CHAPITRE XX
Je revins à l'Iiôtel du Nord assez mécontent de moi : je sentais que ma folle passion pour la Marquise detruiiait mon bonheur. Comme j'arrivais, ma bonne et sensible hôtesse ûjant reçu pour moi une lettre de ma mère, me la remit en me disant:
Voilà un talisman contre le charme de la clef. Je n'en ai pas besoin , re'pondis-je; mais je ne suis pas moins enchanté d'avoir des nouvelles de ma mère; j'en étais inquiet. Je pris ma lettre et montai chez moi, où je défendis à Valenlin de laisser entrer qui que ce fût, pas même Auguste; et, dans le vrai, c"é(ait lui que je crai-
(28) giiais le plus de voir. Quant à la lettre de ma mère , je remis à l'ouvrir lorsque le tumulte des différentes passions qui m'agitaient serait calme' ; enfin , je me déterminai à ouvrir ma lettre.
Quel fut mon trouble, quand j'y vis ces mois :
u Madame la marquise d'Erlac, » toujours pleine de bontés pour toi, » mon ami, t'a enfin obtenu un congé » pour trois mois, à compter du pre- )} mier janvier: la joie que j'en res- » sens est inexprimable, et je crois » que je ne suih pas seule à m'en ré- » jouir; encore six semaines, et je » serrerai mon fils contre mon cœur.
» Celte bonne madame d'Erlac quit- » tera peut-être sa terre pour venir » passer ces trois mois-là à Bordea ux , V et sa nièce sera avec elle. Ah! mon u bon Alfred, que tu es heureux! et
>) d'autant plus que je suis bien sûre » que tu le mériteras toujours ».
Non, je ne le méritais plus; et le ciel commença le châtiment qu'il destine au parjure, en me faisant sentir combien la disposition de mon cœur empoisonnait le plaisir pur que la lettre de ma mcre m'aurait fait goûter, si je n'avais pas manqué à mes sermens ; ca r je ne pouvais douter que si je n'avais pas été aussi coupable que j'aurais pu l'être, ce n'était pas à moi que je devais l'imputer.
La Marquise m'avait défendu de venir chez elle passer la soirée; la lettre de ma mère m'en aurait ôlé la volonté. Je me décidai donc à rester avec Célanie. Pour éloigner d'elle toute idée relative à la fatale clef, je lui fis part de la lettre de ma mère, et je lui nommai enfin l'objet de meâ
( 5û ) chastes amours. Il est difficile d'élre plus sensible que ne le fut Celanie à celte marque de confiance. Elle me félicita de bien bonne foi de ce doux accord entre le devoir et le sentiment. Vous serez heureux, me disait-elle; car je suis bien persuadée, à présent, qu'il n'est pas devrai bonheur, quand la conduite n'est pas basée sur les principes d'équité naturelle.
Malgré l'état de mon âme, je passai une soirée fort douce avec mon amie.
—Oui ! mon amie ; il n*en fut pas une plus sincère. Le lendemain, malgré la lettre de ma mère, les beaux raisonnemens de Célanie, et ce qui est plus fort , malgré l'amour que j'avais pour Méline, je me rendis dans le jardin. J'allai m'asscoir dans le temple, mais Tencbanteresse n'y vint pas.
Je montai chez son frère, qui me dit
que sa sœur était souffrante. Nous descendîmes chez elle; elle avait l'air languissant, et le néglige lui allait à ravir. Elle me tendit une main d'une beauté parfaite. Je la baisai avec transport, et je fis encore trêve avec mes principes. Elle m'engagea à déjeuner.
Comment refuser ce qui me faisait tant de plaisir. La table fut mise près du lit de la Marquise. On vint avertir le Comte que le sergent de sa compagnie le demandait. 11 nous quitta un instant. Emporte par le délire qu'elle me faisait éprouver , je lui exprimai la violence de mes transports. Elle me dit de les modérer. Mon Dieu ! si mon frère rentrait, Ali cruelle ! si vouseussiezconsenti...Sice temple...!
Quoi î ne vous y retrouverai-jc jamais ! — Je le devrais. Son frère rentra. Nous passâmes encore quelque temps auprès du lit de la Marquise,
( 52 ) quand on annonça sa marchande de modes. Elle nous renvoja en disant, en riant, qu'un gênerai habile ne laissait jamais connaître à son ennemi son plan d'attaque. Je l'assurai qu'elle n'avait pas besoin de madame Ducliap(*) pour subjuguer tout ce qui l'approchait; elle n'en exigea pas moins que nous la laissassions seul. Auguste me proposa une partie de cheval. J'envoyai chercher le mien, etnous allâmes nous promener à Yincennes. lime ramena diner chez sa sœur, qui se leva, et nous allâmes de là à TOpëra. J'accompagnai Auguste chez M. le duc d'Orlëans. Ce prince me traitait avec bonté ; car il était écrit que je n'échapperais à aucune sorte de séduction pendant îe court espace que dura le songe de ma fortune.
(*) Célèbre modiste de ce temps.