CHAPITRE L X V
v^uAND il fallut nous revoir lè matin qui suivit cette déplorable nuit; que nous nous trouvâmes à l'heure du déjeuner en présence de M. d'Orgeville, qui peindra notre embarras; je dirai noire lionle, le mot n\.sl pas trop fort; qu'il fallut paraître ?iux jeux de notre juge; Méline s'y présenta comme une victime dévouée à la mort. Nos yeux ne se rencontrèrent point, et nos regards se fuyaient avec autant de soin qu'ils en avaient mis autrefois à se chercher. M. d'Orgeville, affectant un calme qui e'tail loin de son dme , avait avec sa femme le même ton qu'il avait toujours eu; avec n;oi la même améailc : ce qui dura
( '43 ) eoiistamment pendant que je restai chez lui. Je n'avais point doute' que ce ne fût la Marquise qui eût ourdi cette trame. Je fus chez elle dès le même jour pour l'accabler d'injures; mais j'appris qu'elle e'tait partie le matin pour Londres avec lord Worsalk, qu'elle devait, dit-on, e'pouser.
Son absence me préserva d'une imprudence que ma colère eût e'té capable de m'inspirer contre madame de Chandor; ce qui eût peut-être encore aggravé nos maux. Hélas ! rien De pouvait y ajouter.
Auguste et sa femme revinrent^ et ramenèrentEdouard,qui apportait à sa sœur une procuration de M. d'Erlac , pour la mettre en possession d'un legs que sa tante lui avait fait , sous la condition expresse qu'il serait ratifié par son fils. Ainsi , Méline se irouv a
avoir plus de cinquante mille francs de|renles ; et sa fille , tant de son côté que de celui de son père, était destinée à être une des plus riches héritières de Paris.
Avec quelle sincère amitié le frère de Méline me témoigna et sa joie de me revoir, et son chagrin que sa sœur fût à un autre. Son respect pour son père ne lui permettait pas de porter sur sa conduite le jugement que tout homme sensible eût dû faire j mais il tie se consolait point que son absence eût laissé sa sœur sans appui. Il fut frappé de sa profonde tristesse. Qu'il était loin d'en pénétrer la cause I Pour ïnoi, je redoutais autant les épanchemens de l'amitié que les transports de l'amour. Ce terrible secret pesait sur mon cœur: il était prêt à m'échapper j et lorsque mes amis, et surtout
( '45 ) Auguste , me demandait d'où venait ce redoublement de douleur; ce qui e'talt arrivé pendant sa courte absence? je ne savais que répondre, et me dérobais par la fuite à l'impossibilité oii j'étais de le satisfaire. Souvent je sortais de l'hôtel sans savoir oii je portais mes pas.
Un soir , je me trouvais au bord de la rivière , dont les eaux étaient trèshautes ; las de souffrir, j'allais m'élancer au milieu des flots , quand je me sens arrêté par le bras. Je me retourne ; c'était le vénérable abbé Dervaux. Malheureux , qu'alliez vous faire? Je me jetai sur son sein. O mon ami !
le Ciel veut que je vive, puisqu'il vous a conduit ici ; mais un jour vous saurez si je n'avais pas le droit de cesser d'être, 11 m'assura que jamais nous ne le pouvions. Il me ramena à l'hôLel, eu Tome V. 7
bénissanl l'Auteur de toutes choses de m'avoir préservé d'un désespoir dont il ignorait la cause. Un voile funèbre semblait cacher les charmes de Méline ; son frère et sa sœur lui en faisaient des reproches. Elle répondait seulement : je ne me porte pas bien ; ^ mes inquiétudes sur sa santé étaient extrêmes.
