CHAPITRE XXXI
1-iE Duc deR** partit, comme il l'avait annoncé , au premier rajon du jour. Quanta moi, j'en passai une trèsgrande partie dans l'agitation que la colère me faisait e'prou ver contre le téméraire qui, sous mon nom , avait osé troubler le repos de mon amie , et le reste à déplorer la nécessité de m'éloigner d'elle. J'avais beau me dire que six mois ne se passeraient pas sans que je la visse ^ car ma mère et la sienne devaient venir avec elle à Paris , et y rester six semaines ou deux mois, mais il n'en fallait pas moins partir, la quitter; ce n'eût été que pour un jour, que ce jour m'eût paru unsiècle.
( i63 ) Auguste me reprocha ma faiblesse , et me fit promettre de partir avec sa sœur et lui, à quatre heures du matin, afin d'éviter des adieux.
Le soir , Méline , ma mère , la sienne me comblèrent de témoignages de tendresse. Je ne savais ce que je regrettais le plus de quitter , ou de ma mère ou de Méline. Je passai la nuit dans la plus grande douleur. Auguste m'arracha de force de ma chambre, et je me trouvai dans la voiture sans savoir oii j'étais , tant ma vue était troublée. La Marquise me plaisanta, et il fallut déguiser mes senlimens.
De retour à Paris , je repris le même genre de vie que j'y avais toujours mené. Mon service, mes devoirs envers mes chefs, ceux de la société, les spectacles et les grands soupers partageaient mon temps, et faisaient ce
qu'on appelle dans le monde une vie Irès-occupee; et si on demandait de quoi , on repondrait avec raison , de misérables riens qui ne valent pas qu'on en parle.
Je recevais des leltres de Bordeaux , qui m'aidaient à supporter la séparation des objets de ceux qui m'étaient si chers. Ma mère me rendait un compte exact de tout ce qui se passait à d'Erlac et à Blari. Quelquefois Méline obtenait de sa tante la permission de joindre quelques lignes aux lettres de ma mère, et j'y répondais avec transport; mais les semaines, les mois se passaient et ils étaient encore bien loin d'amener le jour-qui devait fixer mon bonheur. Je cherchais à m'étourdir, dans ce qu'on appelle le tourbillon , de la peine que je ressentais loin de mon amiej rien ne pouvait la remplacer;
( '65 ) je voyaisdes femmes aussi jolies qu'elle, peut-élre plus régulières , mais elles n'avaient pas cette expression divine qui caractérisait la plij'sionomie de Meline; on pouvait avoir autant d'esprit, mais il était bien rare de l'avoir aussi juste; être aussi instruite avec moins de prétention ; enfin , de reunir autant dequalitës aimables et estimables. Ah!
pourquoi la nature avait-elle fait tant de choses pour la rendre si digne de mon amour, et pourquoi sommesnous aussi malheureux.
La Marquise, comme je lai dit, avait exigé que je vinsse chez elle avec la même assiduité qu'auparavant.
Comme je la trouvais fort aimable, et sa maison étant une des meilleures de Paris , je ne voyais pas pourquoi je me serais privé de sa société. Je me croyais parfaitement sur de moi ;
( >66 ) et quoique je visse bien encore qu'Estelle était fort belle, d'un esprit supérieur, remplie de grâces, de talens , je lui préférais tellement Mëline, que je ne pouvais croire que madame de Chandor pût avoir encore le moindre ascendant sur moi. Nous nous voyons en public comme avant d'avoir renoncé d'être l'un à l'autre, et rien ne m'avait paru changédansses manières avec moi, quand tout à coup elle devint très -différente d'elle-même, et parut attaquée d'un violent chagrin; on la plaisantait dans sa société, et lorsque je l'interrogeais sur la cause de cette affliction , elle ne répondait que par des soupirs. Son frère, qui en était d'une inquiétude mortelle, ne recevait pas de réponse plus positive quand il la suppliait de lui ouvrir son cœur. Elle était devenue avec moi
(i67) d'une réserve extrême. SI par hasard ma main rencontrait la sienne, elle la retirait aussitôt comme si elle eût touché des charbons ardens; si mes regards se portaient sur elle avec l'inlérêt que m'a toujours inspiré le malheur, elle baissait les yeux aussitôt, et elle devenait pâle et tremblante.
