CHAPITRE XXL
iLny aquela fuite qui puisse garantir du péril , et j étais loin d'employer cet antidote pour éviter celui que je courais auprès d'Estelle. Chaque jour je la voyais , et je découvrais en elle une grâce nouvelle. Je la comparais avec toutes les autres femmes que j'avais vues; et, si j'en excepte Meline, aucune n'en approchait ; brûlé d'un feu que ses yeux attisaient sans cesse, je me sentais mourir. Chaque jour j'allais dans le temple de l'amour implorer la divinité qui en faisait le plus bel ornement j mais elle était sourde à mes vœux. Je lui écrivais les lettres les plus passionnées : elle ne
me les rendait pas ; mais elles restaient sans réponse. Enfin , décidé à tout tenter, un soir qu'elle avait donne un grand souper, j'ose lui remettre un billet au moment ou on n'avait point encore fait les parties ; et sous prétexte que j'avais un mal de tête insupportable, je me retirai. Ce billet ne contenait que ces mots : Mourir ou être à vous ; je ne quitterai point Je jardin de toute la nuit , quelque chose quipuisse en arrii^er. Et en effet, j'allai m'établir dans le kiosque, d'où je voyais tout ce qui se passait dans l'appartement d'Estelle. J'entendis sortir tout ce qui était chez elle, et il me parut qu'elle mit de l'empressement à rentrer dans sa chambre; des rideaux , jaloux de mon bonheur, ne me laissèrent d'autre jouissance que celle d'une imagination exaltée
(35) par la passion la plus ardenle. Enfin, les lumières s'éteignent; une heure se passe; je crois n'avoir plus à espérer: j'étais comme un fou; je ne pouvais résister à mes transports. Enfin , je crois entendre quelque bruit, j'écoute:
une faible lueur paraît à travers le feuillage ; elle avance; je m'élance du kiosque au-devant des pas légers que j'entends.... Je saisis dans mes bras celle que mon âme avait devinée avant de l'avoir vue. La vivacité de mon action ( peut-être les ailes de Tamour ), éteint la bougie que tenait Estelle. La nuit est sombre ; je suis seul avec l'objet des plus ardens désirs; je n'écoute rien; je l'emporte dans le temple; elle veut en vain se défendre. Je la pose sur le sopha; elle demande grâce ; et j'allais peut-être, rougissant de mon audace^ commander à mes transports , quand
elle me dit : Cruel! vous profitez (îe mon imprudence, de l'obscurité qui nous environne, de l'heure qui ne me laisse que peu d'espoir de vous échapper; mais croyez, cependant, que je saurais encore résister à ces dangers, si l'amour dont je brûle pour vous...^ Je ne la laissai point achever, et je crus alors goûter la félicité la plus grande qu'un mortel put connaître. Estelle recommença ses prières, pour qu'au moins je ne la compromisse pas : la nuit était avancée; elle me demanda, au nom de l'honneur , de la quitter.
Avait-elle le droit de le réclamer ?
N'importe; j'obéis, et me retirai avec une extrême précaution. Il était troi^ heures du matin quand j'arrivai à l'hôlel du Nord, et je n'ai jamais su si Célanie en avait soupçonné la raison.
Madame de Chandor vene^it assea
(37) souvent offrir ses vœux à la divinité du temple, dont elle m'avait nommé îe ministre; mais c'était avec une prudence, une adresse qui me surprenait toujours. Jusqu'alors nous n'avions pas osé nous risquer dans l'ombre de la nuit, et la première fois cependant que nous comptions nous réunir pendant les ténèbres , je pensai y courir un danger d'autant plus grand, qu'il aurait perdu la Marquise, et peutêtre coulé la vie à son frère ou à moi^ Le Comte devant aller monter sa garde à Versailles, j'avais déjeûné avec lui chez sa sœur, et au moment oii je la quittais, en prenant mes gants que j'avais posé sur un guéridon, je sens qu'il y avait un billet dans un des deux. J'étais accoutumé à cette manière de recevoir le mot d'ordre, de softe que je ne faisais point de gau-
chérie. Le billet portait : A minuit ^ dans le bosquet,
La Marquise, femme à précautions extrêmes quand son frère était de garde , ne donnait point à souper ; ainsi, je ne devais point venir le soir, mais ce rendez-vous me faisait espérer un bonheur dont je n'avais pas encore joui. Je me doutais que notre conversation ne se passerait pas dans le temple; que l'on m'offrirait un asile plus sûr , et oii tout me promettait le plus tendre abandon. On m'avait déjà dit que ce serait pour la première fois qu'Augute serait absent. Je ne pouvais donc point douter de la félicite qu'Estelle me réservait; et oubliant tout ce qui aurait du me faire rompre ces chaînes dangereuses, je passai tout le jour dans une ivresse qui me rendait bien coupable avec Meline; mais
( 39) je me disais : elle l'ignore, et l'ignorera toujours j je suis loin d'elle , et bien des années se passeront encore sans que je sois son époux; que lui importent ces momens qui ne m'empêchent pas de l'aimer plus que ma vie. Rassurant ainsi ma conscience, je ne m'occupai que de mon rendez-vous.