Les six semaines expirées, M. d'Orgeyillc vint m'apprendre qu il m'avait fait nommer à une place importante dans le Roussillon. Lorsque n ous m'honoriez, monsieur , de voire amitié, je pouvais m'énorgueillir de vous voir employer votre crédit en ma faveur; mais si vous persistez à croire que ie suis venu chez vous pour vous I raliir, si vous me croyez capable d'une pareille perfidie, je refuse vos dons, et je saurai bien ce que je dois faire pour
( ^47 ) TOUS débarrasser de moi. — Je le sais bien aussi ; mais comme il s'agit qu'on trouve simple que.vous me quilliez, et que la place que je vous fais obtenir est le seul prétexte plausible de ce départ, si vous la refusez , je vous rends responsable de ce qui pourra arriver. Il fallait consentir à être encore son obligé : mais je voulais qu'il ne me crût pas un vil intrigant. Je l'assurai encore que je n'avais aucune connaissance de ses liaisons avec la famille d'Érigny, lorsque l'abbé Dervaux m'avait présenté cbez lui; que j'avais quitté mon nom au moment de la mort tragique de mon père. Il ne voulut rien entendre. Allez prévenir votre mère, me dit- il , et partez avec elle dans vingt-quatre heures.
J'essayai encore de vouloir lui prouver ce que j'avancaisj et comme j'insistai
sur les circonstances qui m'avaient engageas à me faire passer pour mort, il me dit : Mon opinion est fixée sur vous et sur celte femme qui m'a condamne au plus affreux malheur. Je vous regarde l'un et l'autre comme ce qu'il y a de plus ingrat et de plus faux. Je fus au moment de lui demander raison de ce propos ; mais il avait près de soixante ans, je n'en avais que trente, et il était mon bienfaiteur. D'ailleurs, croj/ant qu'il importait au repos de Mëline de ne point aigrir son e'poux, je dissimulai mon injure, et je me de'cidai à accepter un emploi qui me donnait l'assurance de faire jouir ma mère d'une situation très -agréable ; car celte place, qui dépendait du Gouvernement, valait de huit à dix mille francs. Mon plus grand mal était de quitter Méline : je
( i49 ) la vojais mélancolique, mais Iranquille. J'avais e'vité d'avoir avec elle aucun entrelien particulier. Elle avait paru les fuir ; nous étions sûr l'un de l'autre; et dans la position oii nous étions, il nous importait d'e'viter tout ce qui aurait pu accroître nos maux.
J'allai faire part à ma mère de ce que je venais d'apprendre. Dieu soit be'ni , dit-elle, je tremblais que quelqu'imprudeuce ne vous perdît. Cëlanie n'apprit pas sans une peine réelle que je quittais Paris. Elle regrettait la socje'te' de ma mère, elle me regrettait aussi ; mais elle sentait combien cet événement m'était avantageux. Madame de Ternac vint en remercier M. d'Orgeville, qui la reçut fort bien. Ses adieux avec Méline furent trèstendre : celle-ci lui parla de sa fille, commença une phrase, l'interrompit.
L'abbeDervaux se trouva ù ccUc entrevue; je lui recommandai Meline : il fut le seul à qui je dis non Tout ce que j'avais à redouler, mais seulement que la sanlëde madame d'Orgeville m'inquiétait; que je voudrais avoir exactement de ses nouvelles : il me le promit. Auguste, Edouard, la bonneet sensible Aurore e'taient désole's. Edouard me dit ;Tu ne saurais croire combien je suis fâche de ton départ ; ma sœur est déjà triste : que fera-t-elle quand tu seras parti , celte pauvre Mëline?
Qu'elle est à plaindre ! sa vie est une contrainte continuelle. Tu la consoleras, lui dis-je , et je reviendrai.