Cette situation me causa de vives inquiétudes, et je résolus de savoir la raison d'un si étrange changement.
Je profitai d'un jour oii j'étais sûr que le service d'Auguste le retenait loin de sa sœur ; et me souvenant du pavillon oii j'avais reçu de la Marquise des preuves certaines de son amour, je lui écrivis un billet aussi respectueux que tendre , dans lequel je sollicitais une explication absolument nécessaire à mon bonheur , qui ne pouvait subsister si je
( «68) la voyais sans cesse abandonnée au chagrin qui la dévorait ; que si elle avait besoin d'une parfaite liberté pour m'apprendre la cause de sa tristesse , je la priais de permettre que je me rendisse à minuit dans le pavillon qui pouvait être témoin des épanchemens de l'amitié ^ comme il l'avait été des transports de l'amour. A moins d'or« dres contraires , disais-Je en finissant ce billet, je serai à minuit dans le pavillon dont j'ai conservé la clef et celle du jardin. Je lui envoyai ce billet par Valentin dans un volume de Bernis.
On ne me fit point de réponse ; c'en était une d'après ce que j'avais écrit. O faiblesse du cœur humain !
J'avais demandé ce rendez- vous, et j'aurais voulu que la Marquise me refusât j j'avais beau me dire que la
( '69 ) pillé seule dicîail ma conduite; quelque chose au fond du cœur me rëpe'tait qu'on ne se trouve pas impunément au milieu de la nuit avec une femme belle et adroite j que j'avais eu le plus grand tort en m'exposant à ce danger ; que c'était enfreindre mes promesses ; et que si jamais j'étais malheureux , je ne pouvais l'imputer qu'à mon imprudence. J'avais presqu'envie de ne pas me trouver au rendez-vous, mais c'était alors manquer essentiellement à madame de Chandor , qui ne me le pardonnerait jamais, et deviendrait pour moi une ennemie implacable. D'ailleurs, fautil avouer la vérité tout entière : l'absence de Méline, jointe à la certitude qu'elle devait être à moi , affaiblissait la vivacité de mon sentiment; il était aussi tendre, aussi constant, mais il Tome //,^«==, 8
( ^70 ) était moins ardent. D'un autre côte' la langueur de la Marquise , sa tendre mélancolie , la rendaient nouvelle à mon imagination. Je me persuadais quune femme susceptible d'une si profonde tristesse, était bien plus sensible que j e ne l'avais cru : mon amourpropre alla jusqu'à me persuader que c'était moi qui étais cause de ce changement, qui d'ailleurs ne nuisait en rien à sa beauté, et semblait même y prêter de nouveaux charmes.
Je me gardai bien de laisser rien pénétrer à Célanie de cette démarche, qu'elle eût désapprouvée. Pour la lui cacher , je dis que j'allais souper à la place Royale, chez la présidente de Nelson , chez qui Ton veillait fort tard , et que , ne voulant pas fatiguer mes chevaux , je reviendrais avec une voiture de place. Madame Sapinel me
crut, et n ayant d'autre droit sur moi que son amitié, elle ne cherchait point à épier mes actions. Ayant donc, au contraire de ce que j'avais dit , été' à la comédie française , et de là souper chez le Maréchal , chez qui l'on était libre de se retirer quand on voulait^ je demandai une voiture à onze heures et demie, et à minuit précis, je me trouvai à l'entrée de la rue. Je renvoie mon cocher et me rends , enveloppé dans mon manteau , à la porte du jardin : je l'ouvre, et gagne celle du pavillon, qui était fermée; j'entre. La nuit n'était pas obscure, et je distinguais les objets. Je m'assis sur le sofa qui avait été témoin de mon triomphe; et, sans avoir précisément le projet d'en obtenir un nouveau , mon imagination s'exaltait dans cette profonde solitude, dont rien n'interrompait le
( '73 ) silence. Je passai prés de deux heures dans cette singulière situation, persuadé que madame de Chandor n'avait voulu ni me répondre , ni se rendre à ma prière. J'allais sortir du pavillon , lorsque je crus entendre le bruit de la porte-fenêtre du cabinet d'Estelle; je tressaillis, et tout mon être vola au-devant d'elle. Dans cet instant, je fus réellement infidèle; car mon cœur osa désirer de l'être. Une faible lueur, que je vis à travers les arbres qui environnaient le pavillon, .i^m'assura que la Marquise s'approchait ; la porte s'ouvre enfin. Estelle paraît, vêtue d'une simple robe de mousseline , serrée contre sa taille par une ceinture de rubans roses, les cheveux rattachés avec un peigne, le cou et les bras découverts; et il faut se souvenir qu'elle les avait plus blancs
( »73 ) que l'albâtre, et qu'elle était parvenue à Tége où la beauté' est dans sa perfection ; âge qui fait les plus violentes passions, et celles qui cessent le plus promptement , parce que celte beauté' jette les derniers rayons de son éclat; mais je n'en avais jamais vu un semblable à celui qu'avait la Marquise dans celte fatale nuit. Quoi , me ditelle, vous avez eu la patience d'attendre ici deux heures , car je sais que vous êtes arrivé au moment où minuit sonnait. — Et vous n'avez pas daigné venir plus tôt. — 11 m'a fallu tout ce temps pour m'y déterminer.
