DU CHE VALIER DE MONC Y CHAPITRE XVIII
J E recevais très-exactement des lettres de ma mère : elles m'eussent e'të agréables par le charme du style , quand un inlerét plus tendre ne me les eût pas rendues précieuses. Elle avait eu chez elle Meline pendant quinze jours : celte bonne mère me disait que la socie'té de cette aimable jeune personne avait pu seule adou- Tome II, I ^ I
cir le chagrin que mon absence lui causait ; cllecitait de mon amie mille traits de sensibilité et d'esprit qui me cliarmaient, et ces détails me servaient de préservatif contre l'atlrait enchanteur de la Marquise , qui me tenait à une fort grande distance d'elle, et ne m'en tournait que mieux la tête. L'abbe Dervaux s'aperçut du piège oii j'étais près de tomber : je n'avais sûrement pas eu l'iiUention de lui apprendre ce secret, dont je rougissais, et je n'avais pas le cœur assez corrompu pour me vanter, à mon digne instituteur, d'aimer la sœur de mon ami, une femme unie à un ëpoux respectable; et manquant par cet amour, si on peut donner ce nom à tout ce qui n'a pas la vertu pour base j manquant, dis-je, au serment que j'avais faitd'aimer toujours Méline, à qui ses parens et
(3) ma mère me destinaient; mais, sans levouloir,la passionse trahit toujours.
L'abbe remarqua une certaine affectation à parler de Meiine, et une réserve mjijte'rieuse toutes les fois qu'il était question, dans mes lettres, de la Marquise; j'aurais surtout voulu faire croire à Tabbe que je ne la voyais presque pas, et il savait le contraire. LaMarquise,maîheureuscmenl,ajant pris un goût très-vif pour moi, ne manquait pas d'écrire à madame d'Erlac des choses beaucoup trop flatteuses de son protège ; et elle ajoutait qu'il n'y avait presque pas de jours que je ne vinsse chez elle pour y voir le Comte, dont elle se plaisait à seconder les soins.
Les détails oii la Marquise entrait sur mon compte, furent lus à l'abbé par madame d'Erlac, dans un voyage
qu'il fit chez elle avec ma mère; il vit qu'ils étaient loin de plaire à Mëline : celle-ci demanda à sa tante si Estelle e'tait jolie. — Jolie n'est pas le mot, reprit la Marquise, mais belle à ravir; et elle fit un portrait fort juste de madame de Chandor.
Figurez-vous, disait-elle à Meline, une taille aussi souple que svelte, et deux pouces au moins plus que vous; des yeux comme je n'en ai jamais vus, sans aucune exagération plus grands que la bouche, noirs et doux , exprimant tout ce qu'elle veut dire ; le tehit admirable , le pied charmant , le bras et la main parfaits ; joignez à cela de l'esprit comme un lulin, une grande fortune, et un beau nom. Rien d'aussi^ heureux pour Alfred qu'elle ait bien voulu l'admettre dans sa société; c'est à ma considc-
ration. Estelle, dès son enfance, a toujours eu pour moi une grande prédilection 5 le Maréchal l'aime beaucoup;elle voit la meilleure compagnie de Paris , et je crois bien que nous trouverons notre jeune homme bien différent; mais peut-être ne voudral-il pas venir , si quelque belle nous le dispute. Méline pâlit ; ma mère regarda la Marquise, comme pour lui demandergrâce; car réellement, ajoutait l'abbé qui me donnait tous ces de'tails, la pauvre petite était au désespoir; et si elle savait, Alfred, ajoutait Fabbé dans la même lettre, que , loin de lui être fidèle, vous portez à Estelle des vœux criminels ; oui criminels, car qu'espe'roz-vous? séduire la sœur de votre ami, et, api es voire triomphe, l'abandonner pour revenir à celle qui vous est destinée, ou
(6) bien renoncer au titre d'époux et de père, rompre tout accord avec votre bienfaitrice, et vivre à Paris en heureux célibataire. Ah ! Alfred ! Alfred î il en est encore temps; arrêtez-vous sur le bord de l'abime. Si la Marquise est vertueuse, comme tout le monde le dit, pourquoi la détourner du chemin de l'honneur? Cessez, je vous en conjure, vos assiduités auprès d'elle?
Si, au contraire, cen est qu'une femme fausse et adroite, combien vous vous remercierez d'avoir rompu des chaînes qui ne vous préparaient que des peines et des embarras !