Mëline qui, depuis six semaines, comme je l'ai dit, ne m'avait adressé aucun mot en particulier, prit un instant que M, d'Orgeville n'y était pas, pour me dire : Alfred, vous parlez j
( i5, ) jurez qu'au moment où Je vous e'crirai que j'ai besoin de vous, vous vous rendrez aussitôt à l'endroit que je vous indiquerai. — Pouvez- vous eu douter! Ah î toujours je serai à toi, ma chère Méline ; à toi jusqu'à mon dernier soupir. — J'y compte; je te jure aussi, que nous nous reverrons. Elle me lendit sa main ; je la couvris de baisers ; ses yeux se remplirent de larmes. Elle rentra dans sa chambre pourlesde'robcràsone'poux.
Je sentis que j'allais achever de nous perdre j je prolongeais cesdouloureux momcus. Je sortis de l'hôtel. Edouard "vint avec moi à l'hôtel du Nord , où il me fut impossible de fermer l'œil.
Je voyaistoujoursMélincseuleen butte à la haine d'un e'poux outrage ; et maigre' les consolations et les tendres soins de ma mère, deCelanie et d'Edouard,
au moment où je montais en voilure, je crus quemon cœursebrisait. Quand je fus plus calme, je pensais à ce que m'avait dit Mëline. Je crus qu'elle avait formé le dessein de quitter son mari ; mais abandonnerait-elle sa fille bu l'arracherait-elle à son père ? Je me perdais dans mes conjectures , et Je n'en e'tais pas moins décidé à ne connaître d'autre loi que sa volonté. Je ne savais pas que l'infortunée avait renoncé au droit d'en avoir.
Cinq mois s'étaient écoulés depuis mon arrivée à Perpignan. Je recevais très-exactement des nouvelles de l'abbé, qui m'assurait que Méline jouissait d'une fort bonne santé; qucsa lille .était charmante ; il me disait que M. d'Orgevillc avait. vendu sa charge, et parlait de s'établir à Orgovillc ; mais il n'avait pas Ci\6 le moment.
( i53) Du reste, il semblait toujours trèsoccupé du bonlieur de Méline ; mais, ajoutait l'abbé , je vois avec peine qu'elle ne répond pas à l'affection de son époux j elle est froide, réservée avec lui; elle ne sourit point ; quelquefois elle prend dans ses bras sa fille, dont elle s'occupe plus que jamais; la serre contre son cœur, et ses yeux se remplissent de larmes. Méline n'est point heureuse; elle Veut été davantage si elle ne vous eût point rencontré. Mais enfin, il pouvait arriver de plus grand niallieur, et je rends grâce à Dieu de vous en avoir délivré. Vous êtes, à ce qu'il me paraît, très-agréablement placé à Perpignan. Votre mère me fait une peinture charmante de votre position.
Puisse-t-clle s'améliorer! Je voudiais que vous rencontrassiez dans ce pays,.
( -54 ) une jeune personne bien ne'e , bien élevée^ avec un peu de fortune; ce serait le seul mojen d'arracher de votre cœur un sentiment qui ne peut faire Totre bonheur ni celui de votre amie.
Cela viendra. Ah! mon ami, il doit être si doux d'être e'poux , d'être père. .. iMon ami croyait que l'on pouvait commander à un sentiment irrésistible. Je lui pardonne ; il ne l'avait jamais connu , et il ne savait pas à quel point mon cœur souffrait seulement de l'absence de mon amie, à plus forte raison lorsque j'e'tais accablé d'inf|uietudeetde remords. Cet te Icllre fut une des dernières que je reçus de lui. Dans une autre, il m'avail e'crit que madame la marquise de Chandor ne reviendrait point on France; elle est maiice à M. de Worsack. On dit que c'est un joueur , un homme sans
( i55 ) mœurs, enfin ce qu'on appelle dans tous pays un mauvais sujet. Le Ciel, dis-je en apprenant cette nouvelle, à charge lord Worsack de ma vengeance.
