CHAP. VI. L'AMOUR ET LES IDEES MORALES. III
Mais voici un mot sincère. Gadara est une Attique au milieu de la Syrie ». Chez un auteur, le patriotisme comme l'amitié s'imprègne de sentiment littéraire. Quand il arrive à Gos, le fils d'Eucrate ne veut pas qu'on le prenne pour un intrus. Je suis Grec, s'écrierait- il volontiers, et moi aussi je possède le secret du beau langage.
Cette fierté n'allait pas sans inquiétude. En Phénicie, les habitants de Gadara et d'Antioche étaient presque chez eux. Mais les Occidentaux jugeaient sévèrement un peuple de musiciens et de danseurs; Cicéron allait jeter le mépris à ces Asiatiques «voués à la servitude» =», et, pour tout lecteur des Adelphes, Syrus était le nom d'un valet gourmand, railleur et fripon.
Méléagre craignit un reproche et s'efforça de le prévenir : « Je suis Syrien, dit-il, et pourquoi s'en étonner? Nous habitons tous une seule patrie, qui est le monde ^. » Il y a là plus qu'une simple formule. La conquête d'Alexandre et la politique de ses successeurs avaient répandu partout la littérature et les mœurs helléniques. Du reste, dès le iv** siècle, Diogène se déclarait « cosmopolite » ^. Le disciple infidèle des cyniques doit peut-être à leurs enseignements la largeur de ses idées.
Il était bien difficile en ce temps de ne pas sacrifier à la philosophie. La Grèce, abandonnée par ses dieux et envahie par les superstitions étrangères, n'avait guère d'autres ressources que les doctrines des moralistes. Mieux valait croire à Zenon qu'à Sérapis. De toute part
2. De provinciis consularibus oratio, ch. V, S X : «... tradidit in servitutem Judaeis et Syris, nationibus natis servituli. »
El 6à Supb;, Tt to OaO[xa; [xîav, Çlve, Tra-rptSa x6<xfxov Nacofxev.
li. Havet, Le Christianisme et ses origines, Paris, 1880-8 A, p. 18 sqq. Diogène Laërce, VI, 63 : 'Ep(OTr,0c\ç u69ev etr) ; Ko<T{jL07îo).iTr,;, ^?rj.
112 MéLÉAGRE DB GADARA.
on préludait ù celte prédication pédantesque mais généreuse, qui fut plus tard reprise par une nation plus grave et plus forte. Méléagre ne fit que traverser l'école, mais toujours il resta en coquetterie avec ses maîtres. Une épigramme glorifie quelque élève de Zenon ou de Diogène, qui termina sa vie par le suicide » : « Réponds à mes questions. Comment t'appelles- tu, et de qui es-tu fils? — Philaulos, fils d'Echécratidas. — Et ta patrie? — Thria. — Quel fut ton métier? — Je n'étais ni laboureur, ni marin, mais philosophe. — Es-tu mort de maladie ou de vieillesse? — Je suis descendu chez Hadès de mon plein gré, en vidant une coupe de Géos. — Étais -tu âgé? — Très âgé. — Que la terre te soit légère, car ta vie est restée en accord avec tes principes =*. » Quelques métaphores, quelques expressions de Méléagre sentent encore le disciple de Ménippe ^. Mais la trace est bien peu visible. Il faut, pour y prendre garde, être averti.
Ces ressouvenirs d'une éducation lointaine peuvent amuser l'esprit et ennoblir l'existence; mais au jour de la mort, quel secours attendre d'eux? Au n* siècle, le problème se pose plus cruel que jamais ; l'énergie a
I. AP. VII, 470. Je mentionne pour mémoire l'étrange tentative de Dittmar (De Meleagri Macedonii Leontii re metrica, Konigsberg-, 1886, p. 16 sqq.), qui bouleverse l'épigramme pour en tirer un éloge de la bonne chère et de la vie facile. Les vers ainsi défigurés sont, paraît-il, mieux on rapport avec le caractère du poète. — Les Alexandrins ne craignaient pas le suicide : Érathostène et Aristarque se laissèrent mourir.
a. L'attribution de ce poème n'est pas absolument certaine. Suivant Planudo, il est d'Antipater. Mais quand les compilateurs se contredisent, il faut se fier avix plus anciens. D'ailleurs, l'épitaphe de Philaulos ne ressemble guère aux autres épigrammes de Méléagre. Est-ce à lui qu'auraient songé les scribes s'ils avaient voulu faire une conjecture ?
