CHAPITRE XXV
xxpR ES ce consentement, on nous laissa librement nous entretenir de notre mutuelle tendresse.Onn'exigeait rien autre chose de nous, que d'avoir toujours des témoins, et nous ne les redoutions pas. L'innocence de Mëline était pour moi un si rare trésor, que je n eusse pas touIu pour rien au monde la ternir ; et jamais il ne me vint à l'esprit de lui demander la plus légère faveur , ou plutôt tout pour moi près d'elle était des Jouissances délicieuses. Nous étions dans les derniers jours de l'automne: et le soleil, dans ces belles contrées, réchauffait encore l'horizon ; nous eu profitions pour faire de Ion-
(85) gues promenades avec ma mère. Si un ruisseau dans la prairie arrêtait notre marche , Je le franchissais le premier , et tendant la main à Meline, ellej posait la sienne: que ce moment était doux. Quand je cueillais des fleurs, et que je la voyais s'en parer, puis me les rendre le soir pour que je lui en donnasse le lendemain de nouvelles , croyez-vous que je n'étais pas heureux. Un ruban qui avait touché son cou d'albâtre était un trésor. Si ma mère nous accompagnait un duo , qui peindra la sensation délicieuse que j'éprouvais lorsque le son de la voix de Méline et de la mienne s'unissant , faisaient vibrer l'air, et semblait rendre sensible Tunion de nos âmes. Ainsi se passèrent ces huit jours, les plus beaux de ma vie. Il fallut néanmoins retourner à la ville ; ma mère avait pro-
mis à mon père de île pas rester plus long-temps à Erlac. Ce qui me fit un sensible plaisir, ce fut la promesse que fit la iMarquise à ma mère de venir passer l'hiver à Bordeaux.
11 fut convenu que la maison de mon père étant grande , ma mère s'occuperait d'y faire arranger un appartement pour la Marquise et sa nièce , ce qu'elle accepta. Je ne quittais donc ma bien-aimèe que pour quelques jours ; et ces jours seraient employés pour elle, soit à aller rendre mes hommages à son père et à sa mère , ou pour mettre tous mes soins afin que l'appartement de sa vieille tante lui parût commode et agréable, et surtout à réunir dans la chambre de Méline tout ce que je croyais qui pouvait lui plaire. Nos adieux n'eurent donc rien de triste. Ma mère
était enchantée de la marche que celte affaire avait prise ; elle ne doutait pas qu'avant deux ans elle obtiendrait que nous fussions unis.
Nous arrivâmes d'assezbonne heure à Bordeaux , et mon père fut charme de notre exactitude. Ma mère lui raconta tout ce qui s'était passe , et M. de Moncy levait les épaules, et disait : quelle imprudence; enfin, ce sont leurs affaires , cela ne me regarde pas ; mais si Meiine était ma fille, je serais bien en colère contre sa chère tante. Compromettre ainsi la réputation d'une jeune personne. Que d'e've'nemens en quatre ans peuvent faire rompre le mariage. Qu'en arrivera-t- il? que la jeune fille aura toutes les peines du monde à trouver un autre parti : mais cela n'est pas étonnant j c'est l'abbé Lebrun qui
gôuVerne tout dans cette maison. Ma mère ne contrariait point son mari , elle sentait intérieurement qu'il avait raison; mais moi je trouvais que madame d'Erlac avait très - bien fait, précisément parce que mon père disait que Méline ne trouverait pas à se marier si je ne l'épousais pas. Tant mieux , me disais-je ; si par des circonstances que je ne peux prévoir, je ne l'épousais pas, ce que je voudrais, c'est qu'elle ne fut jamais à personne. Méline avoir un autre époux que moi ; à cette seule pensée, je sentais mon sang bouillonner dans mes veines ^ et ainsi je souffrais d'avance des maux que mon imagination se créait pour troubler ma félicité présente. De retour à Bordeaux , il ne se passa pas un jour sans que je visse le cher abbé d'Ervaux ; il écoutait avec l'indul-
(87 ) gence de l'amitié tout ce que j'avais sans cesse à lui dire de mon amour pour Me'Iine; mais il déplorait le malheur des hommes dont les passions troublent la vie. Il aurait voulu que j'eusse modéré la vivacité de la mienne, toute légitime qu'elle était, mais il n'en avait jamais connu la force.
Ma mère avait dit que nous irions à Blari; je le désirais. Edouard, qui était revenu avec nous à Bordeaux, avait dû annoncer notre visite pour le lendemain. Ma mère fit l'impossible pour engager mon père à venir avec nous. 11 ne le voulut jamais.
M. d'Erigny n'avait pas de raison, à l'époque de la saison oii nous étions, pour nous recevoir dans le jardin; aussi nous permit-on d'entrer dans un grand salon au rez-de-chaussée, oU quelques meubles, jadis beaux, étaient placés. Comme on nous at-
tendait, on avait fait un grand feu dans la clieminëe, et la lampe était allumée; car les jours étaient déjà si courts , qu'étant parti de Bordeaux après diner, nous arrivâmes à la nuit à Blari. Nous ne retrouvâmes plus nos petites amies. Déjà les tristes conventions de la société les avaient arrachées au toit paternel. On eût dit, en voyant cette famille privée de plusieurs de ses membres , un bel arbre dont un imprudent jardinier a abattu les branches presque jusqu'au sommet. 11 a perdu ses grâces natives; il est sec, aride à l'œil. La nature se plaît dans les groupes ; elle ne crée rien d'isolé ; et la famille dont on dis* perse les enfans perd le charme qu'elle présentait à un cœur sensible , et surtout sa force, parce qu'elle en a perdu la cause principale : l'union.
11 était aisé de voir dans les traits
(89) décolores de madame d'Erigny, combien son cœur avait souffert et souffrait encore de cette dispersion. Cependant, en nous voyant, elle sourit.
Edouard lui avait tout conte ; elle trouva aussi sa tante bien imprudente; mais c'était fait ^ il n'y avait pas moyen de réparer ce qu'elle regardait comme une grande faute. Elle ne m'en fit pas moins d'amitié, et M. d'Erigny fut presque doux et affable. Nous ne restâmes que peu de temps; ma mère n'aimait pas à se trouver tard sur les grands chemins ; elle promit de revenir dans quelques jours déjeuner, et à cette condition on nous laissa partir.