‹ Méline, ou, Mémoires du chevalier de Moncy (volume 2)Chapitre 8 sur 20 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Uès que je fus seul dans mon appartement, je me livrai à tout le charme d'un amour heureux ; car je ne pouvais douter que Mëline ne partageât pas mes senlimens : tout ce que ma mère m'avait raconté d'elle me prouvait que je n'étais pas oublié , et je me faisais la plus touchante félicité de revoir celle à qui ma vie devait élre unie. Je trouvais qu'attendre quatre ans était bien long; mais je me flattais que j'obtiendrais de mes parens d'abréger ce temps : dans l'ivresse oii la certitude de mon bonheur me jetait, je ne pensais point à madame de Chandor. Lorsque le véritable amour oc-

cupe les puissances de lame , il écarte tout ce qui n'est que l'illusion du plaisir; et quelque belle que fût Estelle, son image ne pouvait soutenir le parallèle avec celle de la vertu , sous les traits de Méline.

On pense bien que la longueur de la nuit me parut insupportable; je sonnai Valentin qu'il ne faisait pas encore jour. Nous ne devions partir qu'à dix heures; et sachant qu'il en était au plus cinq^ je ne m'en fis pas moins coiffer. Je sortis que l'on pouvait voir à peine à se conduire dans la rue; mais j'étais sûr de trouver i'abbé Dervaux déjà levé : il eut une grande joie à me revoir. Je lui racontai de la vie que je menais à Paris , tout ce que je pouvais en dire. Il me vit si amoureux de Méline, qu'il ne douta pas que ses avis m'avaient ga-

(6i ) ranli de la séduction de madame de Chandor. Nous n'en parlâmes point; mais beaucoup du Comte, dont le caractère, d'après ce que je lui disais, lui plut infiniment. Je fus deux heures avec ce précieux ami, et je le ramenai avec moi chez mon père. Ma mère n'était pas encore levée. Nous entrâmes chez M. de Moncj , à qui l'abbë fit compliment de mon retour; et lui parla de moi avec l'indulgence de Tamitië, ou plutôt avec l'aveuglement d'un maître qui s'admire dans son ëlève, quelque peu admirable qu'il soit.

Il y avait à peu près une demiheure que nous étions dans le cabinet de mon père , quand Allin y entra. Il vint à moi les bras ouverts. Je me serais volontiers détourne pour ne pas l'embrasser, taut cet homme me dé-

plaisait. Helasî pourquoi ne faisait-il pas éprouver le même sentiment à mon père et à ma mère? Je pris néanmoins sur moi de répondre à l'accueil qu'il me faisait ; mais je me sentais mal à mon aise. Ma mère descendit; on servit le déjeûner, ce qui me tira d'embarras.

La conversation ne roula que sur moi, sujet qui ne m'intéressait guère.

Allin ne put cependant se dispenser dy mêler quelques lamentations sur la rareté de l'argent, la hausse des denrées , la difficulté de placer sûre»

ment ses fonds. Il cita deux ou trois maisons de Bordeaux des plus renommées, et dit que Ton craignait qu'elles ne manquassent. Enfin , ce maudit homme avait l'art funeste d^altérer les plus douces jouissancesjil semblait, qu'incapable de connait re le charme

(63) de l'amitié, il ne voulait pas que les autres pussent en jouir.

Enfin , l'heure du départ arriva.

Mon père me fit quelques plaisanteries sur mon impatience; mais d'une manière qui me prouvait qu'il avait pris son parti de ne point contrarier ma mère dans ses projets. Il nous fit promettre de ne pas être plus de huit jours; car tu sais bien, Ele'onore, ajouta-t-il , que sans toi la vie m'est insupportable. Je te montre ma faiblesse, tu en abuses, c'est dans l'ordre ; mais toujours point de mariage avant quatre ans. — Non, je vous le promets. Elle se laissa embrasser de bonne grâce, et nous montâmes en voiture.

De ce moment, jusqu'à celui oîa nous aperçûmes les tourelles du château d'Erlac, nous ne parlâmes que de Méline.

Comme le cœur me battait en arrivant à Erlac! J'aurais voulu courir me précipiter à ses pieds ; mais le respect me retint; je donnai le bras à ma mère pour descendre de voiture.