3. Un.stoïcien n'aurait pas désavoué l'expression k'fATivojv uOp (AP. XII, 127). Mais les théories philosophiques sur la perception extérieure semblent avoir laissé plus de souvenirs à Méléagre. Dès le m* siècle, ces problèmes furent examinés par les écoles. M. Chaignet résume en ces termes les explications d'Épicure : « Du fond intime et de la superficie des choses se détachent, comme des pellicules, des membranes légères qui pénètrent en nous par les yeux et
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décru, et, tandis que les sages dissertent, la foule se plaint». On entend chez Méléagre Técho de ces soupirs. Le poète pleure sur la tombe d'Héliodora =». Mais que peuvent les larmes? Ailleurs 3, c'est l'épitaphe de l'adolescent qui succombe à la veille de ses noces. Sa mère l'a vêtu de la chlamyde, mais pour l'envoyer chez Hadès. Après le jeune homme, la jeune fille ^. Les torches de l'hyménée brillent aux funérailles. On a reconnu la poi gnante antithèse de Shakespeare. En vain les parents ont prodigué leurs soins. La mort a tout pris. Qu'en faitelle? Est-il jusque dans le tombeau une existence obscure? Les âmes languissent- elles, emprisonnées dans les enfers? Les anciens ont hésité entre les deux croyances;
se rendent au siège du sens propre... Ces espèces d'écorces fines représentent exactement, toute proportion gardée, la forme des objets réels et solides... Mittier ab rébus summo de corpore earum Quasi membranae vel cortex... (Lucrèce, IV, 47.) » Cf. Chaignet, La Psychologie des Grecs, t. II, p. 828. Il faut ici rappeler les
vers de Méléagre, AP. XII, 84 : . , , ., r^> ,
... ev aept û'yjou tutcwOev
Elôoç ocçapTïâÇwv /et'Àeo-iv rjôù çiXco,
et AP. XII, 125:
... o[X[xa(Ti S'uuvov
'AypeuTYiv utyjvoO çâorjJLaxoç aièv ïx<**' Suivant Cléanthe, les impressions intellectuelles sont pareilles aux marques d'un cachet dans la cire. Cette idée revient sans cesse chez Méléagre. Je signale seulement les épigrammes adressées à Praxitèle (AP. XII, 56, 57). Éros sculpte dans les cœurs son image, qui est celle du bel adolescent. Lire aussi le madrigal suivant (AP. V, i55) :
'EvTo; £{jLTi<; xpaSÎY)? ttiv euXaXov *H)>io8ajpav
Le vocabulaire donne lieu à des observations toutes semblables (cf. infra, ch. X, 2* partie). Les mots ^^xh "^^Ç ^"^X^^ étaient certainement employés par les épicuriens pour désigner la quatrième essence de l'âme. Cf. Lucrèce, III, 281 :
... animae quasi totius ipsa Proporro est anima.
1. Cf. Pottier, Les statuettes de terre cuite dans l'antiquité, Paris, 1890, p. 168. Les épitaphes prennent un accent douloureux ou ironique (cf. Callimaque éd. Schneider, épig. 21, 22, 82). ^
Il4 MÉLÉAGRE DE GADARA.
Méléagre fait comme eux, et son indécision est presque aussi cruelle que son désespoir».
Mais, changement subit où triomphe la vigueur de l'esprit antique, aux derniers jours de la vieillesse, le Syrien retrouve une sérénité vraiment grecque. Pourquoi repousser « le doux, l'aime et l'ultime embrassement de la terre » ? Pourquoi lutter contre le « sommeil que nous impose la nature » =? Lentement, Hadès s'approche, mais il n'est pas méchant voisin. Un dernier regard à la vie : elle est bonne, et pourtant on la quitte sans un regret ni un remords.
N'en déplaise à Méléagre, cette fin est meilleure que celle de Philaulos. Lassé par tant de contradictions et de folies, le critique s'arrête sur une impression consolante.