CHAPITRE XXIX
Xje temps de mon congé expirait , et il fallait retourner à Paris. Nous attendions ne'anmoins Auguste , qui avait écrit à sa sœur qu'il viendrait la chercher. Je me faisais un grand plaisir de lui faire connaître Méline.
C'était j uslifier mon choix . Tout ce qui la voyait enviait mon bonheur, que madame de Chandor paraissait voir d'un œil assez tranquille. Elle était , avec Edouard, d'une manière si froide, que j'étais à centlieues d'imaginerqu'il pût y avoir entre eux la moindre intimité; et si M. d'Erigny montrait quelque jalousie du duc de R*^ , je croyais
bien plus qu^elle tenait au désespoir d'un amant malheureux, qu'à la colère de voir trahir des sermens qu'on lui avait prodigues comme à moi.
Le Comte arriva, et sa sœur lui témoigna une amitié qui paraissait être l'unique sentiment de son cœur.
Il fut enchanté de Méline , et me jura qu'il fallait être autant de mes amis qu'il l'était, pour ne pas chercher à m'enlever une aussi brillante conquête. Méline le vit avec plaisir; il était son parent, mon mentor ; à ces titres, il pouvait compter sur sa bienveillance. D'ailleurs , mademoiselle d'Erigny avait une franchise dans le caractère qui la mettait au-dessus de ces réserves affectées de pruderie dont quelques femmes se parent pour cacher des sentimens peu honorables pour elles. Comme tout était pur dans SCS sentimens , elle ne cherchait point
à en dissimuler aucun. Auguste fit un cas particulier de son amitié , et l'a prouvé par la part qu'il a prise à ses malheurs.
Avant de quitter Bordeaux , nous devions aller prendre congé de M. et de madame d'Erigny. J'en avais aussi le plus vif désir. La marquise d'Erlac avait dit que nous passerions par chez elle pour nous rendre à Paris, et qu'elle voulait nous y garder au moins huit jours. Ainsi , devant retourner dans trois semaines à Paris , nous partîmes pour Blari. La famille de Méline nous reçut avec une cordialité qui devait me faire espérer les plus heureux jours. Auguste nous accompagna , et ne put voir Aurore sans être sensible à ses charmes 3 et lorsqu'il apprit que l'on devait la faire religieuse , il jura de conserver à la société cette charmante personne, en lui
( «59 ) offrant sa main et sa fortune; mais il ne crut pas encore qu'il fût temps de déclarer ses sentimens, dont il me fit part , ainsi qu'à sa sœur , qui chercha à ]'en détourner.
J'aurais voulu passer dans cette paisible retraite ceux que nous pouvions rester en Gascogne; mais la marquise d'Erlac avait un projet qui ne pouvait s'effectuer que dans son château , et auquel elle tenait infiniment. On n'en avait point parle ni à Mëline,iii à moi. On savait bien que nous ne nous y opposerions pas. Elle avait besoin de la présence des parcns deMëline; aussi malgré toutcequepuir^lire M. d'Erigny , elle l'emmena avec nous pendant le séjour de la INIarquise à Bordeaux. Elle avait fait réparer et embellir son château, car elle voulait qu'il fûtdignedu gouverneur dePon-
dicheri, lorsqu'il reviendrait enFrance.
L'abbé Lebrun avait pre'sidé les travaux. On était forcé de convenir qu'il avait beaucoup de goût, et il aurait bien mieux valu qu'il se fût fait architecte que prêtre.
L'appartement qui était destiné à ma mère était délicieux. Celui de madame de Chandor très - agréable.
Edouard eut une chambre séparée de la mienne } mais si voisine de celle d'Auguste, que je crois qu'il lui fut difficile de continuer ses conversations particulières avec la Marquise ; d'ailleurs , elle allait partir , et ne comptait pas revoir de long-temps lefière de Méline qui, lui-même, n'atieiidait qu'un vent favorable pour appareiller j ainsi elle n'était pas femme , quand même elle eût eu d'extrêmes bontés pour Edouard, à se perdre dans Tes-
prit de son frère pour quelques heures de plaisirs.
Edouard me parut triste ; je ne crus pas devoir lui en demander la cause , et tâchai de le dissiper par tous les moyens que je pouvais imaginer. Je voyais , depuis le jour de notre arrivée àErlac, un air de mystère, des chucholeries entre ces damesj on se cachait de Méline et de moi , et je commençais à être inquiet , quand ma mère, deux jours avant celui oii nousdevions partir, médit : Mon fils, M. le duc deR** et quehjues personnes de sa société, viennent souper ce soir : je t'en préviens parce qu'il faut que tu sois habillé; il y aura un grand souper et un bal. Cela me contrariait , j'aurais voulu que ces deux jours eussent été entièrement employés au bonheur de vivre près de Méline.