J'entrai dans le salon; nous n'y trouvâmes que l'abbé Lebrun : la Marquise était fort souffrante, et ne quittait pas sa chambre depuis huit jours j Méline était auprès d'elle.

Un moment après, je vis entrer un très-beau jeune homme ^ à peu près de mon âge. Il me fit éprouver un sentiment de jalousie dont je ne fus pas le maître, et qui dura jusqu'au moment qu'il dit à ma mère que sa tante le chargeait de lui faire des ex* cuses y si elle n'était pas encore descendue ; mais que la goutte ne lui permettait pas de marcher. Ma mère dit qu elle allait monter. — Ma tante

( 65 ) va se faire conduire ici dans peu d'inslans. —-Je compris que ce beau jeune homme n'était autre que le frère aîné de Mclirie; et alors, je me sentis pour lui autant d'amitié que dans le premier instant il m'avait inspirédehaine.Oserais-je, lui dis-je, vous demander des nouvelles de votre famille? Edouard, qui savait ce que nous devions être l'un à l'autre^ parla de tout ce qui l'intéressait avec la plus grande sincérité. 11 m'apprit qu'il venait d'entrer dans la marine, et que madame d'Erlac lui avait fait une pension de 1 200 francs , ce qui le mettrait à même de se soutenir au service. Je sus gré à la Marquise de cette bonne action. Les deux petites , dit-il , sont placées à Saint-Cyr.

Edouard ajouta que sa mère n'avait pu se séparer de ses enfans sans une

grande douleur ; mais il a fallu céder aux ordres de ma tante, qui a signifie que si on n'acceptait pas ces honorables secours du Gouvernement, qu'on n'avait plus rien à espérer d'elle ; qu'elle renverrait même Méline, et ne voudrait plus entendre parler d'à ucun de nous. Il a bien fallu que ma mère se résignât. Il est si peu de gens qui sachent vraiment obliger. Quoique ma tante soit très-riche, et n'ait qu'un fils , gouverneur de Pondichéry , qui a une fortune immense, elle veut toujours s'en remettre le plus qu'elle peut au Gouvernement pou r nous servir; et si on refusait quoi que ce soit, il faudrait renoncer à en obtenir jamais le moindre service. Elle exige que mon jeune frère soit dans l'état ecclésiastique; elle lui a obtenu une place au séminaire de Poitiers , dont

(67 ) l'evéque est son parent. La seconde de mes sœurs sera, dit elle, abbesse; elle voulait qu'elle entrât déjà au noviciat; mais heureusement ma mère n'a pas voulu encore y consentir; tout cela la désespère. Mon père, au contraire , qui meurt d'inquiétude de ce que nous deviendrons après sa mort, approuve tous les plans de sa tante, et il faut bien que ma mère y consente ; car elle n'a jamais osé résister à mon père en la moindre chose. Que je me trouvai heureux que les projets de madame d'Erlac fussent d'accord avec mon amour! Je remerciai bien sincèrement Edouard de la confiance qu'il me témoignait, et je l'assurai de mon attachement le plus sincère.

Il me dit que madame d'Erlac le faisait entrer dans la marine, pour renvoyer dans l'Inde auprès de son

(6S) fils. Je sais que c'est ^e chemin d'une grande fortune ; mais m'ëloigner de ma mère et de m'es sœurs, pour de longues années , est pour moi une sensible peine.

La redoutable tante arriva enfin dans le salon , portée par deux de ses gens, qui la posèrent sur une chaise longue où elle s'elablit. J'espérais voir, au même instant, ma bien-aimëe, mon cœur volait au-devant d'elle; mais elle n'avait pas eu la permission de paraître aussitôt, parce que madame d'Erlac voulait me voir, me questionner tout à son aise; au lieu que l'on imaginait bien que si Mëline eut été là , je n'aurais etë occupe que d'elle. Après donc que la Marquise eut fait mettre sur sa chaise longue ses deux chats, ses deux chiens, et dit quelques mots de tendresse à ses

( 69 ) perroquets, qui e'iaient avant elle dans le salon, il me fallut re'pondreà l'ialerrogaloire le plus exact. Je ne pouvais m'empéclier de sourire, quand la Marquise cék'brait la haute vertu de madame de Chandor. Enfin, après une heure du plus insupportable ennui, la Marquise voulut bien sonner, et faire dire à Me'line de descendre.

