CHAPITRE XXIII
IVloN vojagc fui fort heureux, et j'arrivai le quatrième jour à six heures du soir. Il faisait un froid très-vif, et cependant ma mère était restée constamment à la fenêtre. Dès que je l'aperçus , je me precipiiai de ma voilure pour me jeter dans ses bras.
Nous nous tînmes plusieurs minutes serres l'un contre l'autre, sans pouvoir prononcer un mot. Enfin , ma mère dit : Ah î c'est toujours mon Alfred;, toujours tendre, aimant. II est fort bien, disait mon père, que j'avais aussi embrasse. Us m'emmenèrent dans la salle à manger où le couvert e'tait mis depuis trois heures.
To?ne II. 3
(5o) — Quoi î vous n'avez pas dine. — Non , dit mon père; est-ce qu'il y aurait eu moyen avec ta mère ? depuis ce matin la tète lui tourne. Peux-tu croire que depuis quinze mois que je ne t'ai vu, je puisse me priver volontairement du plaisir de dîner avec toi !
Ma mère paraissait enchantée de Hie revoir. Elle faisait remarquer à mon père , avec orgueil , combien le séjour de Paris avait changé en mieux ma tournure. J"en conviens , disait mon père; mais je voudrais quau lieu d'avoir acquis ces grâces dont vous faites tant d'état, il eût même perdu celles qu'il avait quand il nous a quitté. — Et à quoi bon ? — A ce qu'il n'eût pas pris un parti dont il se repentira un jour, et il ne sera plus temps. — Mon ami,iiious irons der
( 5. ) main à Erlac, la Marquise nous at^ tend. — Oh ! cela est bien pressé , il ne pourrait pas me donner celle première journée. — Qui vous empêche d'y venir? — J'irais donner, par ma présence , mon assentiment à la plus haute des folies , marier deux cnfans.
— Mais qui parle de mariage. — Qui en parle, toutes vos actions. Est-ce que je ne vous ai pas vue depuis dixhuit mois, passer votre vie avec tous ces gens-là ; aller sans cesse à Blari chez des personnes foi t respectables , mais que vous n'eussiez pas voulu voit* s'ils eussent élé mes amis. Une famille pauvre. Que n auriez-vous pas dit , si je vous les avaisprésenlé comme devant en faire votre société ? Quel ridicule n'eussiez-vous point versé sur eu7^?Maisparcequ*ilsont unefille,que madarne d'Erîac s'est mis dans la tète
de marier à Alfred. — Je ne sais où vous prenez de semblables visions. — C'est aussi une vision , quand je dis que vous avez eu celle pelite Mëline pendant six semaines chez vous. — Vous la trouviez aimable. — J'en conviens , elle est charmante . — Ah ! mon père , puisque vous la trouvez telle , s'il était vrai que ses parens voulussent me la donner, pourquoi vous opposeriez vous? — Parce que
c'est une folie de se marier si jeune , d'épouser une femme sans fortune^ d'une naissance au-dessus de la vôtre... qu'enfin, ce mariage ne me convient pas, et je vous défends d'y penser. — Ah ! mon père, pardonnez-moi; mais il nie semble que vous avez pris une manière bien opposée à vos désirs:
j'ignorais que les parens de Mëline voulussent consentir à mon bonheur,
(53) et vous me rapprenez ; vous dites que Méline est charmante : ce consentement et cet eloge peuvent-ils sY'loigner de mon souvenir; et ne dois-je pas cspe'rer qu'un jour vous vous laisserez toucher par ma constance ? — Ce que vous dit là votnj fils est trèsraisonnable : jusqu'à présent^ je lui avais cache mes arrangemens et ceux de la Marquise ; mais puisque vous les lui avez appris, souffrez que je lui en parle : Oui, mon fils, ce mariage est arrête; mais il n'aura lieu que dans quatre ans. — Ah! ma mère, il est donc vrai que je pourrais épouser Meline? Mon père! laissez-moi l'espërance que vous y consentirez. — Jamais. — Monsieur de Moncj, reprit ma mère d'un ton grave , il me semblait que vous aviez de l'amitié pour moi; que vous me teniez quel-