Il fallut néanmoins me conformer aux volontés de la Marquise. On dîna en famille; je profitai d'un instant, en sortant de table , pour marquer à Méline combien ce bal me contrariait. Elle m'assura qu'elle ne l'était pas moins; mais qu'elle espérait que nous serions libres le lendemain. Quand nous sercHis mariés, me dit-elle, nous ne j^sserons pas notre vie à cbercher péniblement ce que l'on appelle des plaisirs; nous vivrons l'un pour l'autre, pour nos enfans, dit-elle avec une expression charmante qui colora ses joues des roses de la pudeur. Je pris sa main , la baisai avec transport , et lui dis qu'elle me trouverait toujours prêt à suivre ses volontés. Je fais quelquefois, lui dis-je, un plan pour l'instant oii je serai l'heureux époux de IVléline. J'achèterai entre Paris et Ver
( i43 ) sailles une maison avec les plus beaux jardins. Nous nous y fixerons; là, nous n'admettrons que des amis, nous y aurons des hommes instruits , des artistes à qui nous ferons partager les jouissances de la campagne ; excepté le temps de mon service, je serai toujours près de Méline; elle partagera mes occupations , je jouirai des siennes ; la vertu , l'amour et le contentement de nous-mêmes, habiteront le toit oii le malheureux trouvera toujours un asile, des soins et des secours. Dis, chère Méline, n'est-ce pas ainsi que tu veux passer tes jours ? Oui , dit-elle , je ne demande que cela auciel; mon père pourrait vendre Blari et acheter une maison près de nous ; et puis, Edouard reviendra de l'Inde, mes petites sœurs de Saint-Cjr ; mon jeune frèrequitteraitle séminaire pour
entrer dans la maison du Roi 3 et si Aurore épousait Auguste , nous serions tous dans le même canton. Quel plaisir ! Cependant je ne suis pas sans inquiétude, ajouta-t-elle en se penchant à mon oreille, pour n^étre entendue que de moi. — Vous direz, Alfred, que je suis une 'visionnaire; mais je suis persuadée qu'il y aura toujours entre nous un objet qui troublera notre parfaite fe'licité. — Qui donc, lui dis» je. — Madame de Chandor. — Qui vous donne cette idée. — Parce qu'elle ne m'aime pas, et que je l'aime encore moins. — Il ne sera pas nécessaire de la voir souvent; d'ailleurs, je suis bien sûre qu'elle s'ennuiera infiniment dans notre intérieur. Vous avez pu remarquer qu'à Blari elle se déplaisait fort. On est si vile oublié des humains quand on veut l'être.
MadamedeChandoraimera beaucoup mieux ses brillantes sociétés que Ja nôtre. Je le désire, dit Meline , et un léger soupir me fît connaître qu'elle était intérieurement jalouse d'Estelle.
Je me promis bicn^ puisque j'avais eu le bonheur de rompre avec madame de Chandor, de ne jamais renouer avec elle une liaison assez intime pour qu'elle pût tourmenter mon amie; celle qui devait être ma compagne chérie.
Sa mère me l'enleva, disant qu'il fallait du temps pour sa parure. Toutes ces dames disparurent , et même nos jeunes gens. Je n j comprenais rien; mais me rappelant les ordres de ma mère, je montai aussi dans mon ap^
partement , et je fus surpris de la richesse de l'habit qui m'était destine.
Valentin nie fit remarquer la beauté Tome IL
( 4S) des manchettes de dentelles que ma mère lui avait données pour moi. Une épingle de grand prix et une fort belle bague étaient sur ma cheminée. Tout cela me paraissait assez extraordinaire pour un bal à la campagne. J'avoue que je crus un instant que- les parens de Mëline et les miens avaient enfin réfléchi que quatre ans sans nous unir étaient un temps beaucoup trop long, et qu'apparemment on nous marierait à minuit, comme c'était assez d'usage dans ce temps. A cette pensée , mon cœur était transporté , et je ne savais comment suffire à l'excès de mon bonheur. J'en fus encore bien plus persuadé , lorsque rentrant dans le salon, j'y trouvai une assez nombreuse assemblée j que,sixminutesaprès,lesbattanssou.
Trirent,etqueievi5entrerleducde
( 147 ) R*^ donnant la main à Méline, vêtue d'une robe de tissu d'argent, garnie en roses blanches, un gros bouquet et une couronne aussi de roses blanches.
Les diamans de sa tante relevaient Teclat de cette parure.
Un coup d'œil où nos âmes se peignirent, nous fit entendre que nous allions être l'un à l'autre : nous éprouvâmes un si grand trouble , que Mehne fut obligée de s'appujer sur le bras du Duc pour se soutenir, car ses genoux fléchissaient. Le Duc la conduisit à un fauteuil au haut du cercle , où l'on me fit signe de me placer auprès d'elle ; et alors nous ne doutâmes, ni l'un ni l'autre , que l'on allait signer le contrat, et de là passer à la chapelle. Je devais d'autant plus le penser , que je voyais un homme de loi qui tenait des papiers,
et qui, tirant ses lunettes, se disposait à les lire. Dans mon indiscrète joie , je saisis la main de Méline; je la posai sur mon cœur après l'avoir couvert de baisers. Modërezvous, me dit la marquise d'Erlac, et écoutez. .
