliodora et Zénophile nous sont inconnues : le poète qui les adora ne sut pas les sauver de l'oubli. Il nous dit, pour faire une antithèse, que Cléobule est blanc et Sopolis brun comme le miel, qu'Heraclite a des yeux éloquents et que Diodore fondrait des pierres à la chaleur de sa poitrine ^. Et c'est tout, Point d'épithètes caractéristiques, même dans les énumérations. Les jeunes gens de Tyr se partagent au hasard les traits de l'idéal masculin, et, d'épigramme en épigramme, telle perfection passe de l'un à l'autre, Suivant les besoins de la versification ^.
Comment expliquer cette défaillance? Avouons -le, l'aisance incomparable du génie grec se déploie surtout dans le domaine des idées générales. Il est frappant que les concitoyens de Phidias aient prêté si peu d'attention au visage de leurs grands hommes. Praxitèle immortalisa Phryné, mais il fit d'elle une Aphrodite. D'ailleurs, si