‹ Méline, ou, Mémoires du chevalier de Moncy (volume 3)Chapitre 19 sur 29 · DEUXIÈME FRAGMENT · texte numérisé non relu

DEUXIÈME FRAGMENT

Repos de la tombe , tu es donc de'sormais tout ce qui reste à la triste Me'line!... le songe décevant de la vie a cessé pour elle; elle n'a plus de l'existence que la faculté de souffrir. Jours funestes que me laisse un e'poux justement irrité : éies-vous une faveur?

ètes-vous un raffinement decruauté?.,, Qu'osais-je dire ! est-ce à moi de me plaindre ? à moi , la plus coupable des épouses et des mères ! N'avais-je pas moi-même prononcé mon arrêt quand, me confiant dans la force de mes regrets , que jo prenais pour l'assurance de la vertu , j'appellai les mânes de ma mère à témoin du serment le plus redoutable. Imprudente et folle créature j l'amour qui gémissait au fond de ton cœur, te taisait

( «Sg ) imaginer qu'il n'y avait pour toi aucune séduction à redouter. G'e'tait bien plus à l'amant que tu croyais enseveli dans les flots , que tu jurais de te donner la mort, si tu manquais aux devoirs de l'hymen , qu'à l'e'poux auquel tu allais associer ta destinée. Ce- . pendant, cet' époux trahi , de'shonoré par loi , re'clame l'exe'cution de ce serment que, dans ta folle ivresse,tu avais oubliej il faut donc l'accomplir; il faut mourir.... Il faut mourir , quand à peine j'ai atteint mon cinquième lustre; il faut quitter tout ce que j'aime ; il faut abandonner ma fille....! Quel nom j'ai prononce ! il m'ôte et me rend à la foi le courage. Pauvre Zulme'e, c'est pour toi surtout que j'ai dû souscrire à l'ordre barbare de ton père. Quand il n'y a point d'alternative entre la mort et le déshonneur , dois-je

( '0^ ) résister. Suporterais-je que ma faute rejaillisse sur ma fille....? la verrais-je me reprocher mon crime, qui peutêtre la priverait à jamais de la douceur d'être mère? Non , puisque les voiles du tre'pas peuvent seuls de'rober ma honte aux jeux du monde, je remplirai ma promesse; encore quelques mois et j'aurai cesse' d'être.

Toi qui me condamnes à faire couler dans mon sein un principe destructeur, ne te croiras-tu vengé que du moment oîi mes jeux seront ferme's pour toujours. Va , j'endure dès à présent un supplice bien p\us cruel que toutes les angoisses de Tgonie, puisqu'il me faut renoncer sans retour à l'objet de l'amour le plus t-endrc : c'est là vraiment mourirj c'est là sentir se briser tous les liens qui retiennent à la vie. Epoux trop of-

fensé, punis*moi , je le mérite bien; car , au milieu des maux que ma criminelle passion a attire' sur nous , je brûle encore d'un feu que les glaces même de la mort ne sauraient e'teindre.... En cessant de vivre , jecesserai d'être encliaîne'e; puis-je donc craindre le trépas, puisqu'il va rompre des liens odieux ; des liens que je n'aurais jamais dû former. Alfred avait mes premiers sermens; devais-je penser qu'il n'existait plus ; le coup qui aurait tranche' la trame de ses jours, n'aurait-il pas fini les miens.... C'est envers lui que j'ai e'ié parjure , et c'est vous, ëpoux cruel, qui me punissez î mais votre haine est trompée ! loin de faire notre malheur, vous allez commencer notre fe'licitê. Oui, mon Alfred , bientôt tu me suivras dans la tombe; car tu ne me survivrai pas, et alors nos âmes.