Un soir que nous rentrions , ma mère et moi, d une as5ez longue promenade dans les montagnes qui environnent la ville, cherchant ainsi à dissiper l'ennui qui me deVorait loin de Me'line , on me remit mes lettres. Je reconnus sur-le-champ une écriture qui m'était toujours pre'sente. Mon cœur battit avec violence, et il me fallut quelques instans pour me remettre avant d'ouvrir cette lettre, oii il n'y avait que Ces mots : « Soyez » le lo du mois prochain dans l'e'- )) glise Saint -Koch, à sept heures » du soii ; vous me trouverez dans la nef i.^u cinquième pilier. Encore
( "56) » un moment de bonheur ! le lieu )) que je choisis doit vous faire con- » naître combien il doit être pur.
j) Embrassez pour moi votre mère ; M dites-lui de ne pas s'inquie'ter, que » vous la rejoindrez promptement ; w elle seule doit savoir que vous ve- « nez à Paris ». Comme, en suivant les ordres de mon amie, je communiquai à ma mère celte lettre, elle fît tout son possible pour me détourner de ce voyage : elle ne put rien gagner sur moi. La lettre e'tait dale'e du 20 mai , je l'avais reçue le 29; c'était bien à temps pour être le 10 à Paris. Je partis sur-le-champ , air mant mieux êtredeux jours plus tôt, que de risquer de manquer l'instant que IVIélinc m'indiquait. J'e'tais toujours persuadé qu'elle ne rentrerait pas à riiùlcl d'Orgeville ; et je pris
( -57 ) avec mol tout ce que j'avais d'argont, ne laissant à ma mère que ce qui lui était indispensablement ne'cessaire.
Toute la route, que j'aurais voulu que les chevaux brûlassent, je passais alternativement de la crainte à l'espoir; enfin j'arrivai, et j'allai descendre chez Celanie, dont j'avais reçu plusieurs lettres, qui ne pouvaient me laisser douter qu'elle ne me conservât la plus sincère amitié. Elle fut aussi surprise que satisfaite en me voyant. Je lui dis : Je veux qu'on ignore mon séjour à Paris où , suivant toute apparence, je ne serai que peu de jours. Elle ne me fît aucune question. J'étais venu fort vite. Nous n'étions encore qu'au 7. J'avais trois jours à passer dans la plus profonde solitude; car je ne voulais point être VLi. M. Sapinel fui seul dans la con-
( ■ 58 ) lidence de mon séjour chez lui, et lui et sa femme me tinrent fidèle compagnie. Elle me parla de la Marquise et de son mari, et ajouta: J'ai connu cet Anglais ; il rendra sûrement Estelle fort malheureuse. — Je suis trop oc* cupe'e de Méline pour penser à sa ri- Taie: parlez-moi, dis-je,deMc'hne. — Je l'ai vue à l'e'glise; je l'ai trouvée extrêmement triste : elle m'a dit qu'elle avait obtenu de M. d'Orgeville de marier ses deux sœurs, en leur donnant cent mille livres de dot, à deux officiers du régiment d'Auguste, qui les aiment et dont elles sont aimées.
Edouard épouse une riche héritière; c'est aujourd'hui que ces trois mariages se font , et toute la famille part demain pour les terres de M, d'Erigny. — Méhne est-elle du voyage?
— On le dit; mais ce qui est certain
( '59 ) c'est que le bonheur de ses amis ne rejaillit pas sur elle : le chagrin la lue. Vous e'tiez destine, par la nature, l'un à l'autre. Les hommes tous ont de'sunis, et toute fe'licité a été détruite. — C'est son père , dis-je, qui a fait tout notre malheur. — C'est un homme si bizarre. Il est venu à Paris pour les noces de son fils. Le sachant dans la Capitale, j'éprouvai une sorte de plaisir en pensant que je ne le verrais pas.
( i6o ) CHAPITRE LXVÏ.
