PREMIER FRAGMENT
Quand je ne suis plus que l'ombre de moi-même, que tous les biens dont je parais jouir encore ne sont plus qu'une trompeuseapparence, quechacun des jours que l'on m'accorde ne sont qu'une longue agonie, qu'il me faut cacher sous un air calme le supplice que j*endure ; ne me sera-t-il pas permis au moins de laisser exhaler dans la solitude mes douloureux gémissemens. J'ai promis que ma bouche ne révélerait point ce que je souffre; (lue l'amilie' , que l'amour n'essuieraient point les larmes que la douleur et le repentir m'arrachent : je tiendrai ma parole; mais je veux , lorsque je ne sciai plus, que ce que j'aime
(.75) retrouve daiis la faible pelnlure de mes tourmens une partie de l'âme de Mclinc .
AitVed ! je perds pour loi et le litre d'épouse et celui de mère ; j'ai perdu bien plus , l'estime de moimême : de tels sacrifices n'ont-ils pas rendu indissolubles les liens qui m'atr tachent à loi!. . . Je vais mourir, puisque M. d'Orgeville l'exige .... Je vais mourir, puisque, si je n'y consentais pas, ma réputation flétrie rendrait ma fille à jamais malheureuse; mais en me soumettant aux ordres de mon époux , tous les nœuds qui m'unissaient à lui ne sont-ils pas rompus?
A-l-on quelque droit sur la victime que l'on condamne au supplice? On n'en n'a plus du moins sur ses sentimcns! Oui, il a rendu à mon âme toute sa liberté. Lorsque, pour ne
( >7C) pas attirer sur loi, sur ma lille, des maux incalculables , Je dois me refuser jusqu'à la douceur d'un regard , et que mes jeux sont encore plus muets que ma bouche; aucune puissance sur la terre saurait-elle m'empêclier de l'adresser, au fond de mon cœur , les dernières expressions d'un amour qui a fait toute ma desline'e ; tl'un amour qui , maigre' mon de'scspoir, me ferait encore regretter l'existence si je ne croyais pas qu'il me survivra. Que cette main, qui n'eût dû n'appartenir qu'à toi, me serve donc d'interprète tant qu'elle ne sera pas glacée par la mort; cependant, l'horreur dont je suis pcnc'tre'e lui laissera-t-elle la force de te retracer tout ce qui s'est passé depuis l'affreux instant ou nous fûmes surpris par IVI.d'Orgcvillc : elle l'essaiera du moins.
( '77 ) En voyant M. d'OrgevllIe, je crus qu'il suffirait de la honte et de l'effroi pour trancher mes jours j je crus me sentir frappée à mort^ et te ledirais-je, au moment même oii j'invoquais la cle'mence divine, ajoutant peut-être au crime qui m'en rendait indigne, je trouvais une volupté secrète en mouratit à cause de toi et près de toi!. . . . Une telle mort aurait e'té bien moins cruelle que le moment oli je sentis se ranimer en moi le principe de la vie.
