‹ Méline, ou, Mémoires du chevalier de Moncy (volume 2)Chapitre 3 sur 20 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Jr EiN^DAiNT tout le tcmps que je fus en Lorraine, je pensai peu à la belle Marquise, mais presque sans cesse à Méline. Madame de Chandor écrivait à son frère des lettres charmantes, ou l'esprit pétillait à chaque phrase , et dans lesquelles souvent elle ne me nommait pas. Ma mère m'instruisait toujours de tout ce qui se passait à Erlac et à Blari ; dans tout cela il n'y avait aucun événement assez remarquable pour prendre place dans ces Mémoires ; mais l'instant approchait où la fortune et l'amour ne me laisseraient plus un moment de repos.

Je retrouvai mon appartement chez.

( '8) madame Sapinel , comme elle me l'avait dit^ mais bien plus élégamment meuble que je ne l'avais laisse. Cëlanie, devenue mon amie, eut pour moi les soins et les attentions d'une sœur , et elle me parut mille fois plus aimable.

Quant à Estelle, elle me sut un gré infini de l'extrême réserve que j'avais eu avec les beautés de Pont-à-Mousson , ce qui était une source continuelle de plaisanteries de la part d'Auguste ; elle s'en attribuait la gloire; elle n'était peut-être dû qu'au basard qui ne m'avait fait rencontrer aucun objet digne de balancer dans mon cœur celles qui y régnaient. D'ailleurs, la vie très-pastorale que nous avions menés à Miron , me rappelait bien plus Méline que la Marquise La nature nous rend la vertu plus chère, et l'idée

(>9) d'un bon ménage est presque toujours à l'unisson d'un riant verger ou d'une prairie qu'un ruisseau arrose. J'avais donc plus pensé à Méline qu'à Estelle sous les frais ombrages dont le château de Miron était environné. Je n'en eus pas moins de satisfaction près de la belle Marquise, qui, en dépit de SCS trente ans, était, je crois, encore une des plus belles femmes de Paris. Elle eut l'air de me revoir avec plaisir, et malgré qu'en public elle observât avec moi une grande réserve, dès que nous n'avions en tiers que son frère, elle me traitait avec une familiarité qui souvent troublait ma raison.

Auguste ne s'en apercevait pas, parla haute idée qu'il avait de la vertu de sa sœur ; il ne pouvait avoir la pensée qu'elle me tendait sans cesse des pièges oii il fallait bien que je finisse

par tomber ; et ce fut le Comte qui, sans le savoir, y contribua. Il y avait, comme je l'ai dit, un très-beau jardin

à l'hôtel de Chandor. Ce jardin avait une porte qui donnait sur une petite rue solitaire et fort étroite, parallèle à celle où e'tait l'entrée principale de l'hdtel; cette petite rue aboutissait à la mienne. Le Comte disait un jour à sa sœur : Si le Chevalier avait une clef du jardin, il n'aurait pas besoin de voiture pour venir ici. Il n'y a pas de ce côte à l'hôtel du Nord pour cinq minutes de chemin. Je croyais que la Marquise allait se récrier sur l'inconvenance de me donner ce moyen d'entrer secrètement chez elle, ne fit aucune réflexion , prit dans son se^ crëtaire cette précieuse clef , et dit à son frère : En voici une dont je ne fais aucun usage , ne sortant jamais

(M ) à pied; lu peux la lui donner "si cela te fait plaisir. Auguste prit la clef et me la donna. Je ne savais pas alors tout le prix de ce présent ; je l'en remerciai ; néanmoins , depuis lors , je m'en servis sans cesse pour aller et venir de l'hôtel du Nord à celui de Chandor. Les valets y étaient accoutumés , et comme c était presque toujours pour aller chez Auguste , ne voyant la Marquise que très-rarement dans l'intimité , personne ne fit aucune observation. Célanie seule m'en parla.