Je passai la nuit du 9 au 10 dans la plus cruelle agitation ; et quand le sommeil fermait un instant ma paupière, des songes affreux présentaient à mon imagination les plus terribles objets. Je voyais Méline , mais ses traits me paraissaient renverses ; son teint e'iait plombe et ses joues couvertes de taches livides, ses membres agiles par d'horribles convulsions. Je la voyais souffrir des maux cruels. Je savais qu en la serrant cûnîre mon sein je la gue'rirais. Je lui tendais les bras, et une puissance invisible me repoussait loin d'elle. Trois fois je revis cette image. 11 me semblait que
( i6i ) c'était un avertissement du Ciel, et qu'il nous arriverait peut-être de nouveaux malheurs dans ce rendez-vous, dont le lieu jme paraissait d'un choix extraordinaire. Méline était naturellement pieuse, et quelles qu'aient ëlë nos erreurs, elles n'avaient point e'teint dans son âme le respect delà religion.
Elle n'avait donc point choisi une église indifféremment comme tout autre endroit. Sonbillet indiquaitracme qu'elle lui avait donné la préférence. Quelle avait pu être sa raison ? Celle de pas craindre la vivacité de mes transports.
Ne connaissait-elle pas son empire sur moi , et avait-elle besoin du respect qu'un temple inspire pour m'im poser telle loi qu'elle voudrait ? Ces réflexions m'occupèrent toute la nuît, et je vis arriver l'aurore sans avoir goûté de repos.
Je me levai ; j'e'crivis à ma mère.
M. Sapinel vint déjeuner avec moi :
il me parla de sa femme avec une tendre estime. J'avais ële' cause de son bonheur domestique sans qu'il s'en doutât, et celle pense'e me consolait un peu des maux que mes passions avaient verse'ssurmapauvre amie. M. Sapinel retourna à ses occupations accoutumées. Je voulus lire, mais inutilement; les caractères frappaient mes yeux; je ne pouvais saisir le sens des mots, encore moins re'unir les phrases. Je n'avais qu'une pensée. Je vais la voir ; que veut-elle ? qu'exigera-t-elle de moi ? Elle peut tout vouloir, car je suis prêt à tout.
L'heuie du dîner vint, je ne pouvais manger. Celanie s'aperçut que j'étais très-agité ; elle m'en témoigna de l'inquiétude, surtout lorsqu'au mo-
( '65) ment de me rendre près de Mcline , je pris une paire de pistolets et mon portefeuille. — Allez-vous donc encore exposer votre vie , comme vous fîtes avec le duc de R** ? — TVon, je vous jure; je ne prends ces armes que pour me de'fendrc , s'il le faut , et non pour attaquer ; mais je ne veux pas être surpris. — ' Alfred , je ne vous verrai plus; et une larme mouilla sa paupière. — Vous me reverrez, mon amie , dès ce soir , je le crois ; mais si l'affaire que j'ai^à liaiier ne fiiiil pas aujourd'hui, je vous écrirais. Elle me le fit promettre. J'avais donne ordre que l'on fît venir une voiture de place; je dis aucocherrà Saint^Rocli.
Le jour commençait à tomber, mais on pouvait encore distinguer les objets. Je monte les degrés de l'e'glise avec une ëmolion impossible à rendre , et
( ,64 ) qui redoubla en entrant dans ce temple où re'gnaii un silence religieux.
