‹ Méline, ou, Mémoires du chevalier de Moncy (volume 3)Chapitre 15 sur 29 · CHAPITRE LXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXIII

Les jours de deuil étaient arrives, et les malheurs qui nous accablèrent prouveront à ceux qui liront ces Mémoires, qu'il n'est qu'une seule route qui conduit au bonheur : celle d'accomplir fidèlement ses devoirs, et nous les avions tous violés. Les sermensd'lijmen en imposaient de sacrés à Méline; les miens l'étaient-ils moins envers M. d'Orgeville ? il était mon bienfaiteur, il me tenait lieu de père depuis de longues années. Sa fortune, son crédit, son expérience, ses rares connaissances, il avait tout mis en commun avec moi , qui n'avais rien à lui offrir que mon amitié et ma re-

connaissance ; et toute ma conduite avec lui, depuis son mariage, n'avait été qu'une suite constante d'ingratitude , de mensonge : loin de lui tenir compte des biens dont il me comblait, je n'avais été occupé que de lui enlever le plus précieux de tous : la vertu de sa compagne, qui, sans la fatalité qui nous réunit, eût été épouse aussi fidèle que mère tendre. La Marquise n'était pas femme à penser que nous brûlions d'un feu pur. Elle avait trop d'expérience des passions pour nous croire vertueux. Elle nous avait observés avec une maligne curiosité, et elle n'avait aucun doute de notre intimité; elle croyait avec quelque vérité, que si elle n'avait pu surprendre entre nous aucun rendez - vous , ce n'était point l'attachement à ses devoirs qui retenait Méline ^ mais crainte de

son époux. Elle résolut donc, dans son infernal cœur, d'éloigner M. d'Orgeville de manière à nous donnerune sécurité qui devait nous perdre.

Hélas ! nous n'en profilâmes que trop , et ma passion insensée mit le comble à l'imprudence....! et lorsque le temps n'a pu apporter de terme aux remords qui me déchirent, je ne puis trouver d'excuse qu'auprès de l'amant qui a connu le bonlieur inappréciable de s'endormir près de celle qu'il aime, pour se réveiller plus amoureux encore. Mais, devais-je demander à madame dOrgeville d'oublier ainsi toute pudeur? N'était-ce donc pas assez de lui faire manquer à ce qu'elle devait au plus respectable des époux, sans l'exposer à un danger auquel il était impossible qu'elle put se soustraire; et dont la honte , si nous étions surpris ,

( '^C ) rejaillirait sur celui dont elle portail le nom. Mais aucune de ces reflexions ne m'occ jpa : je voyais une occasion peut - être unique dans notre position. Nous nous trouvions absolument seuls dans l'hôtel. M. d'Orgeville absent , ce qui n'avait pas été un seul jour depuis trois ans , ce qui ne se trouverait peut-être plus; M. et madame de Mello partis depuis huit jours j il n'y avait donc que des domestiques dont nous n'avions rien à redouter; car on se rappelle l'escalier qui descendait dans le jardin près la porte du boudoir, oii il s'en trouvait une autre qui communiquait à la chambre à coucher de Méline^

Celle-ci , qui était embarrassée en pensant que nous serions tête-à-tcte à dîner, fit prier ma mère et l'abbé Dervaux. Malgré mon attachement

( 1^7 ) pour l'un et l'aulre, leur présence me gênait. Je me plaignis à Mcline d'avoir voulu avoir des tiers, lorsqu'il eût été si doux d'être seuls. Mou amie ne me cacha point qu'elle avait cru que c'était nécessaire ; qu'elle se sentait trop faible ; qu'elle devait e'vitcr une occasion si dangereuse. J'e'clalai en reproches ; je dis qu'elle ne m'aimait point, et mille autres extravagances que je ne cessai pas de lui re'pëter pendant trois jours , et dont je ne puis me souvenir sans une profonde douleur ; car ce fut par ce moyen que je déterminai ma malheureuse amie à ' consentir, le quatrième jour, à me remettre la clef de son boudoir. La voilà , me dit-elle, il le faut , puisque je n'ai point d'autre manière de vous prouver à quel point je vous aime , mais le Ciel m'en punira , Alfred ;

si M. d'OrgeyiHe arrivait... . Mon sâtig se glace dans mes veines.... — Il ne doit revenir que samedi , et nous ne sommes qu'à jeudi. — Tant de causeà peuvent avancer son retour.... — Méîine , je vous rends celte clef, vous ne m'accuserez pas.... mais si vous m'aimiez comme je vous aime , vous n'eussiez pas perdu tant de momens qui m'eussent comblé d'une félicite^ trop grande il est vrai pour un simple mortel ; mais Méline ne m'aime point. — Garde , garde celte fatale clef; et quand tout dormira dans l'hôtel', viens , et tu sauras que si Me'line est la plus couj)able des e'pouses , au moins elle est la plus tendre des amantes.