Cette lettre me pénétra d'effroi ; je vis combien j'étais coupable, et déjà je voulais l'être encore plus. Cependant, la prochaine arrivée du marquis de Chandor rendit sa femme encore plus soigneuse de sa réputation. Elle
( 7 ) dit à son frère qu'elle le priait de trouver un moyen pour que je vinsse moins souvent chez elle, sans qu'il parût que ce fût elle qui me le défendît. Auguste, qui croyait sa sœur de bonne foi , ne prit aucun prétexte pour m'engager à éloigner mes visites. Il me dit simplement que, connaissant le caractère soupçonneux de son beaufrère, il croyait prudent de n'être pas si souvent à l'hôtel de Chandor; que pour m'en dédommager, et donner un pre'texte plausible à cet éloignement, nous irions passer une partie de l'automne dans une de ses terres, où nous chasserions et mènerions la vie de garçon ; car il ne proposerait pas même à Aline d'être du voyage. J'acceptai ce que le Comte m'offrait. C'était un moyen de m'éloigner du fatal objet d'une passion qui troublait ma vie. Nous
partîmes : je ne me doutais pas que tout était arrangé avec Estelle , qui ne voulait donner aucun soupçon à son époux et surtout au public, qui ne manquerait pas de s'apercevoir que l'on me verrait beaucoup moins chez elle quand le Marquis y serait.
J'écrivis aussitôt à Fabbé que, sans me croire dans une situation aussi périlleuse qu'il l'imaginait, j'avais néanmoins pris le parti dem'éloigner quelque temps de celle qu'il croyait si dangereuse, et qui ne pouvait l'être pour un cœur aussi tendrement épris que le mien l'était de la touchante Méline. Nous partîmes, en effet, pour Pont-à-Mousson, la veille du jouroii le mari devait arriver. J'avoue que j'étais très-fâché de son retour; cependant, j'avais moins de douleur de m'éloigner d'Estelle, que je n'en aurais
. (9) eu devoir auprès d'elle celui à qui l'hymen donnait des droits dont la seule
idée faisait bouillonner mon san^^,
INëanmoins, je pensai que cette absence tranquilliserait Mëline, et son bonheur m'était plus cher que le mien.
Je lui faisais ce sacrifice avec plaisir. J'entends d'ici un de ces lecteurs qui croient qu'il est indispensable qu un. héros de roman n'aie pas la plus légère distraction , crier au scandale en me voyant passer tour à tour de l'amour sacre dont mon cœur brûlait pour Mëline , au feu tumultueux de la passion que sa cousine m'inspirait. Q^ue cette réponse calme sa colère : Ce n'est pas un roman que j'ëcris. Tout occupe des deux divinités auxquelles je rendais tour à tour un culte jusque-là aussi pur l'un que l'autre^ j'allais quitter Paris, l'hôtel
( -0) du Nord, sans vous avoir dit un mot de la pauvre Cëlanie.
Depuis le concert, elle avait chaque jour cherche des prétextes pour me laisser lire dans son cœur; mais le mien lui e'iait si parfaitement ferme que c'était inutilement. Ce que j'avais vu de ses manières aurait suffi pour que je ne m'attachasse pas à elle; certaines anecdotes qu'Auguste m'avait racontées, me guérirent entièrement de la fantaisie qu'elle m'avait inspirée un instant. Mais ma froideur ne fit pas sur elle le même effet; et je manquerais à l'exactitude que je veux mettre dans le récit des circonstances de ma vie , si j'omettais la scène qui se passa entre elle et moi la veille de mon départ pour Pont-à-Mousson.