Comment répondre à ce que vous me demandez? comment vous apprendre la cause de ma profonde douleur; lorsque je cesserais de m'estimer, si je pou vais trahir ce douloureux secret: Je n'en mourrais pas moins , fen mourrais plus coupable. — Que
( 174 ) parlez-vous de mourir , Estelle? Ah!
vous voulez donc m'entrainer avec vous dans le tombeau ? — Ne cherchez point à m'abuser, Alfred; vous ne m'aimez point, vous ne m'avez jamais aimée. — Pouvez-vous le croire ? — J'en ai la triste certitude ; mais bientôt je ne ressentirai plus les tourmcns de la jalousie : Ah ! ciel , qu'ai-je dit, Alfred? fuyez une femme qui ne peut vous aimer sans crime ; à qui vous ne pouvez témoigner d'amour, sans manquer à une promesse solennelle.
— Moi ! fuir, Estelle ! quand vous embrasez mon âme de tous les feux du sentiment le plus tendre. J'osai la serrer dans mes bras ; et sa résistance acheva d'égarer ma raison. ... O î Méline, tu n'aurais jamais pu croire combien ton amant fut coupable; mais ses remords te vengèrent.
A peine avais-je trahi nos sermens^
( '75 ) que Je sentis toute Tenormité de ma faute , et par une de ces bizarreries de Fespèce humaine, je pris en une sorte d'horreur celle qui en avait été cause. Cependant , je dissimulai et j'écoutai avec l'apparence de Tinté, et, tout ce qu'elle me racontait de ses tourmens et de l'effort qu elle avait fait sur ellemême pour résister à la douleur que le spectacle de mon amour pour Mcline lui avait causé. Elle eut assez d'adresse pour ne pas me demander d'y renoncer, car jamais elle n'eût pu l'obtenir. Elle me parla , au contraire, de la nécessité de couvrir notre tendre union des voiles épais du mystère, qu'il fallait laisser faire au temps ; que quatre ans pouvaient amener bien desrévolutions;quesi elle était libre...
Elle n'osa achever , soit que le cri de saconsciencerenempéchât, soir qu'elle
YÎt sur mon front se peindre l'indignation que celte pensée me fit éprouver.
Mais madame de Chandor avait tracé un plan dont pour mon malheur elle lie se départit jamais. Ce fût de paraître croire à mon amour pour elle, quelque clîose que je pusse faire ou dire pour l'en de'sabuser; et ce fut ainsi que je me trouvai pris dans un piège d'oii je ne pus sortir, et qui causa tous mes malheurs. Encore si j'avais pu prendre conseil de Cëlanie, elle m'eût aidé à rompre d'indignes fers ; mais malgré le peu d'estime que je devais à Estelle , son secret n'en devait pas être moins sacré.
