CHAPITRE LXir
J E crus f d'après ce qui sVtail passé entre madame de Chandor et moi , qu'elle viendrait moins fre'quemment chez sa cousine; je me trompais : elle y vint avec la même assiduité ; mais un changement très-sensible se fit remarquer en elle et dans ses manières.
Elle quitta le rouge, vendit ses diamans, dont elle donna le prix pour aider à former un établissement phi" lantropique y qui était alors de mode en France. Sa toilette était modeste.
En quittant le deuil , elle ne fit point reprendre à ses gens la grande livrée; enfin, elle n'eut plus de caprices; et on aurait pu croire qu'elle était
( "6) devenue ce que l'on appelle dans le monde une femme accomplie. Son frère, qui n'e'lait point instt-uit des propositions qu'Estelle m'avait faites et de mon refus, cherchait inutilement à pénétrer la cause d'une si grande re'forme, d'autant plus bizarre, que ce n'était point un retour à la Rehgion; elle faisait profession publique d'athéisme, et traitait d'esprits faibles et d'hjpocrites tous ceux qui croyaient en Dieu. Quelquefois Auguste lui demandait pourquoi, ne voyant rien au-delà de la vie, elle se privait de mille jouissances qui la rendent plus heureuse. — Tu te trompes, mon frère; l'amour de l'ordre sufht pour nous faire éviter tout ce qui peut nuire à notre perfectibilité; et rechercher avec ardciu- ce qui nous y conduit est la vraie féHcilé de l'homme.
J'ai reconnu le néant de tous les vains amusemens , la nécessité de restreindre ses besoins, de manière à ajouter au superflu qui appartient de droit à la classe souffrante de la société. D'ailleurs, à quoi bon ce luxe insensé j à qui voudrais-je plaire? je ne me remarierai jamais; et un profond soupir interrompit son discours.
Elle reprit : Mon frère, je ne prétends plus qu'à l'estime 5 mais je la veux parfaite ; je veux qu'il n'y ait pas une seule de mes actions qui ne porte l'empreinte de la vertu la plus pure.
— C'est très-bien fait, ma sœur, dès que cela te convient; quant à moi, je n'espère pas arriver à cette perfection tant vantée et si loin de la pauvre humanité. Auguste rendit à sa femme cette conversation. Je crois, dit-il , que ma pauvre sœur a subi le
- ("8) joug : la fière EsLelle aime, j'en suis sûr; et, ne voulant point en convenir peut-être avec elle-même, elle s'entoure d'un échafaudage de vertus qui ne la rend point heureuse. En me disant qu'elle ne se mariera pas , elle a soupiré : je voudrais bien connaître celui à qui ce soupir s'adressait , je ferais tout au monde pour l'engager à faire le bonheur de ma sœur; car sûrement il est digne d'elle : Estelle ne peut avoir fait un mauvais choix.
J'écoutais Auguste, je ne re'pondais que des mots vagues, et j'en savais plus que lui sur le compte de sa sœur. Il n'e'tait pas le seul qui s'aperçut de la réforme de madame de Chandor.
M. d'Orgeville, porté naturellement vers l'austérité des mœurs , aimait beaucoup mieux sa cousine depuis que tout respirait en elle la modestie,
( '^9 ) la douceur , la haine des vices , et l'exercice constant de la bienfaisance.
Comme la perfide Marquise avait beaucoup desprit et d'instruction , elle trouvait le moyen de s'emparer du mari de sa cousine, et souvent ils causaient une heure de suite sans paraître s'apercevoirque nous e'tions dans le salon. Méline en plaisanta son mari , et dit qu'elle avait presque envie d'être jalouse. M. d'Orgeville convint que la Marquise l'inte'ressait infiniment par la grâce qu'elle joignait à la solidité de ses discours; et que depuis qu'elle n'avait plus de pre'lenlion , c*e'tait vraiment une femme charmante. Ces conversations entre Estelle et M. d'Orgeville devinrent plus fréquentes, et nous en conçûmes de l'inquiétude.
En vain je demandais à Méline de
( l'-^o ) nous réunir quelques iustans; elle ne voulut pas j consentir. Mon ami , me disait-elle , je ne sais 5 mais un pressentiment que Je ne puis éloigner de moi me poursuit. Cette e'tonnante liaison qui s'est tout à coup formée entre mon mari et ma cousine, me fait craindre quelque trahison : au moins, ne laissons aucune prise par notre conduite à la me'chancelé. Je combattais ses craintes , et au fond du cœur, je ne les en ressentais pas moins. Méline avait reçu des nouvelles d'Edouard; on l'attendait incessamment enFrance; et Aurore, qui aimait son frère à la folie, obtint d'Auguste qu'il la mènerait à Rocliefort , où M. d'JÎrigny devait débarquer , et où il était essentiel que nos amis allassent l'attendre pour lui apprendre que j'existais j car personne n'avait osé le
lui écrire, dans la crainte qu'une lettre perduene trahit notre secret. Le voyage d'Aurore parut affliger Méline, mais elle n'avait aucune raison de s'y opposer. Je la vis aussi partir avec regret , mais l'espoir de revoir bientôt Edouard me consola.
Le soir même du départ d'Auguste et d'Aurore, M. d'Orgeville ne parla qu'à madame de Chandor. Leur conversation était très-animée. J'entendis deux fois le mari de Méline dire :
C'est impossible , cela n*est pas ; sans pouvoir distinguer quel était le sujet de leur entretien; mais à souper, M. d'Orgeville parut pensif: la Marquise fut très - affectueuse avec sa cousine , et plaisanta avec moi de la manière la plus dégagée. Avant de se retirer, madame deChandor dit à Méline ; Ma cousine, je vous enlève Tome V* 6
demiiin M. d'Orgeville pour trois ou quatre jours; je veux lui faire faire connaissance avec un philosophe qui vit à la campagne, à quelques lieues de Paris , dans une profonde retraite; ce qui fait que je ne vous engage pas à être du voyage. — Je serais fâchée de vous gêner , reprit Me'line avec l'air assez mécontent. M. d'Orgeville convint qu'il irait prendre la Marquise au point du jour , et se relira dans son appartement , non cependant sans avoir paru flatté du sentiment de jalousie que sa femme lui témoignait ; faisant allusion au vers si connu de Racine:
Si Tilus est Jaloux, Titus est amoureux.
Aiusi, rien, à ce moment, ne dut nous faire craindre l'orage qui se formait sur nos lêlcs.