J'aperçus quelques femmes à genoux, qui paraissaient prier avec recueillement. J'en remarquai une assise près le cinquième pilier. Elle elait vêtue de noir, et une coiffe de taftctas de même couleur lui cachait entièrement le visage. Mais , quel voile pouvait la de'rober à mes yeux ? Je m'avançai donc avec une précipitation qui aurait pu être rema rquée pa r celles qui elaien t dans la nef^ si leur application à la prière ne les avaient pas de'tourne'esde tout autre objet. Malgré que IMéline m'attendit, elle ne put retenir un mouvement de surprise qui venait de son extrême préoccupation. Ah ! c'est vous, me dit-elle , je ne mourrai donc pas sans vous avoir revu. — Que parlezvous de mourir, Méline..., vous m'cf-
frayez Seriez -vous malade? — '
Oui,, fort malade.. ..j j'ai voulu vous revoir, ayant à vous dire beaucoup de choses qu'il faut que vous sachiez»
Mon ami , nous sommes ici d'une façon plus particulière , sous les yeux de Dieu j il voit nos cœurs : <crois-lu qu'il nous pardonne ? — Comment , pourrai-je en douter; il est notre père. — Il est donc bien différent des hommes, qui sont implacables ! Alfred, j'ai voulu te voir pour que tu me jures de 'pardonner à M. d'Orgevllle : me le promets-tu ? — Comment , mon amie, me demandez-vous que je lui pardonne ; n'est-ce donc pas moi qui l'ai offensé? — Ne l'oubliez jamais, Alfred , jamais; que le père de ma fille soit un objet sacre. — Il me le sera toujours. — D'ailleurs, mon ami, le malheureux ne mç survivra pas , et rua
( '63 ) fille aura besoin de loi. — Je ne puis comprendre , chère Me'line , ce que vous me dites; quoi, seriez-vous donc si malade. Cependant, maigre le peu de jour qui nous éclaire , je ne vois pas une grande alle'ration dans vos traits ; Méline, auriez- vous formé l'affreux projel.... — Gardes-loi de le penser; je voulais vivie pour ma fille, pour toi , mais.... — Poursuis ; tu me glaces d'eflroi. — Mon ami , il est encore possible que je vive; j'j ferai tous mes efforts. Mais enfin , si le Ciel en ordonne autrement, voici mon testament que j'ai voulu te remettre; tu y trouveras mon âme toute entière, mes douleurs, mes remords, mon amour j mais jures-moi de ne l'ouvi ir que lorsque je ne serai plus. Elle me remit un assez gros paquet cacheté. — Je ne l'ouvrirai jamais, lui dis-jej je no
( '<37 ) suis point destiné par la nature à te survivre , et d'ailleurs le pourrais-je?
— Tu le dois, si tu m'aimes, pour consoler ma sœur , pour veiller aux intérêts de ma fille. J'exige que lu me jures de ne point attenter à tes jours. — N'ai-je donc pas le droit de te demander un semblable serment?
— En as-tu besoin, je suis mère.
Quel être assez dénatui-é peut abandonner volontairement son enfant?
— Eh bien ! je te jures de vivre si la douleur ne tranche pas mes jours. — Et deservirM.d'Orgevillede tout ton pouvoir, s'il réclame tes soins. — Je puis m'y engager sans danger , car il n'y a nulle apparence qu'il me les demande. — Tu me le promets ? — Oui. — Je suis satisfaite. Saches à présent que depuis que nous avons été séparés, je n'ai pas été un moment
( lf>« )
sans penser à toi ; que mon âme n'a pas e'te' un instant eloigne'e de la tienne: elle aura la même faculté quand elle aura perdu son enveloppe. Je serai toujours près de loi; le souffle de vie qui m'anime viendra à toi sur les ailes du zéphir dans le parfum des fleurs.
Le premier rayon de l'aurore qui frappera tes regards au moment de ton réveil, sera le char lumineux qui m'amènera vers toi ; et dans l'ombre de la nuit je t'apparaîtrai en songe.
— Méline , pardonnes, mais la douleur t'égare; ne m'as -tu fait venir de si loin que pour me parler de ta mort, et n'as-tu donc rien autre chose à dire à ton amant? Pardonne, chère amie, mais j'avais pensé que, lasse de vivre loin de ce que tu aimes , ta tendresse avait imaginé un moyen de ne plus nous quitter, et... — Est-ce vous.
