‹ Méline, ou, Mémoires du chevalier de Moncy (volume 2)Chapitre 11 sur 20 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

JLjn arrivant à Bordeaux , je reçus une lettre du Comte. Elle était trèsaimable. 11 me parlait de sa sœur; du projet qu'elle avait de venir passer six semaines ou deux mois à Erlac, chez leur respectable parente : il ajoutait qu'il avait bien du regret de ne pas être du voyage ; qu'il ferait l'impossible pour obtenir une permission afin de venir chercher la Marquise.

On se doute bien que tous ces arrangemens me convenaient fort peu. Je fus au moment de prétexter un ordre qui me rappelait à Paris, tant je redoutais de voir dans la même ville Estelle et Méliiie. Il semblait que je

(9' ) présageasse tout ce que celte réunion aurait un jour de funeste pour ma bicn-airaëe : mais aussi, quitter Me line quand je pouvais jouir du bonheur de la voir chaque jour, d'habiter la même maison qu'elle.... ! Peut-être madame de Chandor chang. ra de dessein; peul-êlrc aurais-je un successeur avant le moment (ju'elle a fixe' pou 1* son départ. Le peu de résistance que j'avais éprouvée devait nécessairement me donner cette idée. Quoiqu'il en fût , la Marquise persista dans son projet, et ma parfaite félicité ne dura qu'un mois. Mais aussi ce mois, calme par son souvenir mon désespoir; je médis, puis -je donc me plaindre?

IN'ai-je pas joui pendant un court espace, il est vrai , d'une félicité sans ntiages, d'une félicilé telle que jamais elle ne s'effacera de mon souvenir.

Madame ci Erlac , fidèle à ia promesse qu elle avait faite à ma mère, se rendit à Bordeaux environ dix jours après notre retour.

Son premier soin en arrivant , fut de prier ma mère de se charger de faire faire à Méiine des robes du meilleur goût, et de ne rien épargner pour qu'elle fût une des jeunes personnes les plus élégantes de la ville. Ma mère suivit parfaitement les intentions de la Marquise ; et la parure, ia plus reciierchée fit briller les gr-^ces de mon amie de tout leur éclat.

Méiine, qui n'avait jamais été vêtue qu'avec une extrême simplicité, ne fut point éblouie de ce luxe. Elle savait combien ces superfluités nuisent au soulagement des infortunés; et si elle avait été consultée, tant d'argent eût été employé à tirer quelque famille

(93 ) de la misère. Maigre la deVotion de madame d'Erlac, elle crojait qu'il était ne'cessaire , pour terminer l'éducation de sa nièce , qu'elle prît part aux plaisirs de la société; et ce fut ma mère à qui elle la confia : elle ne pouvait être en de meilleures mains.

M. le duc de R** , gouverneur de la province, qui était lié avec madame d'Erlac, ayant su qu'elle devait venir passer l'hiver à Bordeaux , lui écrivit qu'elle pouvait disposer de

sa loge Ma mère éprouva une

grande jouissance la première fois qu'elle parut dans cette loge avec Méline, dont la beauté remarquable attira tous les regards. Ma mère avait épuisé les ressources de la toilette, pour n'être pas entièrement effacée par les charmes de mademoiselle d'Erignj, et elle y réussit. L'une était la

( 94) fraîche et Irillante aurore; l'autre le soir du plus beau jour : cette pensée qui se rattache à celle de la destruc-^ tion des êtres ? ajoute une teinte me'lancolique qui ne nuit pas à l'intérêl qu'inspire une belle femme, qui l'est encore, et bientôt ne le sera plus.

Nous avions accompagné ces dames Edouard et moi au spectacle, et nous restâmes derrière elles tout le temps.

On donnait Blanche et Guiscar. A l'instant où Vaclrice prononça ces mots:

Un désert et Guiscar.

les yeux de Méline se tournèrent vers moi avec une expression si tendre , que tout disparut pour moi : je ne vis plus qu'elle. Pour de vrais amans , les assemblées nombreuses et une solitude profonde sont

(95) les mêmes ; car partout ils sont seuls au monde. Edouard chercha cependant à me distraire, en me faisant remarquer nos jolies compatriotes, qui lui paraissaient charmantes, et que sans lui , je n'aurais pas aperçues. J éprouvais le même effet dans les bals où ma mère conduisait Mëlinej et cependant, il faut en convenir , elle n'avait pas l'avantage pour la danse sur les jeunes personnes qui avaient été élevées à Paris ou à Bordeaux ; mais j'aimais mieux ses grâces naïves j que tout l'art de leurs pas.

