CHAP. VII. LA MYTHOLOGIE. II
croyait effacées. Méléagre a compris le charme des longues pannychies ; il a suspendu sa lampe amoureuse au pied d'une Aphrodite '. Si la foi d'Eschyle lui fut toujours étrangère, il connut le sentiment très subtil qui perce à travers les polissonneries d'Aristophane.
J'avoue que ce dilettantisme religieux eût indigné un Athénien du vieux temps. Dans le naufrage de ses croyances, l'écrivain n'a guère sauvé que le goût des belles légendes. La mythologie païenne a tant d'attraits qu'elle a séduit les chrétiens eux-mêmes; les Grecs ne purent se résoudre à l'abandonner : c'est d'elle que vécurent les poètes, les artistes, et jusqu'aux compilateurs de généalogies.
Longtemps ils avaient travaillé côte à côte, sachant qu'ils tendaient au même but, mais peu soucieux de s'entr'aider, et peut-être même de se connaître. Dès le iv* siècle, tout changea. L'imagination défaillante chercha partout du secours ; les auteurs du Musée furent en même temps des érudits et des connaisseurs, qui goûtaient les chefs-d'œuvre de la plastique. Méléagre resta fidèle à ces traditions. N'oublions pas, en étudiant sa mythologie, qu'il a contemplé les statues de Praxitèle et feuilleté les écrits d'ApoUodore.
Qui croirait, par exemple, que ce libertin esquisse une cosmogonie? Et pourtant il a mentionné dans ses épigrammes le Chaos d'où sortirent tous les mortels, Gœa, mère de toute chose, et la Nuit qui jadis enveloppait les générations futures 2. D'où viennent ces idées? ApoUodore
... Ovaxou; navra; sTixtê Xao^ AP. VII, 46i :
Ilau.ti,r,Top Tri, vaipe...
AAXa ffSYO'jvoyuai, Ta iroCVTpôcps...
AP. V, i65: „ ,^
Ev Tooe, 7raîJL(ji.r,Tîipa Oîwv, >>ÎTO(xaî <tî, çtAir, N-j^.
Il8 MÉLÉAGRE DE G.VDARA.
fait de Gaca le principe de l'univers '. Mais sa théorie de la genèse est aujourd'hui bien incomplète. Pour trouver le commentaire de ces vers, il faut remonter jusqu'à l'auteur de la Théogonie. Suivant Hésiode, le Chaos et Gœa sont bien les premiers en date parmi les êtres divins 3, et dans un beau passage le poète s'écrie : c Salut, fille de Zeus; donnez-moi, ô Muses! votre voix ravissante. Chantez la race des Immortels, nés de la Terre ou conçus par la Nuit 3. »
A ces puissances primordiales, les vieux aèdes associaient Éros, qui fit germer le monde au sein du Chaos ^. Un madrigal adressé à Zénophile nous rend un souvenir de ces antiques doctrines. « Je ne puis nommer le père de l'Amour : ni l'Éther, ni la Mer ne reconnaissent l'avoir engendré '^. » Dans le Banquet de Platon, les mêmes idées fournissent la matière d'un spirituel panégyrique : Phèdre exalte un dieu qui malgré sa jeunesse justifie d'une si prodigieuse antiquité 6. Cette invention devait enchanter un versificateur galant. Non content d'en jouir, Méléagre trouva spirituel d'en profiter et d'associer à ses escapades le plus grand des philosophes. Dans une épigramme composée à Cos, il est dit que l'Amour a de légères sandales 7. Ce mot nous remet en mémoire les vers fameux de V Iliade : « Les pieds d'Até sont délicats, car elle ne court pas sur le sol, mais sur la tête des hu-
î. Bibliothèque, S i.