‹ Méline, ou, Mémoires du chevalier de Moncy (volume 2)Chapitre 19 sur 20 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

J-JA santë du Comle devint ensuile meilleure; la vie calme qu'il menait et les soins de sa sœur le rétablirent, 11 est certain que la Comtesse l'aimait tendrement; et c'est ce qui m'a toujours surpris, comment deux êtres si ditïérens pouvaient se convenir. Je pense que le Comte croyait à sa sœur toutes les vertus dont elle prenait le masque , et que la Marquise s'accommodait fort bien de celles de son frère; car, en géne'ral , les vertus ne sont odieuses aux êtres corrompus, que lorsqu'elles se trouvent en opposition avec leurs désirs. Le Comte me

( '83) disait presque tous les jours : Conviens, cher Alfred, que ma sœur est charmante; quelle simplicité dans ses manières! quelle naïve gaieté ! Je ne l'ai jamais vue si aimable qu'elle l'a été depuis son séjour ici. Vraiment elle joint aux vertus de son sexe les qualités du nôtre. — J'applaudissais aux louanges qu'Auguste donnait de si bonne foi à sa sœur; mais je ne partageais pas entièrement son enthousiasme : d'ailleurs , je le dis en passant aux femmes qui veulent que leurs amans conservent les illusions si nécessaires eu amour, il faut qu'elles rendent fort rares ces momens qui , tropfréquens, perdent tout leur prix; et c'est ce qui m'arriva pendant notre séjour à Issy. ISos téte-à-tèle étaient si faciles, la Marquise avait tant et tant de choses à me dire, que je finis*

sais pareil élre excède; et que je vis avec un plaisir sensible que nous allions retourner à Paris, où M. de Chandor venait passer Tliiver. IMa mère , madame et mademoiselle d Erignj arriveraient aussi très-incessamment. La Marquise, dans notre dernier léte-à-léle, oii je m'imposai la loide me conduire en homme reconnaissant des bonlés dont on m'avait comblé , ex dont je me trouvais toutefois fort aise d être affranchi, me recommanda la plus grande discrétion.

Nous trouverons peuî-être , dit-elle, quelques moyens de nous réunir, mais jamais x:hez mui , ni dans mon appartement^ ni dans ce kiosque; c'est un grand sacrifice, mais il faut le faire à ma gloire. Je le promis, et je n'eus pas de peine.

De retour à Paris, je revis Célanie

( i85 ) avec un plaisir extrême , toujours douce, égale; elle avait renonceà moi de bonne foi, mais aussi à toute coquetterie : c'était la meilleure des femmes. Elle me reçut comme un frère cheVi , ne se permit pas la moindre reflexion surle temps que j'avais passé avec la Marquise , me parla de Mé- Jine, du de'sir qu'elle avait de la voir. Ces dames , ajouta-t-clle, si elles ne logent pas chez madame de Chandor, pourraient prendre un appartement dansThôlel. — Je les y engagerai bien certainement. En effet, ma mère m'écrivit qu'elle avait enfin détermine mon père à lui donner ce qui lui était nécessaire pour son voyage ; que cela n'avait pas été sans de grandes remontrances de M. d'Allin, qui l'avait tellement impatientée , qu'elle avait été au moment de prier

(.86) mon père de choisir entre elle et son caissier.

Je concevais fort bien raniipathie de ma mère contre cet homme , par celle que j'avais pour lui. Madame de Monci ajoutait à ca lettre : Je n'accepterai point ce que madame de Chandor me propose, je n'irai point demeurer chez elle. Retiens-moi à l'hôtel de madame Sapinel un appar* tement assez grand , pour que je puisse offrir à Méline et à sa mère de le partager; ce qu'elles aimeraient peut-être mieux que de loger chez leur parente.

On pense bien que je l'aimais mieux aussi. Demeurant avec ma mère, il y aurait mille inslans dont je jouirais sans compromettre mon amie , celle que mon cœur au milieu de son erreur appelait sans cesse; la seule qui pût répondre à mon âme : avec quel iraus-

( i87 ) port jeles attendis quand je sus qu'elles arrivaient. J'engageai Auguste à venir avec moi au-devant d'elles à plus de dix lieues.

Meline et ma mère me surent un grë infini de cette attention ; madame d'Erigny en marqua sa reconnaissance à son cousin. Nous laissâmes nos chevaux à nos gens, et ces dames nous firent monter danc leurs voitures.

Tout ce que nous nous dimes , pendant le trajet jusqu'à Paris, ne peut se comprendre ; nous parlions tous à la fois : je pressais sur mon cœur les mains de Meline , de sa mère , de la mienne ; je les couvrais de baisers; j'étais ivre de joie, Auguste l'aurait plus vivement partage si Aurore eût été' du voyage. Elle était restée avec son père ; on parla beaucoup d'elle , et Auguste fit promettre à madame

( i88 ) d'Érigny qu'elle ramènerait la première fois quelle viendrait dans la capitale.

C'est ainsi que les humains disposent sans cesse de ce qui n'appartient qu'à la Divinité : l'avenir, si fécond en événemens ; l'avenir , qui renverse ce que le présent nous fait croire immuable 5 l'avenir, qui nous consolera de ce qui nous afflige maintenant, qui nous adligera de ce qui fait notre joie. Maisrhomme,àquilapluspetitepartie du temps n'appartient pas , le laisse dans son imagination conclure des marchés , acheter des terres , passer des contrats; puis encore, former des établissemens , associer à son sort une femme, jouir d'avance des enfans qu'il n'aura peut-être jamais , et tout cela dans l'espace que l'on nomme avenir.

Pour moi ; dans ce moment , j'étais

( '89) moins insensé ; car je jouissais réellement du présent. Lire clans les yeux de Méline le sentiment qui animait son cœur, lui parler du mien; profiter de tous ces riens délicieux que l'amour offre à un amant délicat qui sait commander au feu qui le dévore, pour ne point troubler la douce confiance de son amante ; partager mes soins entre ma mère et celle de Méline; leur témoigner à toutes ma reconnaissance de faire cent cinquante lieues pour venir me voir. Combien je sentais le prix d'un pareil sacrifice ; car c'en était un , surtout pour madame d'Erigny, de s'éloigner de son mari et d'Aurore. Elle me remit une lettre d'Edouard, qui m'avait écrit au moment où il se rendait à bord du Tonnant pour passer dans l'Inde. 11 voyait avec chagrin qu'un

. ( 19^ ) espace Immense nous allait se'parer; nous ne nous verrons point pendant bien des anne'es , disait-il. Hélas ! il ne pensait pas alors qu'une tempête cruelle me jeterait sur ces bords qu'il allait chercher.

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