Les lettres de l'abbé n'adoucissaient plus mes chagrins. 11 me parlait de Méline, de ses vertus, des progrès rapides qu'elle faisait dans les arts : sa douceur , sa bienfaisance, tout an-
( 177 ) nonçait pour moi un bonlieur sans bornes , et je me plaisais à le détruire^ en resserrant mes liens avec son ennemie ; aussi , je ne pouvais me rendre un compte exact de la manière dont je passai tout l'été .-sans cesse en guerre avec moi; cédant, néanmoins, aux séductions de la Marquise^ pour qui mon mépris augmentait chaque jour; car, je ne pouvais supporter de voir qu'elle joignît à ses erreurs l'oubli total de ses devoirs. Elle était épouse et mère; et ce qu'elle aimait le moins , était son mari et ses enfans; mais je ne faisais amais ces réflexions qu'au moment où e venais de trahir mes sermens , et jamais je ne me séparais d Estelle , sans prendre la ferme résolution d'éviter toute occasion d'être coupable. J'avais quelquefois envie de quitter le régiment des Gardes, d'entrer dans un
( '78) autre, pour avoir un prétexte de m'eloigner de Paris ; mais l'enchanteresse ne m'en laissait pas les moyens. Elle avait réalisé le plan que j'avais fait pour Méline, lorsque je serais marié avec elle ; et sous prétexte de la santé de son frère , qui était fort mauvaise depuis quelque temps, elle fut voir une maison de campagne délicieuse à Issy.
Un très-grand jardin, oii se trouvait une pièce d'eau magnifique sous les fenêtres , environnée d'orangers , rendait ce séjour délicieux. Elle engagea Auguste à venir voir celle habitation , qui plut au Comte. Le lendemain , elle l'acheta, et il fallut que je vinsse m'y établir avec mon mentor , dont véritablement la santé m'inquiétait beaucoup. L'adroite Marquise ne parut pas avoir le dessein d'habiter cette maison. Dan5 les premiers temps,
elle y Tenait une fois par semaine; même , les premières fois , elle n'y coucha pas : je crus devoir lui en faire des reproches. Il est des choses que Ton dit sans les penser , mais seulement par usage. Quel est l'homme qui n'en aurait pas dit autant , peut-être plus, à une aussi belle femme que la Marquise? Comme tout était prévu dans son plan , elle repondit qu'elle avait acheté' cette maison pour Auguste, et non comme pouvant être un moyen facile de manquer à ce qu'elle se devait; qu'elle était si éloignée de rapprocher ses rendez-vous , qu'elle ne s'occupait qu'à détruire un sentiment criminel , et qui , dans peu d'années , ferait son malheur. Elle mit son mouchoir devant ses yeux , et je crus qu'elle pleurait : elle pleurait peut-être en effet ; car il n'était rien qu'elle ne
( ,So )
pût jouer pour en venir à ses fins.
Celle douleur me loucha ; je crus y voir un repentir sincère : je voulus la consoler; elle lança sur moi un de ces regards qui font oublier la nature entière. Je me jetai à ses pieds. Je lui jurai que j'y mourrais, si elle ne m'accordait pas à Issj^ le même bonheur qu'à Paris. Ses chevaux étaient mis; elle allait partir; mais un coup de tonnerre se fit entendre. En fallait-il plus pour donner ordre de les ôter ?
Ce fui moi qui le donnai ; j'en conviens avec un plaisir bien coupable.
Auguste en fut enchante'. L'orage se dissipa ; mais il était trop tard pour partir. Nous nous mimes tous les trois à table. La plus douce confiance présida au souper : la Marquise n'avait point amené ses femmes; elle s'en passa.
UliS que je crus son frère endormi, j'allai solliciter un moment d'entretien 3 pouvais-je y manquer ? Celui que nous avions eu dans la journée avait été interrompu par l'orage : on hësila à ouvrir ; mais c'e'tait se compromettre; on pouvait me rencontrer dans le corridor. Enfin, on ouviit....
Depuis ce moment , la Mar<[uise sembla oublier le soin qu'elle avait eu de sa re'putalion ; elle vint s'établir pour tout l'automne à Issj , laissant sa maison, ses enfans à Paris. Elle n'avait amené de tous ses gens qu'un jockei, pour soigner un fort joli cheval qu'elle montait à ravir. Elle était habillée en homme, et vivait absolument comme nous; chassant , jouant au billard , et ne se souvenant de son sexe que pour manquer aux devoirs qu'il impose.