Alors l'homme noir déroula le papierqu'il tenait; ce n'était point un contrat , mais des articles. Ils étaient trèsfavorables à Méline, et j'aurais voulu qu'ils le fussent encore plus. On lui pre:senta la plume. Elle demanda à son père la permission de signer. Il lui dit qu'il les signerait aussi avec autant de plaisir que de reconnaissance. Je signai. Mon père, ma mère, les parens de Méline, Auguste, et même madame de Chandor, signèrent aussi après le duc de R*^ à qui, comme Gouverneur de la province, on ren-
( '49 ) dait des honneurs presque égaux à ceux qu'on rendait au Roi.
Cette formalité' remplie, madame d'Erlac pritla parole. — Mes enfans, je suis vieille, infirme ; il est possible que je ne vive pas quatre ans : je veux vous enchaîner Tun à l'autre par des liens que la religion respecte, et qui, j'espère , seront sacres pour vous. — Vous n'en devez pas douter, dis -je, ne pouvant contenir l'excès de mon bonheur.
Madame d'Erlac, sans re'pondre, continua ainsi : Mes enfans , cet engagement pris au pied des autels , dans les mains de son Ministre, vous n'y pouvez manquer sans être coupables. Je sais que quatre ans sont bien longs; qu'il peut y avoir beaucoup d'ëvënemens Il fautespeVer
qu'il ne s'en rencontrera pas, et qu'ë-
tant fiances aujourd'hui, vous accomplirez, à l'e'poque convenue, la promesse que vous allez faire de n'être point à d'autre. Ce moiJiance\ lorsque j'espe'rais entendre celui de mariage, me désespéra; Mëiine eut aussi de la peine à cacher que ce n'était pas ce qu'elle espeVait de si grands préparatifs. Je surpris un rire sardonique sur les lèvres de madame de Ghandor; le duc de R**^ , qui avait aussi lu dans mon âme , et qui voulait peutêtre s'assurer de mes dispositions afin de se conduire en conséquence, s'approcha de moi , et me dit : A votre place , je les forcerais bien à ne pas s'en tenir à de simples fiançailles. — Je ne réussirais pas quand je le voudrais, €t je ne le veux pas. — Libre à vous, mon cher ; mais à votre âge , dès cette nuit. — Tous les hommes ne sont
( i5i ) pas des ducs de R**, heureusement pour les mères et pour les maris. J'en restai là. On vint avertir que Tabbc Lebrun nous attendait à la diapelle.
Le duc donna la main à Mëline; moi à madame d'Erlac. Nous trouvâmes l'autel éclairé et paré comme pour un véritable mariage. L'abbé Lebrun nous fît un discours fort pathétique, pour nous prouver que nous étions presque autantengagés par cette pieuse cérémonie, que par un véritable mariage , puisque c'était d'un mutuel consentement, et en présence de tous nosparens, que nous allions faire cette promesse. Ah ! il n'avait pas besoin
d'employerunegrandeéloquencepour nous convaincre; nous voulions être l'un à l'autre; nous le voulions du plus tendre de nos cœurs ; cette promesse n'ajoutait rien à notre résolu-
tion, qui tenait essentiellement à notre amour. Ce n'était donc pas nous qu'il fallait prêcher, c'étaient ceux qui , un jour, voulurent forcer Meline à renoncer à ce pieux engagement. Nous le formâmes avec un recueillement , une pie'te', une tendresse qui, excepté madame de Chandor et le duc de R**, touchèrent jusqu'aux larmes ceux qui en furent témoins.
La cérémoriie terminée , on revint avec le même ordre dans la galerie. On servit un magnifique souper : la marquise d'Erlac aimait le faste. J'avais été placé près de Méline , et nous oubliâmes bientôt tout ce qui nous entourait , pour ne nous occuper que de nous. Je trouvais Méline plus belle que je ne l'avais jamais vue : ce n'était pas la parure qui ajoutait à ses charmes; c'était l'amour qui animait ses traits*
( i53 ) Sûre d'être à moi par les nœuds les plus respectables, elle se livrait à la vivacité de son sentiment avec toute la candeur de son âme. Le Duc la trouvait adorable, et comme il était assis près d'elle, il le lui disait avec la grâce qui accompagnait ses moindres discours. Elle ne l'entendait pas, lui ré-? pondait par politesse , mais ne savait ni ce qu'il lui avait dit , ni les paroles qu'elle luiavailadressées,lantelleétait préoccupée de ce qui faisait notre plus chère espérance. Le Duc en fut piqué, et n'eût pas mieux demandé de s'en venger ; mais ce n'était pas chose facile : il le tenta néanmoins , comme nous allons le voir.