CHAPITRE XXVIIL
v^uAND nous fûmes retires, je me trouvai dans un bien plus grand embarras que je n'avais cru. Madame de Chandor n'a donc pas prévu , me disais-je, une difficulté presque insurmontable pour le rendez-vous qu elle m'a donne'. Ignore-t-elle que je couche dans la même chambre qu'Edouard?
quel prétexte aurai-je de passer la nuit hors de chez moi j car je ne pensais pas que l'explication que j'allais avoir avec Estelle pût durer moins dequelques heures : cependant, je m'abandonnai à mon étoile, qui me parut assez favorable. Quand Valentin fut sorti de la chambre d'Edouard , qui
avait laisse sa bougie allumée, je fus étonné de le voir se relever^ passer une robe de chambre , et venir à moi.
— Il me paraît, mon ami^ que tu n'es pas prêt à te coucher ( car je m'étais mis à écrire pour renvoyer mon domestique avant de me déshabiller ) ?
Non, répondis-je, j'ai beaucoup de lettres à écrire. — Eh bien î je te laisse, une affaire importante me force à m'absenter pour deux ou trois heures, et elle est de nature à te prier de n'en parler ni à madame d'Erlac, ni à ta mère. — Tu peux compter sur ma discrétion. Il sortit avec beaucoup de précaution de la chambre , et je ne doutai pas qu'il s'agissait d'une conférence très-intime avec une certaine Euîaïie, l'une des femmes de chambre de ma mère , dont les grands jeux noirs y la bouche vermeille et le
teint brun , mais piquant, avait séduit Edouard , sans que ma mère s'en aperçut; car elle ne fut pas restée vingtquatre heures dans la maison , si elle s'en lut doutée. Comme Eulalie m'était fort indifférente , je ne cherchai point à troubler ses amours , et je m'en servis pour avoir la liberté de me rendre chez Estelle^ espérant être rentré avant son cousin.
Je prends mon bougeoir, et descendant avec une extrême précaution l'escalier , j'arrive à la porte de madame de Chandor; minuit sonnait; je m'approche, la porte était entrouverte ; je la pousse doucement et je vois la Marquise levée et habillée, comme elle était au souper. Quoi, lui dis-je en dissimulant le trouble qui m'agitait, encore de la parure, quand vous n'auriez besoin que des charmes Tome H. 6
dont la nature — Vous vous êtes
étrangement trompe, Alfred , si vous avez imaginé que ce rendez-vous dut être consacré à des erreurs nouvelles.
Non, monsieur , le voile est déchiré , vous me rendez la plus malheureuse des femmes. — Moi , chère Estelle, en me précipitant à ses pieds. — Relevezvous, monsieur. — Non, lui dis-je, plutôt mourir que supporter cette froideur désespérante ; et comme elle vit que je paraissais décidé à lui faire changer de ton. — N'ajoutez pas l'outrage à mon malheur, et écoutez-moi , Alfred. Je suis coupable, et celle qui a manqué à ses sermens, n'a pas le droit d'exiger que l'on soit fidèle à ceux qu'on lui a faits. Vous m'abandonnez, Alfred; vous portez vos hommages à ma cousine ; elle est libre ; elle sera à vous par des liens légitimes : elle est
jeune , belle, il est tout simple qu'elle ait la préférence. — Non, jamais Estelle , j-e ne puis rien vous préférer. Insensé' que j'étais : le prestige des sens en imposait à mon cœur; jamais la Marquise ne m'avait paru si séduisante.
— Vous ne pouvez plus me tromper, Alfred , mais vous pouvez m'empécher de mourir de désespoir , et voilà la seule raison qui m'a déterminée à vous donner ce dangereux rendezvous. — Dites, que faut-il que je fasse?
— Me conserver une amitié sincère, m'accorderquelqu'estime. Ah! — ciel, plus,bien plus que tout cela, l'amour.. .