Et comme un jour que j'étais dans son salon, la clef du jardin de madame de Chandor tomba de ma poche , madame Sapinel la ramassa et me demanda quelle était cette clef ; je le lui dis sans aucun mystère^ car je n'en trouvais pas. Elle soupira et me dit : Alfred , ce n'est pas bien , vous

m'ayez dit que vous aimiez une jeune personne que vous devez épouser , pourquoi avez-vous la clef du jardin de madame de Chandor ? — Parce que son frère me l'a donnée. 11 ne l'eût pas fait si sa sœur ne l'avait pas voulu. — Alfred , cette clef ouvrira pour vous le séjour d'une dangereuse et passagère félicite'. Et vous vous reprocherez plus d'un jour d'en avoir fait usage. La tendre amitié que j'ai pour vous m'a fait faire des informations précises sur la marquise de Chandor , quand j'ai su que vous alliez habituellement dans sa maison.

C'est La femme la plus artificieuse .

si elle vous aime , elle perdra celle qui doit vous être unie; il ne sera rien qu'elle n'emploie pour empêcher votre mariage , et ce ne sera pas son coup d'essai, — Je ne pris tout ce que me

disait Célanie que comme leffet de la jalousie que la Marquise lui inspirait 5 et, loin de profiter de ses avis, j'en fis l'usage contraire à ce qu'elle espérait. Ils m'e'clairèrent sur les sentimens de madame de Chandor, et je brûlai du dësir qu'Estelle m'apprit enfin à quel usage elle m'avait donné cette bienheureuse clef. Je me promis de hâter la de'couverle de ce secret.

Jusqu'alors je traversais le jardin sans m'y arrêter; mais dès le lendemain de ma conversation avec Ce'lanie, j'arrivai à neuf heures du matin dans le jardin ; c'ëlait vers la fin de novembre ; il ne restait plus que quelques feuilles aux arbres. Les gazons étaient dépouilles de fleurs, et tout annonçait le deuil de la nature. Cependant, cette matinée n^ëlait pas sans agrëmens. Le soleil perçait le brouillard. Le temps

était calme et l'on pouvait, sans être soupçonné d'aucun dessein , se promener dans un très-beau jardin ', je me promenai donc quelque temps j puis j'entrai dans un bosquet d'arbres verts qui était sous les fenêtres d'Estelle; je vis qu'elle était déjà levée, ce qui ne me surprit pas ; je savais qu'elle était très-diligente. Je n'avais pas fait deux ou trois tours d'allées, que j'entendis ouvrir la porte du boudoir de la Marquise, et je l'aperçus elle-même qui descendait. Incertains!

elle m'a vu ou non , mon premier soin fut de me retirer dans un petit temple dédié à l'amour , qui se trouvait au milieu du bosquet et dont l'intérieur, oii je n'étais pas encore entré, offrait à de tendres amans l'asile le plus délicieux j des glaces artistement placées devaient y répéter les charmes de la

( 25 ) divinité de ce lieu. Des piles de cousins semblaient y avoir e'te portes par la mollesse. Le jour le plus doux invitait à la tendre confiance. Enfin, Je ne cherche pas à m'excuser, je devais fuir; mais je ne sais pas si Galon en eûleu le courage. A peine etais-je dans cette voluptueuse retraite , qu'Estelle y entra, non sans jouer la sujprise, même la crainte. — Alfred , qui pouvait si matin vous croire ici : en veVilé cela est très-etrange ; je ne sais si Je ne devrais pas remonter chez moi. Si on venait. — On ne viendra pas, disjc en me precipilanl à ses genoux. Et je risquai un aveu qu'on parut écouter sans colère, mais auquel on opposa des devoirs, une réputation intacte. Je jurai que le mystère le plus impénétrable voilerait à tous les yeux mon bonheur. Estelle parut incertaine; Tome 11, 2

quelque bruit qu'elle entendit lui servit de prétexte pour m'ordonner impérieusement de la quitter; mais je ne pus douter que ma félicité n'était que différée. Je montai chez Auguste; et fus fort aise de ne le point trouver.

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