CHAP. VI. L'AMOUR ET LES IDEES MORALES. IO
d'une nuit de débauche : les cheveux en désordre, l'œil humide et la tête enivrée qui chancelle encore. Où est la bonne humeur cynique de tout à l'heure? L'évidence inattendue a frappé une âme mobile, et le poète honore de sa colère la femme qu'il allait abandonner ^ .
Calmes ou troublées, ces passions finissent vite par l'indifférence. Héliodora mourut et fut pleurée. Timo s'attira de cruelles invectives. Mais Démarion, Anticlée, Phanie et tant d'autres! Après tant de flatteries, elles n'obtinrent pas un regret. C'est bien l'égoïsme des gens de lettres. Quand le vieillard rédigea son épitaphe, il rappela ses vers, mais il ne pensa plus à ses maîtresses 2.
La vie du libertin n'a pour elle que son éclat heureux. Méléagre ne sut pas le comprendre. Il se prétendait et se croyait peut-être tourmenté par les amours. Nous le voyons, dans une épigramme, fuir leurs atteintes jusqu'au centre de la terre 3. Fadaises, dira- 1- on, et l'on n'aura point tort. Des plaintes langoureuses sont le meilleur des madrigaux. On déplore son esclavage pour le faire adoucir. Ce n'est pas du temps de Boileau que les galants ont commencé à mourir par métaphore. Céladon est un lointain descendant de Méléagre.
Mais tous deux ont pour ancêtres les premiers aèdes helléniques. Les badinages de V Anthologie sont l'écho des antiques malédictions lancées contre Cypris. Pour les Grecs, l'amour est une maladie que suivent la démence et le malheur. La passion troubla souvent un peuple qui n'avait pas su lui faire sa part. Les noms d'Hélène et de Clytemnestre dominent les vieilles légendes. Les tragiques reçurent l'héritage de l'épopée, et, durant un demi-siècle,
î. AP. V, 175, 18/i.