— Ne profanez pas ce nom , Alfred ; on n'a point d'amour pour une femme quand on en épouse une autre, surtout quand ce n'est aucun calcul de fortune qui vous y force. Non, Alfred, vous n'avez point d'amour pour moi , et
vous en avez un très-vif pour Me'line. Je renonce donc enlièremenl à votre amour; mais je veux que vous sojez mon ami, que rien lors de votre retour à Paris ne change dans nos relations de société. Ami de mon frère, je veux que vous partagiez entre lui et moi les purs senlimens de votre âme; me le promettez- vous, Alfred, dit- elle en couvrant ses beaux jeux de sa main, sur laquelle je vis couler des pleurs. Hors de moi , je me jette de nouveau à ses genoux, je la supplie de ne pas m'enlever un bien pour lequel j'étais prêt à sacrifier si elle le voulait.... — Il n'est plus possible, Alfred, je vous l'ai dit , l'illusion est détruite; que vous épousiez ou non Méline, je ne serai jamais à vous; mais je vous sais gré d'être si sensible k ma douleur; elle se calmera ; le
( '25 ) temps, la raison, et surtout la certitude d'être à jamais votre amie , me donneront la force de supporter l'idée que vous serez à une autre qu'à moi ; à moi qui eut donne la moitié de ma vie pour passer l'autre près de vous, pour être votre compagne. Et comme je crus voir qu'un attendrissement extrême pouvait affaiblir ses resolutions, je tentai un nouvel effort poyr lui prouver mon amour; mais elle me résista avec une volonté si prononcée, qu'il fallût me restreindre au rôle d'ami, qui était le seul, disait-on, que ] on voulut me permettre; et comme on ne voulait pas non plus se compromettre, on exigea que je me retirasse.
Estelle me fit faire le serment de ne pas tenter , pendant tout le temps qu'elle passerait chez ma mère , de venir troubler son repos. Elle insista
( 1^6 ) sur ce point auquel j'ai eu tout lieu depuis , de croire un motif différent de celui qu'elle m'opposait. Enfin , il fallut obéir et me retirer sans avoir obtenu la plus légère faveur; ce qui me donna une haute idée de la vertu d'Eslelle^ car , à vingt ans on croit facilemenl à la vertu des femmes.
Je me hâtai de rentrer , afin d'élrG avant Edouard chez moi. Il n'avait pas encore terminé son entretien avec Eulalie. Je me couchai promplement, décidé à paraître endormi quand le cousind'Estelle reviendrait; car j'avais besoin de me recueillir sur tout ce qui venait de se passer , et je ne voulais point être interrompu dans le cours de mes réflexions. D'abord ^ je remerciai le ciel de m'avoir donné dans la Marquise une amie aussi estimable, fjui, loin de me faire des reproches de
lui être infidèle, ne m'en conservait pas moins le senliment le plus tendre et le plus desintéressé. J'étais néanmoins fâché qu'elle me privât d'un bien dont je connaissais tout le prix.
Cependant , je me consolais de ce que je perdais par la liberté que j'acquérais. La conduite de la Marquise me donnait le moyen de témoigner sans contrainte, à Méiine, tout l'amour qu'elle m'inspirait, et ainsi j'allumai dans le cœur de sa cousine la plus terrible jalousie qu'il soit possible d'imaginer, et dont les effets en furent d'autant plus cruels, que madame de Chandor eut l'art perfide de la dissimuler , de manière que je la croyais de bonne foi dans tout ce qu'elle me disait de son amitié et du désir de me voir heureux par l'amour de Méiine.
Pouvais-je croire que des traits tels
que ceux d'Estelle , pussent cacher une âme aussi profonde'ment méchante.
Trompe' par mes illusions, je m'endormis profondément, et je n'entendis pas seulement Edouard rentrer. Il faisait grand jour quand nous nous réveillâmes. Je sonnai Y alentin. Il avait l'air de mauvaise humeur. Je lui en demandai la cause ; il me dit qu'il me l'apprendrait plus tard , et Edouard étant sorti de la chambre , il m'apprit ce que je ne faisais qu'imaginer, et dont il était au désespoir, parce qu'il avoit toujours cru mademoiselle Eulalie une fille vertueuse.... — Je le plaignis et l'engageai à se consoler.
— 11 le faut bien , car c'est elle qui j perd ; à quoi la mèneront les soins , les attentions de M. dErigny ; à rien qu'à perdre son honneur, sa répula-
( 1^9 ) tlon ; tandis que moi,je l'aurais épousée comme je lui avais promis; maisvoilà qui est fini , je ne l'aimerai plus, ni elle ni d'autre. Je l'engageai à garder cette résolution, et lui donnai de quoi aller au cabaret noyer ses chagrins ; ce qu^il fit amplement.
