‹ Méline, ou, Mémoires du chevalier de Moncy (volume 3)Chapitre 16 sur 29 · CHAPITRE L X I V · texte numérisé non relu

CHAPITRE L X I V

V^uE le lecteur n'attende pas que je lui rende compte de ce que j'e'prouvai lorsque je me retrouvai dans celte chambreoii, peu d'heures avant, j'avais attendu , avec tout le de'îire de l'amour le plus ardent, celle qui devait anéantir pour jamais ma fëlicitë.

O homme ! que sont tes vains projets? Que je sentais bien alors que cclut qui met sa fëlicile' hors de l'ordre, ne peut recueillir de ses trompeuses espe'rances que regrets et remords.

L'agitation de mes sens ne me permetlait pas de rester en place; je marchais avec une précipitation extraordinaire, comme si j'avais espère' arriver au

( "36 ) but d'une course qui devait changer mon sort. Dire combien de temps dura celte horrible situation, cela ne m'est pas possible ; le temps ne se calcule que par nos sensations. J'ai , dans ces deux ou trois heures, e'puise' tout ce que j'aurais pu souffrir pendant un mois; et je n'avais encore conside'ré que les maux dont j'e'tais cause , sans penser aux moyens de les réparer, lorsque je vis entrer M. d'Orgeville.

Le changement affreux dans lequel il e'tait , la séve'rité de ses regards > me pe'iiéttèrent tout à ia fois de douleur et de crainte. Par un mouvement involontaire, je me jetai à ses pieds; je lui prcsenlai ma poitrine di'couverte et je lui dis : Frappez; délivrezmoiderhorrcui d'eue un monstred'ingralilude ; mais avant que je meure,

( i37 ) sachez que je n'ai point cherche' à vous tromper par un changement de n©m, et... — Relcvcz-vous ^ monsieur, tout rapport est rompu entre nous; ainsi, peu m'importe de quel moment date votre perfidie envers moi, elle est certaine; tout le reste m'est bien égal : mais ce qui ne peu! m'ètre indilïe'rent, c'est la réputation de la mère de ma fille ; il faut donc que tout concoure à la conserver , et' que vous sachiez vous conformer sur cela à mes ordres. Je ne veux pas, d'ici à six semaines, qu'il paraisse le moindre changement dans nos relations accoutume'es : celle qui malheureusement porte mon nom, m'a juré qu'elle saurait commandera sa douleur, qui doit être grande.

Après ce temps, je trouverai un pre'texte pour vous éloigner de Paris

( '-"S ) sans qu'on puisse en deviner- la raison. Ainsi, l'élre perfide qui vous a trahi, ne jouira pas du plaisir de la vengeance, et la mienne n'en sera pas moins certaine. —• Ah ! monsieur, en voulant embrasser ses genoux, qu'elle ne tombe que sur moi — Je vous ai dit, monsieur, que tout rapport était rompu de vous à moi. Vous ne vous flattez pas, j'espère, que je vous consulte sur la manière dont je dois me conduire avec celle dont j'ai le malheur d'être l'e'poux. Cependant , si vous désirez savoir quel est mon intention à son e'gard , je vous dirai que c'est à elle seule que je remets le^oin de se punir , en conservant néanmoins , toujours dans ma maison, le rang qui convient à la mère de ma fille.

Ces mots , que j'étais loin d'entendre

dans la signification que M. d'Orgeville j donna, me tranquillisèrent. Je promis de me conformer entièrement à ses inlenlions. J j compte, dit-il, et il me quitta. Il revint un momentaprès. Je n'ai pas besoin , je crois ^ de vous recommander le plus profond secret 6ur l'horrible scène de cette nuit. La plus légère indiscrétion aurait des suites affreuses. Je lui jurai le plus inviolable silence, et il sortit.,.. En réunissant, autant que le trouble où j étais pouvait me le permettre, tout ce que m'avait dit M. d'Orge ville, je me flattais que Me'line ne serait pas aussi malheureuse que je l'avais craint dans le premier moment. 11 ne veut, dit-il, d'autrevengeancequecellequ'il attend de sa malheureuse compagne; n'est-ce pas dire qu'il l'abandonne à son repentir. Hélas ! il a raison ; elle

en aura un assez profond pour mériter qu'il lui pardonne. Je reconnais bien, dans cette conduite , la bonté de ce!

homme respectable. Quel soin il prend pourconserver sa réputation. Le temps calmera ses resseniimens. La conduite de Méline sera si réservée, si sou* mise, qu'elle ne lui laissera jamais de nouveaux torts à lui reprocher; mais que son cœur souffrira , et que le temps qu'il faudra passer sans nous parler, sans à peine oser nous regarder, ne sera pas le moindre supplice qui nous est imposé. Je ne pensais pas alors à celui que j'éprouverais en la quittant:

mais n'importe, un temps plus heureux peut succéder à nos douleurs ; et la différence d'âge entre M. d'Orgeville et moi se présenta k mon imagination. Aiusi, celui qui a dit que de l'adultère au meurtre il y a peut-

fêtre bien moins loin que l'on ne l'imagine, a prononcé un arrêt terrible (*) , mais qui ne s'en trouve pas moins ve'rifié quelquefois j car, de de'sirer la mort à la donner , il n'y a peut-être de diffe'rence que la crainte de l'e'chafaud. J'en fis involontairement la re'flexion, et je fre'mis. He'las ! j'ignoraiâ que, malgré la jeunesse de Méline , elle ne jouirait pas de la loi commune, et que son arrêt était prononcé I !.. . .

(*) Roussetu, dans son Héloïse,

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