Tome II
( 74) mon enfant. — O î madame, quelle félicité peutêtrecomparableà la mienne?
— Je crois , mademoiselle , que vous auriez dû me remercier avant que de vous livrer à cette folle joie. — Ma tante, si j'osais je vous remercierais de bien bon cœur; mais vous avez l'air si fâchée contre moi. — Demandez à monsieur l'abbé Lebrun, si je n'aurais pas sujet. — Je n'en puis disconvenir, madame; mademoiselle Mëline a tort, reprit le saint homme, mais à tout péché miséricorde; il faut espérer que le sacrement de mariage purifiera tout ce que l'amour de mademoiselle Méline pour monsieur de Moncy a de s.... — Oui , oui , monsieur l'abbé a raison, et ma jolie bru sera dans le mariage un véritable ange. Allons, ma petite, embrassez votre chère tante qui vous aime beaucoup.
( 7^) IVlélinc alla se metlre à genoux près de la chaise longue de sa tante, qui l'embrassa en disant : C'est à la considération de l'abbe et de madame de Moncj , car vous m'avez éminemment manqué de respect en aimant sans ma permission. Meline en convint ; promit que cela ne lui arriverait plus, et sa tante l'ajant fait asseoir, reprit : Vous n'avez rien sous le soleil; ainsi, sans mes bontés, vous n'eussiez jamais été mariée. Je ne veux pas néanmoins que vous soyez à charge à votre mari. Je vous assurerai par votre contrat de mariage 5ooo francs de pension viagère. Je vous donne tous mes diamans , paice que mon fils est à la source, et il pourra en donner de plus beaux que les miens à celle qu'il choisira ; de plus ma toilette de vermeil , mes dentelles. Si
( 76 ) mon fils revient de l'Inde avec une fortune assez considérable pour se passer de la mienne , je vous en laisserai la plus grande partie; mais je ne promets rien sur cela , parce que les ëvénemens sont si incertains dans le pays qu'il habile , que mon fils peut avoir besoin de mes biens. Ma mère approuva la justice de ces dispositions ; l'assura que pour son fils , il ne voulait i^xm Méline , et qu'assez riche pour la faire jouir d(^ tous les agrëmens de la vie , il ne comptait en aucune manière sur la fortune de cette aimable personne, dont la dot était ses charmes et ses vertus. Méline remercia tendrement sa tante et ma mère , et ne desirait qu'une chose ; c'était qu'il me fut permis de lui peindre mes seniimens ; et à elle de m'assurer de sa tendresse. Ce qu'elle
(77 ) n'eut pu espérer de la honte de sa tante , elle l'obtint d'une humeur sauvage et de scrupules bizarres.
Quand on eut garde un instant le silence , la Marquise reprit : C'est un fort grand pêche d'après le dixième commandement, de désirer celle qui ne doit pas être votre femme ; comme à une jeune fille.de vouloir plaire à celui qui ne doit point être son mari. Je crois fort que vous et surtout Alfred êtes très -coupables de cette offense; et pour en détruire le principe, en sanctifiant le but de vos désirs mondains , je pense qu'il est nécessaire d'apprendre aujourd'hui même à Alfred que Méline lui sera unie par les nœuds sacrés du mariage dans quatre ans, et qu'ainsi il doit la regarder dès ce moment comme sa légitime épouse. Ma mère fut de cet
( 78 ) avis ; et le vif incarnat des jouos de Mëiine, la douce vivacité de ses regards, tout peignait en elle le bonheur qu'une semblable proposition faisait naître dans son âme.
Madame d'Erlac sonne et nous fait dire de rentrer. Nous nous reridons aux ordres de la Marqu ise. Mon neveu, dit - elle en adressant la parole à Edouard, je suis bien-aise, avant que vous partiez pour Tînde, de vous apprendre que j'ai dispose , avec le consentement de votre père, de la main de votre sœur. Je ne pus m'empêcher de frémir 5 je craignais qu'un autre.... Madame d'Erlac ne me laissa pas le •temps de me livrer à mes ciuelles inquiétudes. C'est M. de Moncj, ditelle, qui sera son époux. A ces mots, sans en entendre davantage, je tombe à genoux près de son lil de repos. Je
( 79 ) saisis sa main , \e la presse dans les miennes, je la baise avec un respect, une reconnaissance dont, y)our la seule foisde sa vie, elle lut touchée. Relevezvous, bon jeune homme , me dit-elle , et embrassez celle que je vous donne.
Qui peindra la joie,^le ravissement dont mon âme fut enivrée dans ce moment de délices ; ii ne s'effacera jamais de mon imagination ; l'amour peut m'offrir un jour un triom- he plus complet , mais il n'aura point pour moi l'ineffable volupté de ce chaste baiser pris sur les joues brûlantes de ma bien-aimée. 0 î vertu , lu es donc seule digne de nos hommages; et sons toi , on trouve le plaisir, mais point de vrai bonheur. J'embrassai la Marquise, ma mère,Edouard, et même l'abbé Lebrun. Je ne savais plus ce que je faisais. Méiine n était pas beau"
coup plus à elle. Ma mère, rua houue mère, partageai^ nos transports. Ah !
pourquoi ne fûmes-nous pas unis à cet instant? De combien de malheurs n'eussions-nous pas ëte préserves? De froids calculs présidèrent à nos desijne'es et les redirent les plus malheureuses qu'on pût imaginer. Cependant, à cet instant rien n'empoisonna noire fclicitéj nous ne désirions rien de plus ; Méline, par l'ignorance absolue d'un plus grand bonheur; moi, parce qu'il me semblait que les jouissances que j'avais dues à Estelle ne pouvaient avoir rien de commun avec la modeste Méline. J'ignorais alors ce que la pudeur ajoute de charme. Edouard se félicit aavoc franchise de m'avoir pour frère; trouva cependant quatre ans bien longs ; et ne s'en consolait, disaitil, qu'en pensant qu'il serait peut-être
(8i ) de retour de Tlnde pour l'instant de noire mariage. — Non, non, monsieur, il faut que vous restiez dix ans à Pondicliëri ; on fait grand'chose en quatre ans. Il faut assurer dans ce pays votre fortune , vous mettre à Fabri vous et votre famille de la pauvreté. Edouard ne repondit rien; cela eût été inutile; mais il se promettait, dans le fond de son âme, de n'être pas dix ans sans voir sa mère et ses sœurs.