Ma lampe brûialt encore ; sa lumière éclairait le cadran de la pendu liî qui est en face de mon lit ; de celte pendule, qui avait marqué l'instant oii, faisant taire mes remords et toute prudence, j'avais permis.... Mes jeux, en s'ouvrant , s'y fixèrent. Quatre heures s'étaient écoulées depuis c»' moment à jamais funeste; il y en avait au moins
( '78 ) deux que j'étais privée de sentiment, et que j'avais ainsi échappe'e, pour quelque temps, aux angoisses qui m'attendaient . Un souvenir trop distinct de ce qui s'était passé, en se présentant à moi avant même que je retrouvasse le mouvement, vint commencer mon supplice. Je te cherchais, tu m'avais
quitté ; tu l'avais dû, sans doute;
mais lorsque pour toi j'étais criminelle envers tous les miens, en qui trouverais-je protection si j'étais privée de ton appui ? L'état d'anéantissement dont je sortais , me laissait sans force contre le malheur auquel je me voyais en butte. Des pleurs vinrent inonder mes joues. Je me croyais entièrement seule; et cet isolement, lorsque j'aurais eu si grand besoin de .secours, lorsque dans mes moindres souffrances je m'étais toujours vue
( ^79 ) entourée , soigne'e par tous mes amis, était mon premier châtiment. J'essayai inutilement à soulever ma tête apesantie, et je portai avec peine mes regards autour de moi. Qui peindra mon effroi en apercevant M. d'Orgevilie assis auprès d'une table, tenant encore le même poignard que j'avais vu briller sur nous} mais cette fois, il semblait prêt à en diriger la pointe contre son cœur. A celte vue, tous mes crimes envers lui se peignent à mes yeux ; les preuves de tendresse qu'il n'a cessé de me donner se présentent à moi pour augmenter mon repentir; je songe à une fille à laquelle ma faute allait peut-être arracher le plus tendre des pères. Au même moment, mon époux lève le bras pour se frapper; je m'élance de mon lit afin d'arrêter le coup qu'il est prêt à se porter;
mes forcent me trahissent , et lorsque je crois voler vers lui, je tombe sur le parquet. Au bruit de ma chute , il se reîourne, s'ëcrie : Elle vit; et abandonnant son funeste projet, il accourt à moi, me relève, me presse vivement contre son sein ; puis , me de'posant sur mon lit , s'éloigne aussitôt avec horreur. Il marche à grands pas dans la chambre, se disantd'unevoix entrecoupée : Homme faible que je suis; il faut qu'elle meure, il le faut. Et quand j'ai cru que le Ciel, prenant soin de ma vengeance , m'avait de'livre' de la douleur de lui prononcer son arrêt ; que j'ai cru que la perfide avait cesse' d'être, ne pouvant résistera mon de'sespoir , j'e'tais prêt à me percer le sein du fer dont ma fureur avait armé ma main contre un couple criminel. ..
Suis-je digue d'être homme?.... mé-
( is
ritai-je d'être juge 1 .... Oui , ]e surmonterai une passion de'testëe; je montrerai dans ma conduite l'impassibilité de la justice : l'innocence ne portera point la peine du crime; je sauverai ma fille ; je me conserverai pour elle. Commandant alors aux mouvemens impe'tueux dont jusque-là il avait e'ié agite' , il s'avança vers moi d'un air calme et sévère. D'après ce que j'avais vu , ce que j'avais entendu , je ne doutais pas que malgré l'amour qu'il paraissait me conserver , il ne fût décidé à me donner la mort. Je me sentais si coupable envers lui, j'étaiç si humiliée, que je résolus de ne rien tenter pour me soustraire à sa colère; et les yeux levés au Ciel, les mains jointes, implorant la miséricorde céleste, j'attendis en silence ce que M. d'Orgeville déciderait de mon sort- Il s'assit
dans un fauteuil qui ëtail près de moi ; et sans me regarder , il dit d'un ton grave et solennel : Si vous ne m'aviez pas rendu père, ma position n'aurait rien d'embarrassant ; j obtiendrais une lettre de cachet , et je vous ferais renfermer pour le reste de vos jours dans un couvent à cent lieues de Paris.
Mais j'ai une fille , et il faut que je respecte votre réputation pour ne pas lui nuire ; je dois donc éviter tout éclat. D'un autre côté, je ne veux point que cet enfant , que je crois à moi, et qui porte mon nom, soit élevé par un monstre d'ingratitude et de perfidie. Vous l'ôler, sans vous déshonorer , ne m'a pas paru possible. Il n'y a qu'un mojcn de tout concilier.
Votre serment , que vous rl'a^ez pas dû oublier j vous fait une loi de l'accomplir. J'exige que, pendant six se-
( '83 ) maines^ vos relations apparentes avec votre complice restent les mêmes.