Je descendis dans le salon oii ces dames déjeûnaient. Méline avait mal dormi ; elle se plaignit d'un grand mal de tête. Je voulus lui témoigner l'intérêt que je prenais a sa santé; elle s'éloigna de moi. Comme je ne craignais plus les regards de la Marquise , je suivis Méline au bout du salon oi^ elle avait été s'asseoir. Je lui parlai de mon amour dans les termes les plus tendres ; elle me dit, en retenant une '. larme qui bordait sa paupière : comment vous occupez-vous aujourd'hui de moi? — Aujourd'hui! tous les jours
de la vie. — Non; car , Lier..,. — Mëline , pouvez-vous confondre des égards que la politesse exige, avec le sentiment le plus ardent? — Ali ! si je pouvais croire !.... J'appelai ma mère qui , craignant que mesdames dErlac et de Chandor ne trouvassent que Mëline et moi nous nous étions trop éloignes de la société, vint nous trouver. Je lui demandai d'être mon juge. Ma mère , qui avait aussi bien vu , et même beaucoup mieux vu que mademoiselle d'Érigny , ce qui faisait le sujet du chagrin de mon amie, l'assura , néanmoins, qu'elle se trompait , et que , malgré la beau lé de madame de Chandor , elle ne pouvait être comparée à celle de Méline , qui était dans toute la fraicheur d'une brillante jeunesse. Elle la rassura si bien , que, la paix fui faite, et que le
( i3i ) reste de la journée, nous fumes les êtres les plus heureux. La marquise affecta l'air le plus dégage'. Edouard, sensible à ses charmes , prit, presque à Tinstan t , le rôle d'amant passionné; mais la Marquise parut si peu s'en apercevoir, que je ne pus pas seulement imaginer qu'il eût la plus légère espérance.
Edouard avait une qualité bien rare :
il était discret. Rien n'était aussi aimable que notre société. Fortune , naissance, beauté, esprit, talens, tout s'y trouvait réuni ; je me crojais le plus heureux des hommes : je défiais le sort, et il me préparait les plus cruels revers.
Six semaines se passèrent ainsi dans unenchaînementde plaisirs, que Madame d'Erigny et Aurore vinrent quelquefois partager j et c'étaient les
tnomensles plus fortunes pour Meline, qui me disait souvent: Qu'avons-nous besoin de ces fêtes , de ces spectacles , de ces bals ; ne nous suffirions-nous pas à nous-mêmes ? Ah ! j'aimerais bien mieux être à Blari avec tout ce qui oi'est cher, que dans le tourbillon oii on n'est jamais ensemble ; car, ce n'est pas j être , que d'avoir autour de soi , sans cesse, des êtres indiffe'rens. Je pensais bien comme Meline; mais il fallait nous soumettre aux volontés de nos parens.
Le duc de R*^* venait à Bordeaux se reposer des fatigues de la cour; il y paraissait encore plus aimable , s'il eût e'té possible , qu'à Versailles , par la douce famiUariié avec laquelle il vivait avec tout ce qui était agréable dans la ville. Il venait souvent chez ma mère , sans que jamais sa société
( '33) eijl fait lort à la réputation de M. de Moncj, pour qui il avait toujours eu beaucoup d'estime. Il aimait aussi mon père, et avait souvent trouve dans sa caisse les sommes dont il avait besoin, soit pour le service du Roi , soit pour quelques expéditions secrètes. Cet argent avait été rendu exactement; mais le Duc paraissait en conserver une reconnaissance flatteuse pour un financier, de la part d'unhommede la cour.
Le duc arriva à Bordeaux pendant que mesdames d'Erlac et de Chandor y étaient. Il fit mille agaceries à cette dernière ; mais elle y répondit en femme qui ne voulait pas compromettre sa réputation. Malgré sa réserve, Edouard en était très-jaloux ,et le Duc plusempressé auprès d'Eslelle.
Quant à Méline, il l'avait trouvée belle à ravir^ et l'avait dit publique-
ment, mais en ajoutant qu'il n'épuiserait point auprès d'elle les moyens que la nature lui avait prodiguées, parce qu'il était bien certain qu'ils seraient inutiles. Amour et vertu , disait-il , défendent un cœur de manière qu'il est impossible de s'en emparer. Il se contenta donc de rendre à mon amie des hommages , mais sans paraître avoir la plus légère prétention.
Son séjour à Bordeaux rendit encore plus vifs les plaisirs , ou ce que l'on nomme ainsi. On s'empressait à recevoir M. le Gouverneur , et à lui témoigner les respects dus à sa place.
Ainsi, il ne nous restait presque point d'inslans pour être libres de nous exprimerles sentimens qui^ chaque jour, étaient plus tendres. Quelquefois je croyais voir dans les jeux d'Estelle briller une joie maligne de la con-
( i35 ) trariëte que Meline et moi nous éprouvions sans cesse; et j'étais surpris , je l'avoue, qu'elle se prêtât avec tant de facilité à cette continuelle agitation qui nous portait d'un bout de la ville à l'autre j tantôt pour un spectacle, d'autres fois pour un bal. Comment , me disais- je , cette femme qui parlait de mourir quand elle a su que je lui étais infidèle, s'est-ellesi promptement consolée ? Et j'étais loin d'imaginer quel moyen elle avait employé pour se défaire de ce qu'elle avait nommé une passion irrésistible.