Ah! qui peindra ma joie, mon ivresse, en revo3^ant l'idole de mon cœur encore embellie, etqu'un trouble enchanteur rendait si inleVessante, qu'il m'est impossible de me rappeler ce moment sans ressentir encore circuler dans mes veines le feu qui, dans cet instant, embrasa mon âme, sans qu'il me fût possible de me permettre d'exprimer l'amour dont mon cœur était plein.

Ma mère se leva, alla au-devant d«

(70) Meline, la prit dans ses bras, la couvrit de baisers. Méline répondit à ses caresses avec le plus aimable abandon. Et moi, dis-je enfin, vous ne me parlerez donc pas après dix-huit mois d'absence? — N'est-ce donc rien vous dire , que de témoigner tant de tendresse à celle qui vous est si chère ? 11 fallut relever les oreillers de la chère tante, et s'asseoir au pied de sa chaise longue, comme elle en avait reçu Tordre. Allez, messieurs, nous dit madame d'Erlac, jouer au billard. Le neveu , qui savait que cela voulait dire : vous me gênez, m'emmena, quoique je n'en eusse pas grande envie.

Je vis que INIéline me regardait tristement; mais il n'en fallut pas moins sortir du salon.

Dès que madame d'Erlac se vit seule avec ma mère , sa nièce et l'abbë

(7» ) Lebrun , elle parla ainsi à sa nièce : Je viens de me convaincre que leducation, les exemples les plus respectables ne servent à rien ; et que la violence des passions l'emporte sur les leçons de retenue, de modestie qu'une jeune personne reçoit à chaque instant.... — Ma tante. — Taisezvous , et ecoutez-moi.

Je devrais , mademoiselle , vous faire les plus vifs reproches de votre faiblesse. Quoi , sans que vous connaissiez les intentions de vos parens, vous osez, ouvrir votre cœur à un sentiment que rien n'autorise. — Ma tante. — Ne m'interrompez pas. Demandez à M. l'abbe Lebrun ce qui est destine' à celles qui s'abandonnent à leurs passions ; olles sont punies dans ce monde et dans l'autre. Ma mère était sur les épines j c'est d'elle

(7^ ) que j'ai su les deuils de celte singulière conversation. Elle voyait cette pauvre IMeline dans 1 état le plus pénible ; elle prit sur elle de venir à son secours. Soyez sans inquiétude, ma clière petite ; votre chère tante est la bonté même, et tout ceci finira bien. Méline, qui étouffait, ne put résister à son attendrissement, et vint se jeter dans les bras de ma mère en fondant en larmes. — Nouvellepreuve de voire falale passion à laquelle cependant il faut bien mettre un frein. Répondez-moi à présent : vous aimez donc bien éperduement Alfred.... Voyez si elle parlera. Je ne pouvais, il n'y a qu'un instant, la faire taire : je l'interroge, elle ne répond pas.

Méline, cachant son beau visage dans le sein de ma mère , répondit de manière à ce qu'on pouvait à pein«

( 75) rentendre. — Oui , ma lanle. — Eh bien ! qu'en arrivera-t-il à présent, si ce n'était pas mon intention et celle de votre père de vous le donner?

— Je mourrais. — Je mourrais , la belle solution; on ne meurt point, mademoiselle : mais on se conduit mal, et si on meurt, c'est de honte, de desespoir; on est abandonne de sa famille, des ministres du Seigneur, et on meurt dans Timpenitence finale.

— Mon Dieu , ma tante, j'espère bien que rien de tout cela n'arrivera. — Non, parce que par un bonheur dont vous n'êtes pas digne , les arrangemens de votre pèie et les miens sont de vous marier avec l'objet de votre belle passion. — Cela est-il vrai, ma bonne amie, dit Meline en jetant sur ma mère qu'elle tenait toujours embrassée , un regard céleste. — Oui

Page 1