CHAPITRE XXIL
JLje lendemain matin, en effet, Auguste vint chez moi. Mon ami, me dii-il, m'avc z-vous reconnu hier?^ Sans aucun doute. — Je vous en supplie, ne le dites pas à ma sœur; c'est une aventure très-brillanle^ mais qui me perdrait si on pouvait savoir le nom de cette charmante personne. Je retourne à Versailles; si vous entendez dire à quelqu'un que j'ëiais au bal, niez-le effrontément. — Volontiers.— Vous êtes iieureux, Alfred; ce sexe qui trouble l'univers ne nuit point à votre tranquillité; pour moi, il me subjugue sans cesse; et j'ai beau faire des projets de sagesse, il m'y fait
toujours manquer. Mon Dieu ! il est plus de onze heures, et il faut que je sois à midi au Château. Je lui souhaitai toute sorte de bonheur, et ne pus m'empécher d'admirer combien le mien avait ëtë grand, en n'ayant pas e'të rencontré par le Comte dans le jardin.
Frappé de ce danger, je crus qu'il était indispensable que je fisse part à la Marquise de cet événement : j y allai donc à Theure du déjeuner. Je traversai le jardin comme j'avais coutume; la Marquise y était. Elle fut surprise de me voir. Je lui dis ce qui m'amenait. Elle frémit du danger que nous avions tous couru, et convini qu'il ne fallait plus s'exposer dans des scènes de nuit, qui ne laissent aucun prétexte : elle n'en fut pas moins offensée que son frère se permit d'aine-
( 47 ) lier chez elle sa maîtresse , et regretta que la crainte de me compromettre ne lui permit pas de s'en plaindre.
Cette aventure suspendit nos rendez^vous; il ne nous restait d'autres momens que ceux dus au hasard de nous rencontrer seuls pendant le jour.
Celte contrainte prolongea mon illusion , et je ne voyais pas sans une sorte de chagrin que j'allais être oblige' de ni'oloigner de la Marquise pendant trois mois; aussi, ëtait-cede très-bonne foiquejeluite'moignai toute ma peine.
Elle le crut, et m'assura qu'elle ferait ^'impossible pour faire le voyage de Bo'.^deaux , sous le prétexte d'aller voir sa vieille cousine. J'étais fâche de la quitter ; mais je sentais que sa présence à Bordeaux me générait. Cependant, je ne pouvais l'en dissuader; il iallut donc abandonner à la desti-
(48) née ce voyage, et me préparer au miin. La Marquise me reçut encore la veille dans le temple, et me fit jurer de lui conserver mon amour. Je le promis, et je savais bien qu'il n'en serait rien; que près de Méline, je re»
prendrais bientôt tout le feu dont elle avait embrasé mon âme, et que j'oublierais Estelle. Mes assurances d'amitié, au moment oLi je me séparai d'Auguste, furent bien plus sincères.
Je l'engageai à venir à Bordeaux. Impossible, me dit-il; celle que vous avez vue au bal est encore en France; je ne veux rien perdre d'uii bien qui ne me sera que trop tôt et pour toujours enlevé. Je compi is que celle qu'ii aimait était une Princesse étrangère, et je n'en ai jamais su davantage.