J'aimais surtout à ne lui voir aucune coquetterie. Elle n'était occupée que de moi ; et si les égards de la société l'obligeaient d'accepter un autre danseur, on voyait alors qu'il n'y avait plus pour elle aucun plaisir ; qu'elle me cherchait des yeux; et que la froi-

(96) deur la plus marquée accompagnait tous ses mouvemens.

Il en était de même au concert j elle ne savait^ disait-elle , aucun des duo qu'on lui proposait d'exécuter si ce n'était pas moi qui dût faire une des parties. Enfin, jamais homme ne reçut des témoignages d'amour plus constans que ceux que me donnaient mon amie. Tout le monde savait, dans la sociëië, que nous étions destinés l'un à l'autre; aussi personne ne pensait à traverser un amour aussi tendre que le nôtre , et qui paraissait devoir être si certainement couronné par l'hjmen; il ne pouvait exister que deux êtres assez barbares pour vouloir désunir des cœurs qui étaient nés l'un pour l'autre.

De tous les plaisirs que ce court espace de temps ine procura, il n'y

( 97 ) en eut pas de plus vif que celui que je goûtai à Blari,

Dès l'instant de l'arrivée de Mëline à Bordeaux, elle aurait volé dans les bras de sa mère; mais elle était entièrement soumise aux volontés de sa tante, qui disait chaque jour que le lendemain Méline aurait le bonheur de passer une journée chez ses parens, et le lendemain n'arrivait pas.

La mère et la fille en étaient réduites à s'écrire ; nous portions les lettres Edouard et moi, et nous étions reçus presque aussi tendrement l'un que l'aut re par l'aimable A gathe; c'étai t le nom de madame d'Erignv. Enfin , madame d'Erlac, dont la sanléétajt beaucoup meilleure depuis qu elle était à Bordeaux, proposa à ma mère d'aller passer une journée à Blari; comme la chère Marquise était assez gour- Tome II, 5

( 98 ) niande^ et qu'elle ne voulait pas s'exposer à ne trouver qu'un médiocre repas , elle convint avec ma mère que l'on ferait mettre dans la voiture une abondante cantine, et qu'ainsi on n'aurait pas besoin de prévenir madame d'Erigny. Méiine, qui savait que rien ne contrariait davaiitage son père que de nous voir arriver au moment oii il s'y attendait le moins , fit avertir sa mère.

Parmi les étoffes que ma mère avait choisies pour mademoiselle d'Erignj, Méline en avait laissé deux en pièces, qu'elle destinait à sa mère et à sa sœur. Mais il fallait en demander la permission à sa tante , et c'était ce qui lui paraissait très-difficile. Ma mère s'en chargea et l'obtint sans peine. Edouard était venu le matin à la ville; sa tante ne lui permit pas de retourner seul, et

( 99 ) le fit monlcr avec nous dans sa voiture. Madame d'Érigny ayant entendu les coups de fouets , se hâta de venir audevant de nous avec Aurore, la seule enfant qui lui resta.

On joua la surprise; la vieille tante fut persuadée que madame d'Érigny n'avait rien su de son arrivée chez elle: elle me combla d'amitié comme elle avait toujours fait ; mais rien ne fut si louchant que de la voir avec sa fille. Leurs âmes étaient si dignes l'une de l'autre! Aurore était enchantée de revoir sa sœur, et fut pénétrée de reconnaissance du présent qu elle lui apportait.Cesdeuxsœurs,qui étaient presque du même âge , nous quittèrent , et on ne les revit qu'au moment oii la cloche nous appelait pour dîner. J'avais bien envie de bouder, de me plaindre que Ton se fût aussi long-temps séparé de

nous ; mais il était si aise de penser que j'avais été l'objet dont on s'était uniquement occupé dans cetête»à-tête, que je ne pus marquer que de la joie en les voyant revenir. Aurore me traita en frère , et il était doux d'avoir une aussi aimable sœur.