que compte de raltachernenl que j'ai pour vous; mais je vois que je me suis trompée: je vais e'crire à madame d'Erlac que vous vous opposez formellement à nos projets ', et que le desespoir de voire fils, mon propre chagrin , tout cela vous est fort e'gal... Eh... faut-il quejecrive? dites, monsieur, le faut-il?... Mais aussi je vous proteste que, ne pouvant supporter le désagrément que cette affaire me causera, je pars sur-le-champ pour Paris, je me mets à l'abbaje Saint- Antoine , dont ma tante est supe'rieure, et que Bordeaux ne me reverra jamais. Faut -il que j'écrive? dites, monsieur, dites?.... Et elle mit son
mouchoir sur ses jeux Mon père,
qui crut que ma mère pleurait, et que réellement elle voulait partir pour Paris, lui prit la main avec tendresse
et lui dit : Eiéonore, vous savez bien faire tout ce que vous voulez; car en me disant que vous vous éloignez de moi si je m'oppose à vos desseins , c'est me dire qu'il faudra bien que j'y cède , quelque éloignes qu'ils soient de mon opinion , puisque sans cela je mourrais loin de vous. Ma mère ota son mouchoir de devant ses yeux : son regard avait quelque chose de si touchant, que je conçus que mon père n'eût rien à lui refuser. Mon ami , ditelle , cessons donc de nous tourmenter. Vous voyez que le temps fixé pour ce mariage se rapproche entièrement de vos ide'es : la jeune personne aura vingt ans, Alfred vingt-quatre; ainsi , ils seront raisonnables l'un et l'autre. — Oh! très -raisonnables; mais^ enfin, c'est moins insensé que si on les eût maries dans ce moment-ci;
du reste ^ comme vous avez pris tous vos arrangemens sans moi, trouvez bon que, jusqu'au moment de conclure^ je garde dans cette affaire le plus parfait incognito : il sera temps de donner mon consentement au moment de la conclusion. — Mon Dieu!
oui , dit ma mère ; tout ce que je vous demande, c'est que si, par hasard, madame d'Erlac et M. d'Erigny vous parlaient de ce mariage, de ne pas démentir ce que je leur ai dit, que vous y donniez votre consentement.
— C'est en cela que vous avez eu grand tort. — C'est à vous, mon ami, que vous pouvez vous en prendre: accoutumée à n'avoir avec vous qu'un cœur et qu'une âme , ai-je pu croire qu'une chose qui fait mon bonheur, celui de mon fils, vous pussiez vous y opposer.... — Ah! enchanteresse, vous
(57 ) savez bien toujours avoir raison : allons , faisons la paix j je ne dirai rien qui contrariera ce que vous aurez pu dire. Je me jetai dans les bras de mon père; je ne savais comment lui le'moigner ma reconnaissance. 11 me repoussait doucement ; il paraissait embarrassé vis-à-vis de moi de sa faiblesse et me dit : Je cède aux vœux de votre mère; mais n'oubliez pas que je ne donnerai officiellement mon consentement que dans quatre ans. Je trouvais ce termequatre siècles; mais, mal# gré cela, j'étais heureux d'avoir acquis, depuis mon arrivée, la certitude de mon mariage , et celle que mon père ne s y opposerait pas.
Le reste de la soirée fut fort agréable. Ma mère répara par mille grâces le moment de chagrin qu'elle avait donné à mon père, et lui offrit même de re-
tarder de deux ou trois jours son voyage à Erlac, Non, dit mon père; puisque les choses en sont là, il ne serait pas poli de paraître si peu empresse'. J étais bien de cet avis ; car revoir Mëline était ce que je desirais le plus; et surtout la revoir avec la certitude d'être son époux, me paraissait une félicité au-delà de toute expression. 11 fut donc convenu que nous déjeûnerions avec mon père, Tabbé Dervaux, M. Allin, et qu'ensuite nous mouLerions en voiture pour nous rendre, ma mère et moi, chez la Marquise.