( >9^ ) eternellemenl unies , goûteront un bonheur sans mélange.... Mais, que dis -je ; en est-il dans une autre vie pour les êtres coupables? ne suis-je pas déjà assez criminelle; pourquoi m'ordonner un nouveau forfait? n'estce donc pas assez des douleurs qui ont flétries les années de ma jeunesse; pourquoi voulez-vous, homme barbare , que je n'arrive aux pieds de l'Etre des êtres , que pour y entendre l'arrêt de ma re'probation ? Si je vous obéis , en vain ma mère implorera pour moi la miséricorde divine ; je n'aurai rien à attendre. ... Je serai plonge'edans les te'nèbres éternelles; je serai pour toujours dans ces lieux oli l'on n'aima jamais.... Je ne connaîtrai plus que la haine.... Alfred, je le verrai avec horreur ; le reproche cl la fureur seront pour rétcrnite noire

( -95 ) partage.... Je puis tout, hors me condamner à cet e'pouvantable supplice.

C'est en vain que l'on compte sur ma promesse ; je ne dois à personne de re'parerun crime par un autre crime...

Et le parjure n'est-il pas le plus affreux de tous? 11 me semble au milieu de ces nuits effrayantes que je passe, abandonnée de la nature entière, sans que le sommeil vienne rafraîchir mes yeux inondés de pleurs j dans ces nuits qui ont succe'de'es à celle quia tout de'iruit pour moi; il me semble , dis-je, que je vois à mes côtés l'ombre de ma mère, qui m'ordonne d'accomplir le sermentdont jel'ai rendue garant. Elle me montre sa tombe et m'engage à l'y suivre. J'y descendrai, mânes che'ries et redoutées; oui , j'y descendrai ; mais au moins, puisqu'il me faut renoncer à celui que vous aviez choisi Tome V. 9

2)0iir mon époux , souffrez qu'avant je dépose mes dernières pense'essur ces feuilles trempées de mes larmes. Alfred! mon Alfred! elles te prouveront que quelles que soient mes fautes et mon malheur, ce n'est pas volontairement que je quitte une terre où je te laisse. Mais j'entends du bruit j me refuse-t-on même la liberté des nuits; et mon juge vient-il se repaître des souffrances de sa victime? C'est lui, cachons cet e'crit....

TROISIÈME FRAGMEiyT.

N'hésitons plus à satisfaire un époux trop offensé; mourons, puisque la mort seule peut apaiser le feu qui me dévore. Pourquoi, homme cruel, avez-vous fixé un terme aussi reculé au sacrifice que vous exigez?

( '95) csl-ce pour me faire boire goulte à goulle le calice? Pourquoi voulez-vous qu'Alfred reste près de moi, puisque la nuit de la tombe est déjà entre nous? Les vengeances des Euménides sont moins affreuses que celles que vous tirez d'une infortunée qui, sans votre fatal am'our, serait encore innocente.... Voir à toute heure un objet adoré sans oser lever les yeux sur lui; craindre de lui adresser une seule parole de consolation quand le plus sombre désespoir se peint dans tous ses traits ; se sentir à chaque minute prête à succomber sous le poids de ses souffrances, et être obligée d'affecter une parfaite tranquillité j avoir la mort dans l'âme et le souriie sur les lèvres; c'en est trop, c'est au-dessus du courage d'une faible créature!

Ah! si les combats qui se passent

( '96) sans cesse dans mon cœur pouvaient du moins en briser les ressorts; s'ils suffisaient pour arrêter le cours de mon sangj si ma vie finissait avant que j'aie perdu l'espe'rance de te voir à ma dernière heure; si, dans cet instant, ma main défaillante pouvait presser la tienne, et mes regards mourans rencontrer les tiens., je bénirais des maux qui , me délivrant de l'horreur du suicide , me procureraient une mort si douce ; mais je ne puis m'en flatter. Si la douleur suffisait pour donner la mort, n'aurais-je pas expiré quand je me suis vue déshonorée, jjerdue sans retour? La honte n'aurait-elle pas éteint en moi le flambeau de la vie , quand il a fallu me retrouver avec toi devant M. d'Orgeville , le matin même qui a suivi cette fatale nuit?.... J'ai cruellement