Ma mère, qui arrivait avec l'abbc, ne me laissa pas le temps de répondre. Plusieurs personnes vinrent diner;

la logo que madame d'Orgeville avait aux Français était libre; elle engagea ma mère à l'y accompagner. Le bon abbé nous quitta : je donnai la main à ces dames j on donnait Rhadamisle et Zénobie. Il n'est rien de plus pénible pour un cœur naturellement vertueux , que de trouver sur la scène un personnage dont la conduite est une satire, surtout lorsqu'il y a un trèsgrand rapport dans sa situation. Aussi le caractère sublime de Zénobie, de ses actions, porta dans le cœur de mon amie un trouble qu'on ne pourrait rendre. Zénobie , si grande , si généreuse avec l'époux dont elle a tant à se plaindre, traçait à Méline tes devoirs d une manière impérieuse. Je vis ses yeux se remplir de larmes, sa poitrine se gonfler , et je crus qu'elle allait s'évanouir. Ma mère, très-occupée du jeu de ma-

demoIselleClairon , ne fiiisait point Qt* tenlion à nous. Pour moi, je lisais dans l'âme de mon amie; je voyais tous les tourmens auxquels elle e'iait en proie; et je n'eus pas la ge'ne'rosite' de sacrifier mon bonheur à son repos. Nous revînmes souper à l'hôtel; j'évitai avec soin de me trouver près d'elle : je tremblais qu'elle ne révoquât sa promesse ; et dès que j'eus conduit ma mère à l'hôtel du Nord , je remontai dans mon appartement pour j attendre le plus fortune des momens, et tel que mon imagination ne pouvait suffire à me peindre l'étendue de mon bonheur.

Minuit sonne : je descends dans le jardin; je regarde avec soin si toutes les lanternes sont éteintes; j'écoute, pas le moindre bruit ne se fait entendre : le ciel était obscur, et une

pluie froide tombait depuis une heure.

Heureux, me dis-je, ce-lui qui, près de son amie, s'endort sur son sein, et trouve sous un toit hospitalier à se mettre à l'abri des intempéries des saisons j mais plus heureux mille fois si cette compagne porte son nom ; si ses enfans sont les siens : point de bonheur re'el quand l'ordre est trouble. Ah ! ?vîcline , pourquoi n'es~iu pas mon épouse? pourquoi la fille n'estelle pas la mienne ? 11 me sembla , à cet instant , entendre les pas d'une personne qui s'approchait dans l'obscurité'. Je restai à la même place pendant quelques minutes; le bruit cessa, et force' de me mettre à l'aJjri , car la pluie augmentait, j'entrai dans le boudoir, dont je refermai la porte avec le plus grand soin. J'allai ensuite en tâtonnant à celle de la chambre de

( 'S^ Méline, qui était restée entr'ouverte; je la refermai, et m'avançant à la faible lueur d'une lampe de veille, je me trouvai près du lit de mon çimie

Un sommeil perfide nous enchaînait encore, quand nous fûmes re'veille's tout à coup par le bruit d'une porte que nous n'avions pas seulement pensé à fermer , et qui communiquait de l'appartement de Méline à celui de M. d'Orgeville. Au même instant , nous vîmes cet époux outragé s'avançant vers nous, tenant un poignard d'une main et une bougie de l'autre :

(*) Ces lignes paraissaient avoir été effacées par les larmes d'Alfred; il a été impossible de les lire.

( i53 ) la colère anime tous ses mouveincns»

•II lève le bras pour percer le sein de Me'line; je la couvris de mon corps.

Voj'ant qu'il a manqué son coup, il jette le poignard et m'ordonne, avec un sang-froid qui succède aussitôt à sa fureur , de me retirer dans mon appartement et d'y attendre ses ordres. Je suis Irès-coupable , lui dis-je, et seul coupable ; mais je le serais encore plus si je pouvais abandonner à votre juste ressentiment celle qui, en perdant ses droits à votre amour ^ peut avoir tout à craindre.... Il vous sied mal, monsieur de Moncy, reprit M. d'Orgeville, de vous rendre arbitre entre moi et madame : un premier moment de fureur avait armé ma main ; elle ne l'est plus, et elle ne le sera jamais contre elle : ce châtiment serait trop court. Au moment

où M. d'Orgeville me nomma de mou ve'iiiable nom , je me sentis anéanti.

Celui ou Méline vit le poignard levé sur nous, luiôta tout sentiment; elle resta sans couleur et sans mouvement.

O mon Dieu ! m'écriai -je , elle se meurt, et je ne puis mourir. — Ne perdez pas de temps, monsieur, pour vous éloigner ; et au moins donnezmoi cette marque de déférence. L'ascendant que cet homme avait toujours eu sur moi , ne me permit pas d'hésiter. Je quittai la femme adorée que je venais de rendre la plus malheureuse de son sexe. J'exécutai l'ordic de son époux, et me relirai la mort dans l'âme pour attendre, comme il le disait, ses ordres.

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