Je passai la journée à l'hôtel du Nord, et Célanie profilait de l'impossibilité oiij'ctais d'aller chezraadamedeChandor avant l'heure indiquée; mais il fallait motiver la raison qui me tiendrait absent une partie de la nuit. Un bal me servit de prétexte. On en donnait un chez l'ambassadeur de Portugal.
Je m'étais, avant de rentrer , procuré un billet ; je le fis voir à madame Sapinel, et il lui parut simple que je restasse chez moi jusqu'à près de minuit. A onze heures trois quarts
je monte en voiture et me fais conduire à l'hôtel de l'ambassadeur. Je descends et donne ordre à mes gens de rentrer, en disant que je prendrais une voiture de place pour revenir.
J'avais un domino et un masque noir; il y avait cent personnes masquées de même; ma taille n'avait rien de remarquable; j'entre dans la salle du bal ; je fais le tour et ressort aussitôt ^ en prenanten effet une modeste voiture de louage; je me fais conduire au bout de la rue oii était la porte du jardin, et donne ordre au cocher de m'attendre. J'avais ma clef, j'entre, et je trouve dans le temple Estelle, qu i hésite à m'accorder ce qu'elle m'avait promis ; j'insiste ; elle cède enfin . L'amour nous conduit et se charge de faire les honneurs du palais de l'hymen , trop accoutumé , hélas ! aux espiègleries de
son frère. Il fallait que l'on me vit au bal ; ainsi , avant trois heures , ma prudente maîtresse m'engagea à me retirer ; et chose assez rare lorsque Tamour couronne depuis un mois les vœux de l'amant fortune, ces trois heures m'avaient paru si courtes, que je croyais que les pendules étaient d'accord pour me tromper. Mais , Estelle, qui était sûre de leur exactitude, m'ordonna de la quitter. Il fallut bien obéir. Je descends le perron , traverse le bosquet et va droit à la porte du jardin. J'allais l'ouvrir , quand j'entends mettre une clef dans la serrure.
J'avoue que ma première pensée fut que je n'étais pas le seul à qui Estelle avait donne la clef du jardin. La jalousie me saisit à un tel point, que j'elais décidé à l'éclal le plus terrible plutôt que de laisser pénétrer jusqu'à
Estelle celui que je croyais mon rival. Je me donne à peine le soin de me cacher, quoique la lune vint de se lever , et pouvait servir à faire distinguer les objets. Je vois un homme en domino. Jesuis prêt à m'elancer sur lui pour le saisir, quand il est suivi par un autre masque beaucoup plus petit et plus mince; et ma surprise augmente lorsque j'entends une voix qui m était parfaitement connue , dire ; ]Ne crains rien, chère Aglaee;ma sœur est parfaitement endormie ; viens dans ce temple consacre à l'amour : viens.
Lajeunepersonne se soutenait à peine.
Auguste, car c'était lui, la prend dans ses bras et la porte jusqu'au pavillon, où je le vis distinctement entrer. Heureux d'avoir échappe au danger où la jalousie m'avait entraîne; je me hâtedesortir , et regagnant ma voiture,
Je me fais conduire chez l'ambassadeur, oii je restai maigre que j'eusse autant aime rentrer chez moi. Mais je voulais voir si Auguste y reviendrait ; en effet, vers cinq heures du matin,comme j'étais assis sur une banquette tenant mon masque à la main, je vis entrer dans une des salles du bal les deux dominos du jardin de l'hôtel de Chandor. J'aperçus qu'Auguste m'évitait, et comme j'étais fort aise qu'il sut que j'étais au bal, je m'attachai à ses pas , et le forçai de lier conversation avec moi , feignant de ne pas le reconnaître. Je lui racontai de fausses aventures de bal qui m'avaient occupé , disais - je , une partie de la nuit. Auguste, qui n'était pas certain de n'avoir pas été reconnu, me dit à l'oreille : Mon cher Alfred, je compte assez sur vous, pour vous
prier de ne pas dire à une belle dame devotreconnaissanceeldela mienne, que vous m'avez vu ici. — Et comment le dirais-je, puisque vous n'avez pas voulu me dire votre nom et celui du joli masque auquel vous donnez le bras. — Oh ! pour celui-là c'est impossible ; quant au mien , vous le saurez demain matin. Adieu -, laissezmoi je vous prie. Je ne voulus point l'embarrasser plus long -temps. Je quittai le bal, et revins à l'hôtel du Nord.