( ï97 ) souffert depuis que j'existe. Eh bien î Alfred , aucun instant ne m'a paru aussi pe'nible que celui-là... Mon ami, sais -lu quel empire il a fallu que l'amour prit sur moi pour me faire oublier les lois de l'honneur? sais-lu combien elles m'étaient chères? sais-tu que j'aurais mieux aimé la mort que de les abandonner; et que l'image des souffrances que le causaient mes rir gueurs a pu seule me faire manquer à mes devoirs. Si tu le sais, si tu as quelque idée de l'âme de Méline, tu senliras ce qu'a été pour elle ce douloureux moment, lorsqu'à l'heure du déjeûner tu es venu prendra à table ta place accoutumée vis-à-vis de moi, et que M. d'Orgeville semblait épier jusqu'aux baltemens de mon cœur; j'aurais voulu que la terre s'entr'ouvrit pour m'cngloulir.... Malheureuse ! ce

n'est pas dans cel instant que lu aurais dû souhaiter qu'elle te cachât dans son sein; c'est en sortant de ce bosquet témoin de ta défaite. Tu gémis des suites de ton crime : tu rougis de te Toir expose'e au mépris de celui envers qui tu es si coupable : c'e'lait lorsque tu manquais à ta foi qu'il fallait mourir de désespoir. Dans ton malheur, es-tu digne de quelque pitié?

Quel est le sentiment auquel tu le livres lorsque tu as détruit le bonheur d'un homme estimable, qui t'a donné tant de preuves d'amour ; lorsque tu as oublié tous les devoirs de mère. Quand tu dois te préparer à paraître devant le juge des juges, quel est le sentiment qui domine dans ton cœur ? l'amour! Quel est le mal qui le paraît le plus insupportable? celui d'être privé de l'objet de ta folle

( 199 ) passion.... O ma mère ! ma mère!

loi dont la vertu fut toujours si pure , si tu peux avoir encore quelque pitié de ta malheureuse fille, demandes au Dieu de toute bonté de rendre quelque calme à son cœur , de purifier ses sentimens. Ne lui demandes pas que je cesse d'aimer Alfred ; ce serait au delà de son pouvoir ; mais demandeslui que cette flammene soit plus qu'une flamme ce'leste. Demandes-lui que j'accomplisse sans horreur les ordres d'un époux , auquel mes fautes envers lui ont donné le droit d'ordonner ma mort. Demandes-lui de ne pas ni'imputer à crime un suicide involontaire... Religion sacre'e, dont j'ai aban^ donné les lois , mais que je n'ai jamais cessé de croire ; pouvez -vous me le permeltre ?... Quels combats! quelles alternatives!.. Je ne puis les soutenir...

'Mes forces m'abandonnent... Ii3 plume e'chappe de mes doigts , mes jeux ne voient plus qu'au travers d'un nuage. ..

iquatrième fragment.

Ma sreur, ma chère Aurore, peuxtu m'abandonner aussi long-temps j ton cœur ne te dit-il rien des souffrances du mien? ne sens-tu pas com.bien j'aurais besoin de toi?... HélasI je me plains de ton absence ; ta pre'sence serait un mal de plus, puisqu'il me faudrait dissimuler aussi avec toi, et qu'il me faudrait craindre qu'un seul soupir te fît deviner le secret de mon agonie, et ce n'est pas à présent que je dois me plaindre de ion abandon ; c'est lorsque tu m'as laissé tomber dans le pic'ge que me tendait l'amour. Dovais-tu me <juiltor un instant ? Ne

deyais-lu pas me traiter comme un malade en délire?... Ne l'apercevais-tu pas que je n'avais plus ma raison; que j'en avais perdu l'usage au moment où, engagée pour jamais, je retrouvais Alfred? Tu devais me préserver du danger où, sans toi, je n'aurais jamais été exposée. INon, sans toi, jamais je n'aurais nommé M. d'Orgeville pour mon époux. Pauvre Aurore , qui le consoleras si un jour lu apprends tout le mal que lu m'as fait. Alfred ! lors* que tu connaîtras la cause de ma mort , laisses-là ignorer à ma sœur: si elle le savait , son bonheur serait détruit ; il m'a trop coûté pour n'avoir pas besoin de penser que rien ne le troublera.