Je n'avais point, depuis mon arrivée à l'hôtel du Nord , encore réglé avec
ma tendre hôtesse. Je lui avais remis plusieurs fois de l'argent, mais sans entrer dans aucun détail; enfin^ comme je parlais pour au moins deux mois, il fallait bien mettre nos comptes en ordre. Je descendis donc avant l'heure du déjeûner , oii je me trouvais assez souvent , parce que l'Italienne m'amusait, et que je faisais volontiers de la musique avec elle. Quoi! me dit Célanie , d'aussi bonne heure; Sëraphina n'est pas encore 46scendue ? — Ce n'est pas elle qiie je cherche. — Dieux ! serait-il possible? quoi! Alfred, vous pourriez vous occuper un instant de moi? — Je viens, madame, dis-je avec un froid glacial , savoir ce que je vous dois, parce que je pars demain. — Vous partez? — Oui , madame } avez- vous pensé que je resle-
rais eLeriiellement dans votre hôlej, où je ne comptais guère en arrivant passer que deux ou trois nuits. — PJut à Dieu que vous n'y fussiez jamais venu ! — Le compliment est flatteur....! — Ah! cruel! vous savez bien dans quel sens je le dis; mais enfin vous partez? — Oui , demain. — Et je ne vous reverrai plus. — J'espère bien que je reviendrai. Je vais chasser à Pont-à-Mousson avec Auguste , et à mon retour, je reprendrai mon logement s'il est vacant. — 11 le sera , vous pouvez en être certain; personne^ non, personne, ne l'habitera jamais!
Je pris pilië de l'extravagance de cette pauvre Cëlanie, et lui prenant la main avec affection je lui dis : Je me dois et à vous , ma chère Cëlanie, de vous expliquer ce que ma conduite
( >3) a eu d'extraordinaire. Je n'ai jamais voulu m'apercevoir du sentiment que vous voulez bien avoir pourmoi , parce qu'il m'était impossible d'y répondre; non que vous ne soyez très-jolie et fort aimable; mais mon cœur était donné au moment où je vous ai vue; donné à une femme charmante dont je dois être l'heureux époux. Célanie, à ces mots, devint d'une pâleur mortelle ; un tremblement général me fit craindre qu'elle n'eût une attaque de nerfs; mais quelques pleurs qui s'échappèrent de sesyeux la soulagèrent.
Elle les leva sur moi avec une expression divine; puis elle me dit : Alfred, vous venez de me faire un mal dont je ne guérirai pas; et cependant, je ne puis trop admirer votre noble franchise ; elle vous assure toute mon estime. Je renonce au bonheur de lou*
cher votre cœur; je renfermerai pour jamais dans mon sein le sentiment que j'ai pour vous ; mais en renonçant à l'amour , je vous demande votre amitié ; je m'en rendrai digne. De ce moment, toutes mes actions vous auront pour objet; je fus légère, inconséquente, je ne la serai plus. Je veux que vous puissiez vous dire, Célanie m'aima et devint vertueuse.
Qu'un baiser tel qu'un frère le donne à sa sœur , soit le gage de cette promesse. Je la serrai dans mes bras; il y avait dans sa physionomie quelque chose de si intéressant , que je me repentais presque d'avoir mis entre elle et moi une barrière insurmontable; elle m'embrassa avec tendresse, puis elle me repoussa doucement ; essuya ses yeux , chercha mon compte dans sa chiffonnière, le régla, reçut l'ar-
(,5) gent qui lui revenait , m'en donna quittance avec la même présence d'esprit qu'elle eût eu avec Tétre le plus indifférent ; puis elle me dit : Alfred , j'exige de vous une parole d'honneur:
c'est que, dans quelque situation que vous vous trouviez , vous n'oubliez jamais que vous avez en moi une sœur , une amie , qui sera toujours prête à sacrifier sa vie pour vous; que tout ce que je possède sera toujours à votre disposition. Je lui donnai cette parole qu elle exigeait et que je croyais ne devoir jamais être dans le cas de tenir. Puis elle monta dans ma chambre, fit faire devant elle mes malles, et me répéta que mon appartement ne serait jamais occupé que par moi; puis elle se retira dans le sien, dont elle ne sortit point même pour l'instant oii ses hôtes se mirent à table, leur faisant faire des excuses; mais
qn'une migraine affreuse la tenait dans son lit. Je voulus la voirie soir; elle me fit dire que cela lui était impossible; qu'elle me reverrait avec grand plaisir à mon retour ; qu'elle serait guérie.
Je fus singulièrement ëtonnë de cette conduite, dont je ne la crojais pas capable. Ce que je puis assurer, c'est qu'elle ne s'est pas démentie un moment.
Je fis la route avec le Comte de la manière la plus agréable. Arrive à sa terre, nous trouvâmes son vieux concierge et sa famille, qui furent enchantes de le voir. Nous vécûmes en vrais chasseurs , et pendant \qs MX semaines que nous restâmes en Lorraine , nous n'eûmes de relation qu'avec les habitans des bois. La Marquise ayant mande à son frère que son mari ëtait retourne à Brest, nous revînmes à Paris.