J'étais heureux de tous les sentimens que l'on me témoignait ; mais rien ne me flatta plus que ceux dont M. d'Érignj me donna des marques dans une conversation que nous eûmes ensemble après diner. Il m'avait emmené dans son jardin , sous prétexte de me faire voir ses serres. Il me parla de sa fille avec tendresse et me recommanda de ne point tromper l'espoir qu'il avait que je la rendrais heureuse. Il ajouta : ce n'est point la fortune geule qui fait le bonheur, mais il en faut nécessairement pour que la vie

( toi ) soit supportable; je me suis tant de fois reproché d'avoir enchaîné le sort d'Agathe au mien^ de ne lui avoir offert en échange de l'amour le plus tendre, que peines, embarras , privations de tous genres , que j'ai fait le serment de ne jamais marier mes filles qu'à des hommes riches ; mais je ne sacrifierais pas cependant à cet avantage tous ceux qu'on doit rechercher dans son genre. Naissance honnête, esprit ^ probité, caractère estimable, voilà ce que j'exigerai toujours dans les hommes à qui je confierai le sort de mes filles. Quoique vous sojez encore jeune, Alfred , je crois que vous réunissez tous ces dons. Je ne puis donc que bénir le ciel d'avoir donné à ma tante le désir de vous unir à Méline, et je vous regarde avec grand plaisir comme un de mes fils. Je l'assurai que j'en aurais

constamment la respectueuse tendresse. Puis il me montra ses arbresétrangers et ses plantes exotiques, et me pria , quand je serais de retour à Paris, de demander au jardin du Roi quelques-unes de celles qu'il n'avait pu se procurer. Je lui promis, et je tins parole. Nous revînmes rejoindre ces dames fort conteus l'un de l'aulre. Le Jour allait finir; madame d'Erlac parla de partir , Agathe et sa fille n'avaient pas à peine eu le temps de se voir.

On proposa bien timidement à la vieille tante de rester; au grand étonnement de ses nièces elle accepta. Ma mère dit qu'elle ne demandait pas mieux ; mais qu'il fallait envoyer prévenir mon père. Un de nos gens partit aussitôt , puis on s'occupa de nous loger tous. Madame d'Erigny donna son appartement à sa tante ;

( io3 ) ma mère occu pa la chambre d' A u rorc; la mère, les deux filles passèrent, la nuit dans le salon , sur des lits de veilles. M. d'Erigny prit le lit d'Edouard qui m'emmena coucher chez le curé:

cet honnête homme nous reçut à merveille, car depuis que les enfans étaient habillés , on les avait menés exactement à l'église, ce qui avait réconcilié la famille avec le pasteur.

La journée du lendemain fut aussi douce que cellcde la veille. On convint que puisqu'on avait bien passé une nuit de celte manière, on en pouvait encore passer deux ou trois autres.

Edouard se chargea d'aller en avertir mon père qui, touché des manières affectueuses et franches du jeune marin , nous surprit tous bien agréablement en revenant ayec lui h Blari , où nous restâmes toute la semaine. Jamais,

jamais je ne fus si heureux. Fêté, caresse' de toute une famille que je regardais comme la mienne, aimé de l'objet de mes adorations, voyant mon père consentir de bonne grâce à mon bonheur; que me fallait-il de plus? de ne pas quitter Blari sans avoir prononcé aux pieds des autels le serment d être à Méiine pour toujours , sans avoir reçu le sien; mais le ciel, qui voulait que je fusse le plus infortuné des mortels , ne permit pas que nos parens cédassent aux vœux que j'osai former. On me rappela les arrangemens convenus , et il fallut quitter ce doux asile sans assurer mon bonheur; que dis -je? pour en voir altérer la source en arrivant à Bordeaux.

Nous partîmes ; une seule chose dissipa le chagrin que Méiine ressentit en se séparant encore d'une

( io5) mère adorée : ce fut que ce vojage devint très-utile à sa famille. Madame d'Erlac , qui avait été fâchée de voir combien sa nièce éprouvait de privalions , et combien l'intérieur de sa maison était pauvre^ lui donna un porte-feuille qui contenait dix billets de mille francs ; et ainsi , comme je viens de le dire, ce voyage eut un but favorable pour les parens de Méline , dont le bonheur m'était devenu aussi cher que le mien.

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