Aurore, ne reviens donc que lorsque l'infortunée ÎNléline n'existera plus ; n'ajoutes pas par tes douces caresses aux angoisses qui la déchirent.. .. Fût-

il jamais un sort plus affreux que le mien ; lous les senlimens qui firent mon bonheur, ne serviront plus qu'à accroitre mes tortures.... Plus j'aime, et plus je souffre ! Je voudrais être seule... seule avec l'image de la mort; peut-être m'habituerais-je à la voir sans crainte , car je ne chercherai point à me targuer d'un courage que je n'ai pas ; je ne puis, maigre' toutes mes infortunes, me défendre d'un sentiment de terreur, en songeant que bientôt riieuresuprêmevasonner pour moi...

Mais je pourrais surmonter ma faiblesse , si je n'étais pas sans cesse entourée de tout ce qui naguère faisait le charme de ma vie. Quand je vois ma Zulmce me sourire, quand je me sens enlacée de ses petits bras , puis-je vouloir mourir. En ai -je la force, quand j'entends le son enchanteur de

ta voix , que mes yeux cralnlifs se poTtent sur toi à la de'robe'e, et que je songe à ton désespoir lorsque tu apprendras que ton amie n'est plus....

Le croiras-tu ? je redoute même pour M. d'Orgeville d'exécuter la sentence qu'il a prononcée.

Alfred î toute pénible que soit ma situation , j'éprouve cependant depuis quelques jours un grand adoucissement à mon malheur; je suis [)lus satisfaite de moi. La nature qui se révolte toujours contre la destruction, la crainte d'attirer sur moi les chàtimens célestes en consentant, pour satisfaire la vengeance de M. d'Orgeville, à me donner la mort, çt le raffinement de cruauté que je croyais voir dans cette manière de se délivrer de ta malheureuse amie, m'avait, dans les premiers momens j causé une

sorte d'horreur pour celui dont je porte le nom. Lorsque c'est moi qui ai me'rite' sa haine , ce cruel sentiment , qui me fut jusqu'alors inconnu, semblait prêt à germer dans mon cœur pour le dévorer. Haïr, et hair le père de son enfant, c'est connaître d'avance les tourmens de l'enfer. O mon Dieu!

que je vous rends d'actions de grâces de m'avoir préserve'e de ce dernier malheur. Je voudrais, mon ami, pouvoir te faire partager l'espèce de joie qui soulève le poids de douleur qui m'oppressait depuis le jour oii mon arrêt a éle porte. Oui, âme de mon âme, cette sensation que je ne croyais plus faite pour moi, je l'éprouve, en sentant renaître dans mon cœur l'attachement et le respect que m'avait inspirée la conduite de M. d'Orgeville envers nous. Pouirions-nous

■même nous vanler de savoir aimer

comme il nous aimait Son

âme passionne'e avait mis en nous toutes ses affections.... Après s'être plaint long-temps de ma froideur, et de ne pas trouver en toi une amitié égale à celle qu'il te portait; c'est lorsqu'il commençait à croire que nous répondions à son affection qu'il acquiert la preuve que nous le traliissons.... qu'il doit croire que pour prix de la tendresse la plus vive nous l'avons trompé d'une manière affreuse...

Puis-jedonc m'étonner qu'il veuille ma mort? Je regrette seulement qu'une puissance invisible ait arrêté son bras ... S'il eût tranché alors mes jours, que d'angoisses il m'aurait épargnées; mais quelle qu'horrible que soit la route qu'il m'ordonne de prendre pour sortir de la vie, je le lui pardonne, et désire

que, lorsque je ne serai pins, il reprenue le repos que je lui ai enlevé': je m'accuse seule de notre malheur.