Tout changement brusque pourrait éveiller l'attention du public; et malheur à vous si, par quelque imprudence, vous faisiez naître des soupçons; qu'excepté la furie infernale qui vous a dénoncé, personne n'a pu jusqu'à présent former sur votre compte :
tant vous avez avec un art affreux, su couvrir du voile des vertus, qiié vous n'avez pas toute la noirceur de votre dme. Si on pouvait imagineimon déshonneur, le sang de votre ,amanl laverait mon injure ; je ne l'épargne que pour ne pas apprendre à tout Paris jusqu'à quel point j'ai été trahi. Dans six semaines il sortira de chez moi pour n'y plus rentrer. Quand il y aura trois mois que je serai délivré du tourment que je m'impose en me •
( >84 ) condamnant à le revoir, il sera temps d'achever l'expiation que j'ai le droit d'attendre. « Jejure, avez-vousdit, si M je manque à mes devoirs, de vous de- )) livrer par ma mort du malheur de %.,yoir sous vos yeux une épouse cou- >f-'^pable; je le jure au nom de l'âme de » ma mère ». Ne croyez point que je permette que vous m.anquiez à ce serment comme à ceux de rhymen. Aussitôt que le délai fixé sera expiré , je veux, sans que Ion puisse m'en accuser, ni connaître quelle raison vous aurez eue de quitter la vie, que vous fassiez couler dans vos veines un poison aussi sûr que prompt !... — Ah! frappez , voilà mon cœur j punissez une infortunée que rien ne saurait justifier; mais n'exigez point que j'ajoute un crime à ceux que vous me reprochez... —En csi-il aucun qui puisse
( "85) VOUS rendre plus coupable? Vous avez fait le serment de mourir, il faut l'exe'culer : si vous vous y refusez, après avoir fait connaître à votre père votre infâme conduite, je pars à l'instant, j'emmène votre fille et m'ensevelis avec elle dans un de'sert assez sauvage, pour que l'on ne puisse pas lui reprocher les de'sordres de sa mère; mais ne croyez pas que ie vous laisse l'espérance de jouir de mon malheur :
non , si vous voulez conserver une vie sans honneur, elle sera au moins condamnée à d'éternels regrets. Avant de quitter cette maison, j'assouvirai la rage que je sens renaître au fond de mon âme, sur celui qui m'a oie bien plus que la vie, puisqu'il m'a force' à vous mépriser. Prononcez, madame, ou consentez à vous punir vous-même, ou à voir votre nom flétri, l'existence,
( iSG ) le bonheur de votre fille détruit pour toujours; et, ce qui vous louchera peut-être plus encore , le sang de votre amant verse par moi... Je voulus ouvrir la bouche pour cherchera l'at tenrir; il m'imposa silence par un regard menaçant. — Je n'ai rien à entendre; ou jurez sur la vie de M. de Moncy que vous êtes décidée à m'obeir, ou aprb y9U$ avoir çnfçrrn^e dans votre appartement, pour que vous ne puissiez pas avertir votre complice , j'exécute sur-le-champ tout. ce dont je viens de vous menacer. Encore une fois , prenez garde à votre réponse ; elle va décider de noire sort à tous... — Hé bien! monsieur, puisque ma mort peut seule vous satisfaire , je fais le serment de me conformer entièrement à votie volonté.
— Je le reçois; et, sans me permettre
( '87 ) de dire un mot de plus , il me quilla , me recommandant un inviolable secret.
Oui, je le garderai cet affreux secret; je descendrai dans la tombe sans me permettre de proférer une plainte;
j'accomplirai le cruel sacrifice
je l'accomplirai pour ma fille, pour conserver les jours d'Alfred : je ne puis douter que la j^ioindre indiscrétion serait son arrêt. A cette pensée, je crains même que ces murs n'entendent mes ge'missemens ; à peine j'ose me confier à la nuit.... Si ces feuilles, qui ne doivent être lu<»s d'Alfred qu'après mamort, étaient de'couvertes, si on me surprenait e'crivant...» Je succombe à l'effroi que me cause cette idée.... Ah ! privons-nous même de cette dernière consolation, plutôt que d'exposer ce que j'aime.