‹ Méline, ou, Mémoires du chevalier de Moncy (volume 2)Chapitre 17 sur 20 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

iTJLALGRÉ que le château d'Erlac fût très-grand, et qu'on pût y loger cinquante maîtres, il s'en trouva davantage; de sorte que madame d'Erlac dit à ses neveux et à moi , qu'elle regardait comme l'étant déjà, d'aller coucher chez son intendant, qui avait une charmante petite maison dans l'avenue du cliâieau. Nous nous j rendimcs en sortant du bal, qui avait duré jusqu'à deux heures du malin.

J'éiais très-farigué ; je me couchai et m'endormis prost^ue aussitôt.

Il iiVn fut pas de même de M. le Gouverneur : il se relira d'assez bonne beujre , sous prétexte qu'il partait le

( '55 ) lendemain à la pointe du jour. Les dames se retirèrent. Le lit deMe'line était dans un cabinet près de sa tante. Elle se deshabille; on e'teint les bougies; elle se couche et s'endort, après avoir pense à moi, quand elle est re'veillëe par une voix qui lui disait à l'oreille : C'est moi , chère âme; c'est Ion Alfred , ton fiancé, ton époux ; ne crains rien. — Ciel! vous, Alfred; qui vous donne celte témérité ? — Les saints nœuds qui nous lient. Et comme celui qui parlait cherchait à profiter de la faveur des ténèbres , Méline effrayée fit un cri qui jeta l'alarme. La vieille Marquise sonna ses gens; la jeune, qui logeait près de là, et qui avait plus d'une raison de ne pas dormir, n'était point encore couchée; elle accourut chez sa tante, tenant un bougeoir allumé. Vous m'avez perdu.

Meline, dit encore la voix; on vient. En effet', la marquise de Ghandor , à qui sa tante avait dit qu'elle avait entendu Me'line faire un cri terrible, entre dans le cabinet; mais au même moment , sa bougie est éteinte : elle croit entendre marcher. En effet, le Duc, car c'était de lui dont on venait d'entendre la voix , ainsi qu'il s'en est vante depuis, profite de l'ouverturedes portes, et est au bout du corridor avant que les femmes de la Marquise se soient levées , habillées; enfin, elles arrivent. La Marquise, n'ayant plus de lumière, cherchait cependant à s'approcher du lit deMéHne qui l'appelai! . — Eh mon Dieu! qu'avez-vous donc ? — Une peur affreuse ; un homme qui e'iait dans ce cabinet.

— Un homme! et savez - vous qui c'est ? Elle ne répondit pas , car elle craignait de rae compromettre; mais

( ,57 ) les femmes de la Marquise enlrèrent :

elles cherclièrenl el ne trouvèrent rien. — Vous avez rêve, ma clière petite; cela n'est pas étonnant dans la position où vous êtes. — C'est possible, reprenait iVIéline ; cependant, je Tai bien entendu me parler à l'oreille: il me prenait la main ; alors j'ai crié, et il se sera enfui quand vous êtes entrée; ma cousine , c'est bien malheureux que votre bougie se soit éteinte; car nous l'aurions vu . - — S'il existait ; mais je n'en crois rien. Elle rendit compte à madame d'Erlac de ce que Méline assuraitavoir entendu. La bonne tante pensa aussi que c'était un rêve; cependant, pour tranquilliser mademoiselle d'Erigny , sa tante donna ordre à une de ses femmes de rester dans le cabinet. Méline , avant de s'endormir , voulant savoir précisément

( -58 ) sî c*elait Alfred qui était entre cheg, elle, demanda à celte femme si elle pouvait à peu près imaginer qui ce pouvait être. Je ne sais , repondait celle-ci; ce que je puis dire, c'est que ce n'est ni M. Edouard, ni M. Auguste, ni M. Alfred; car ils sont tous trois à l'Etang, chez M. Blin; ils ont ëtë obligés de céder leurs appartemens aux étrangers qui étaient venus avec le duc de R**. La surprisé de Méline augmenta; mais elle ne le fit pas apercevoir.

Le duc de R** , en racontant cette anecdote quelque temps après, ajoutait qu'il fut plus heureux dans sa retraite; qu'ayant entendu descendre les femmes de madame d'Erlac, il craignit d'être rencontré par elles ; qu'il n'avait trouvé d'autre mojen déchapper à leurs regards qu'en se

cachant de nouveau dans la chambre de la IVlarquise, qui ne fut pas peu surprise de le trouver établi chez elle quand elle y rentra; qu'alors, il se jeta à ses genoux, pour lui demander pardon de son étourderie qui avait failli tout perdre. Je me suis trompé, dit -il; je suis entré chez Méline croyant entrer chez vous. La Marquise , disait le Duc , feignit de le croire; et après une assez longue explication, il lui persuada si bien, quelle lui pardonna son étourderie et des torts plus graves... Je ne garantis pas la fin de cette anecdote : ce n'est point que le Duc et Estelle ne fussent bien capables de cet oubli de tout principe; mais je n'en ai point la certitude, et il suffirait peut-être que le Duc s'en soit vanté pour que ce ne fût pas exactement vrai. Forcé par le

( ^6o) poids de la verilé d'avouer qu'il avait élé si mal reçu de Méline , il fallait bien qu'il s'en consolât en laissant croire que sa cousine l'en avait de'dommage; ce qu'il j a de certain, c'est que le calme se re'tablit et que Mëline s'endormit profondement. Le lendemain, il ne fut bruit que du revenant : tout le monde se demandait qui ce pouvait être.

Je n'appris point ces bruits sans de vives inquiétudes. Un homme avait eu l'audace de pénétrer dans la chambre de ma fiance'e, et j'allais partir pour plus de six mois. Je voulais connaître le téme'raire et me battre avec lui ; et ainsi, je perdis encore, par l'agitation que cet accident me causa , les derniers momens de bonheur. Auguste parvint toutefois à me calmer, ainsi qu'Edouard, qui était aussi en

colère que moi , en nous persuadant, comme madame de Cliandor , que c'était un rêve qui avait causé tout ce désordre. Madame de Chandor, qui avait ses raisons pour que l'on ne parlât plus de cet événement , engagea sa cousine à convenir que c'était un songe qui l'avait abusé; et sans mentir , ne pourrail-on pas en dire autant de presque tout ce qui se passe sous le soleil.

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