Devais-je compter sur moi ? ne devais-je point, lorsque je te trouvai chez lui, te nommer à mon e'poux, et mettre ainsi <ntre nous une barrière insurmontable? Mais j'ai

voulu me croire forte pour ménager ma faiblesse. A l'instant où tu me fus rendu , lorsque je n'avais plus d'autre espe'rance que de le suivre dans la tombe, tout me parut possible j si ce n'est de me priver du bonheur de vivre près de loi. Le Ciel sait pourtant que ma confiance dans mon respect pour la vertu , est la seule cause de ma perle : c'est une erreur trop commune aux âmes innocentes; je croyais que l'on pouvait aimer, s'enivrer de la pure volupté de voir

( 207 ) à toute heure un objet che'ri, respirer le même air que lui, sans abandonner le sentier de l'honneur.... Je paye cher ma pre'somption , elle va me coûter la vie ; mais , dois-je me plaindre de celui que nous avons si cruellement outragé, lorsqu'une femme odieuse , une femme que je ne veux pas même nommer , tant sa pensée fait naître en moi de genres de douleurs.... a su lui faire croire que nous avions , par une basse intrigue, calcule' froidement son de'shonneur. L'impossibilité oii je suis de lui prouver que j'ignorais ton existence j que si nous fûmes coupables , le hasard seul a favorisé l'amour, est un de mes plus grands tourmens : la vérité elle-même a perdu sa force dans la bouche du parjure. Tout ce que je puis lui dire , pour le convaincre que je ne méri-

lais que la pitië, jusqu'à l'instant oit j'ai cesse de résister à une passion presque invincible, est inutile. Il ne croit rien de ce qui peut nous justifier. Estil donc étonnant que sa fureur soit au comble 5 et nous devons tout lui pardonner lorsqu'il se croit forcé , pour échapper à la honte , d'ordonner mon trépas... Alfred, il mérite notre pitié. Nous qui connaissons si bien l'amour et toute sa violence; qui savons à quel point il peut égarer, refuserons-nOus notre compassion à cet homme dont il altère la raison.... Tout me prouve que les droits de l'hymen, loin d'avoir diminué la fatale impression que mes faibles charmes ont fait sur M. d Orgcville, ont ajouté à sa passion. Le sacrifice qu'il croit faire à la justice et à sa fille, il le fuit, n'en doutez pas, à la jalousie. Son âge, l'idée que

( 209 ) lorsque je deviendrais libre, tu pourrais jouir d'un bien qu'il a perdu , ne lui permettent pas de révoquer une semence dont cependant l'exécution le fait frémir. Le calme qu'il affecte t'inspire , je le vois , une sécurité que je bénis , puisqu'elle te donnera la force de téloigner ; mais que d'orages succèdent à cette tranquillité trompeuse.... Ses tourmens ajoutent aux miens. Lorsque je crois trouver dans l'ombre des'liuits la liberté de-'me livrer sans danger à tous les mouvemens de ma douleur, M. d'Orgeville entre tout à coup dans ma chambre, pâle, les yeux égarés ; Vous le voyez, me dit-il, il n'y a plus pour moi de repos ; il n'y en aura que lorsque vous n'existerez plus. — Eh bien ! monsieur, vous le retrouverez bientôt j car, si vous ne changez

point de résolution , je remplirai ma promesse.... — Oui, tu la rempliras, Me'line , ou mon rival périra ! Mais, crois-tu que je te survive? — Puisque c'est pour votre fille que vous exigez que je meure, \ous élevez vous conserver pour elle. — Pour elle! ah ! si tu l'avais aime'e cette enfant, aurais-tu trahi un malheureux qui ne demandait que ton amilië, et de ne pouvoir douter de ta vertu? Sais-tu à quel degre's d'infortune tu vas réduire ta fille? le même coup lui enlèvera les auteurs de ses jours. Non, je ne vivrai point sans toi. Si l'honneur me défend de te laisser exister, l'amour veut que je le pardonne. Mais puis-je l'écouter quand ma faiblesse me rendrait la risée du monde. . . Si je croyais au repentir que tu me marques , je t'emmènerais dans le désert le plus

sauvage de l'Amérique, et nous y vivrions pour élever noire entant. — Vous me trouverez , monsieur , loujours prête à me conformer aux. lois que vous voudrez m'imposer : les lieux les plus sauvages ne m'elïraieront pas, si je puis y vivre pour vous prouver la sincérité de mes remords, et soigner l'enfance de ma fille. — Je le crois:

lu y porterais l'image d'Alfred ; tu en reviendrais peut-être pour lui donner ta main? Non, non, point de folle pitié»,,, }\ faut que tu meures, que tu accomplisses ton serment. — Je l'accomplirai.... — Oui, tu mourras ; et en prononçant ces mots , il tombe presque sans comiaissance sur im fauteuil. Je m'empresse de lui prodiguer mes soins : il les reçoit d'abord avec l'air de la reconnaissance, m'entoure de ses bras , me serre contre sa,

poitrine haletante , et semble retrou= ver ainsi quelque calme; mais bientôt il m'e'loigne, me repousse avec effroi j et, se levant pre'cipitamment , il court se renfermer dans son appartement.

11 n'est pas de nuit oii de semblables scènes ne se renouvellent, et ne me fassent souhaiter de mettre un terme à ses tourmens et aux Iniens en lermi- ^ nant ma vie,. Plusieurs fois, pour les éviter, je feins de goûter les douceurs du sommeil, douceurs qui ne sont nlus connues de ta malheureuse aîTiic ; mais je n'y gagne rien, loin de là; mon époux, croyant que je ne puis ni le voir ni l'entendre, s'abandonne sans contrainte à toute la vivacité de sa passion. S'il trouve quelques-uns de mes vêlemens près de mon lit, il les couvre de baisers; il s'empare du ruban qui entourait ma taille, le place

sur son cœur; puis aussitôt le rejette, comme s'il y avait pose un charbon brûlant : alors il m'adresse à la fois les plaintes les plus touchantes, les reproches les plus amers et les plus tendres protestations d'un amour malheureux. L'image des souffrances que je cause à cette âme ardente me déchire. Je ne puis me consoler de la fatalité qui l'a conduit à Erlac, bien à cause, je l'avoue, des maux que sa tendresse nous a faits j mais plus encore à cause de ceux qu'elle lui fait ressentir. C'est ainsi que tout sert à accroître le désespoir de ta pauvre Méline. Cependant, quelque mal que me fasse M. d'Orgeville par l'expression de sa douleur , je lui dois un grand bien, puisque la pitié qu'elle m'inspire m'a rendu pour lui tousses sentimens qu'il mérite. Résolue à lui

obéir, je le re'pète encore, je lui pardonne d'avance ma mort. Puisse le Dieu de bonté' me la pardonner de même! Quelquefois je m'en flatte ; car je n'y consens que pour e'viter de plus grands malheurs, et ne m j résoudra qu'après avoir tout tenté sur iVI. d'Or geville, pour qu'il ne se condamne pas lui-mêrtie en me condamnant C'est pour lui que je lui demanderai de me laisser la vie; mais , je le sens , s'il faut descendre dans la tombe, ce sera avec un calme qui déjà s'empare de mon âme; et, pour la première fois depuis que la foudre m'a frappée , je sens que le sommeil va rafraîchir mes paupières.

CINQUIÈME FRAGMEIVT.

Pauvre Méline! cesse de te flatter; tu n as pas de repos a espérer avant

la. dernière heure : il n'en est plus pour un cœur abandonne à l'amour...

Tjran impiloyable! qui me tiens asservie depuis que j'ai su me connaître, ne nie lalsserus-iu donc point me pre'parer à la mort?.... Non, tu te ris de mes pleurs; c'est en vain que je combats ta puissance. Plus fort que le remords et la terreur, qui me saisissent en pensant que je vais paraître devant un Dieu vengeur, tu me ferais tout oublier encore ; devoir, honneur, et le soin même de conserver les jours de ce que j'aime, si je pouvais jouir un instant, un seul instant de tes faveurs. Alfred ! Alfred ! hâtes-toi de partir; ta présence me fait mal, bien mal. Je le sens , mon esprit s'e'gare ; je suis près de toi dans une atmosphère embrasée, qui porte dans mes sens, le trouble et le désordre..,.