Alfred , qui me donneriez ce conseil?
ma gloire ne vous est donc plus chère? avez-vous oublié que je suis mère ; et que je n'ai pas plus de droit d'abandonner mon enfant que celui de l'enlever à son père? J'avoue que je suis profondément affligée qu'Alfred ait pu me croire capable d'une semblable pensée : elle me prouve qu'en cédant à son amour j'ai perdu tout droit à son estime. Et elle porta la main à ses jeux pour en arrêter les larmes. Si je n'eusse pas été dans la maison du Maître de toutes choses, je me serais jeté à ses genoux pour la supplier de me pardonner^ et l'assurer que mon estime pour elle égalait mon amour; mais , retenu par le respect dû à cet asile , je ne pus que poser ma main sur mon cœur, et l'assurer que tout ce qui pouvait exister de senlimens Tome V. 8
( i7« ) purs el délicats, ce cœur les éprouvait pour elle. A cet instant l'iiorloge sonna huit heures. Il faut nous quitter: entends-tu la cloche du soir; on va fermer l'église. Adieu, Alfred ; mais avant de nous séparer, prie avec moi le Dieu de toute bonté de ne pas exercer sur moi ses vengeances , et que nous soyons réunis dans son sein.
Elle se mit à genoux, pria avec ferveur; je priai aussi j demandai à Dieu de conserver son plus bel ouvrage.
Elle se leva , posa son bras sur le mien. — Sortons, mon ami. Je sentais qu'elle tremblait, et se soutenait à peine. Quand nous fûmes sortis de l'église, elleleva entièrement sa ciffe; la lumière de la lune, se mêlant aux derniers rajons du jour, répanpandail assez de clarté pour que je pusse encore admirer celte figure ce-
( V7^ ) leste, qu'une profonde nie'laneolie rendait encore plus louchante. Pas encore vingt-quatre ans, dit-elle, et renoncer à tout ! Adieu, Alfred; et avançant sa joue , elle me permit de lui donner un baiser. Il y avait dans toute sa personne quelque chose de si solennel, que je n'osais pas même de'sirer davantage. Elle reprit mon bras ; nous descendîmes les marches sans proférer un seul mot. J'appelai le cocher de place qui l'avait amené' , et qui l'attendait ; vous ne voulez pas que je vous conduise... où vous allez? O Dieu !
dit-elle , gardez-vous en bien ; et elle s'élança dans la voiture : la portière se ferma , et je restai à la même place, glacé d'effroi par ces derniers mots , sans toutefois en comprendre rétendue.
Quand il ne me fut plus possible
de voir le carrosse qui l'entraînait loin de moi, je remontai dans le mien, et je revins à l'hôtel du Nord si violemment troublé , que Ce'Ianie, qui était très-inquiète de moi, crut que j'avais Gu la plus mauvaise affaire: je l'assurai que non. — Je ne vous demande point votre secret 5 l'amitié n'est pas exigeante. Quand vous aurez besoin de m'ouvrir voire cœur, le mien sera toujours prêt à vous entendre et à partager vos douleurs ; car il n'j a aucun doute que vous avez de nouveaux chagrins. — Vous les saurez un jour, lui dis-je en me jetant dans ses bras; et les pleurs que je versai dans son sein me soulagèrent. Ah! mon amie , ajoutai-je , puissé-je n'avoir de long-temps d'ici le besoin de vous confier ce secret dont le poids m'accable. Je lirai de mon portefeuille le
paquet que Meline m'avait remis, et je dis à Celanie ; Gardez, mon amie, ce de'pôt dont la vue me déchire le cœur. Elle le prit, écrivit dessus: Papiers appartenant à M. de Ternac.
Heureusement, puisqu'il fallait que Je ve'cusse, je ne gardai pasce de'pôt: si je l'eusse eu en ma disposition , je serais mort en lisant les fragmensque ce paquet contenait. Je ne les revis que plusieurs mois après; mais , pour l'intelligence de ces Me'môires, je remets à leur place ces monumens de l'amour le plus tendre et le plus malheureux, qui, fut. jamais.
ifil '>up
!>:^tn".i-A