Je m'applaudissais l'autre jour de me trouver plus digne de pardon:

les sentimens que j'ai repris pour M. d'Orgeville me donnaient l'espe'rance de de'sarmer le courroux ce'-

lesle 11 me semblait que ma

tendresse pour toi e'tait entièrement épurée. Voulant commencer tous les sacrifices qui me restent à faire par l'un des plus douloureux, je résolus de me priver de tout ce qui me vient de toi, et surtout de tes lettres; de ces lettres oU l'amour le plus passionné se peint à chaque mot. Certaine que M. d'Orgeville ne pourra me surprendre , je réunis donc tous les monumens de ta tendresse, que je veux confier à ma sœur. D'abord, j'ose à peine y jeter un coup d'œil furîif : je n'ai pas besoin de revoir ton image j elle est gravée dans mon cœur

en irails ineffaçables. Mais ne me

seraiL-il pas permis, avant de renfermer ces lettres sous l'enveloppe qui va me cacher des caractères che'ris , de les relire encore une fois ? Me'line, résiste à ce désir dangereux , me crie la voix de la raison ; mais c'est en vain , c'est un dernier moment de bonheur que je ne pourrais me refuser sans être trop cruelle envers moi-même. A urore arrive demain, demain je lui remettrai ce dépôt, qui ne sera rendu à Alfred qu'après ma mort. Je puis donc les lire , puisque c'est pour la dernière fois.... Imprudente, gémis de ta faiblesse : fallait-il t'exposer à un semblable danger? Pouvais-tu te permettre, à l'instant où tu ne dois plus rien entendre que la voix redoutable de la mort , d'écouter les expressions brûlantes d'un sentiment , hélas ! trop Tome V, lo

partagé.... Depuis ce moment, je souffre des lourmcris sans égaux. Ils sont affreux , puisque je me trouve si coupable que je n'ose qu'en tremblant descendre au fond de mon cœur.

Te dirais-je, Alfred, les pense'es criminelles qui m'obsèdent? ma main se refuse à les écrire. Cependant, je me suis promis de le faire connaître tous les mouvemens de mon âmej saches donc à quel point ma passion me rend insensée : condamnée a mourir, et bien plus, à être séparée de toi pour toujours , je suis prête quelquefois à violer toutes les lois de la pudeur, à perdre tout respect pour ma famille , à oublier ma fille elle-même , pour aller dans l'ombre de la nuit me réunir à la moitié de moi-même ; être heureuse encore une fois; et à l'instant oli ma tête reposerait sur ton sein, oii

tes bras m'enlaceraient , d'un coup sûr et inopine , terminer des jours que je ne regrette que pour toi j bien certaine que la même arme qui aurait

tranché ma vie finirait la tienne

Alfred î quand de tels projets peuvent se présenter à l'imagination de Méline, qui était née pour la vertu , à qui elle était chère , frémis des excès oii l'amour peut porter; fuis, fuis loin de moi , tandis qu'il en est encore temps; éloignes-toi pour me préserver de ma propre faiblesse. . . . Mais , le peux-tu? les ordres de M. d'Orgeville te retiennent encore pour quelques jours.... Qui me rendra donc à moimême ? Ma mère, vous seule le pouvez; vous seule pouvez me sauver; que votre ombre me protège. Je me jette à genoux; Dieu de miséricorde, écoutez ma prière ; permettez du moins que

mes derniers inslans soient tous au repentir..., Alfred î je ne suis pas entièrement abandonne'e ; mes prières ne sont point rejetees , j'y trouve un soulagement à mes douleurs.... Ah !

pourquoi ne m'est-il pas permis d'implorer les secours de la religion ? mais , je ne le pourrais sans de'voiler le secret que j'ai jure de ne jamais révéler de mon vivant. Dieu fait homme, qui n'avez voulu participer à notre nature que pour souffrir pour nous, c'est dans voire pitié que j'espère^ lorsque l'appui des ministres de votre religion sainte m'est refusé. C'est au pied de TOtre croix que je me réfugie 3 j'y trouverai un asile assuré contre les mouvemens impétueux d'un cœur qui voudrait n'être qu'à vous.... Alfred!

quand je ne serai plus , c'est là , là seulement que lu trouveras la force me survivre.

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