SIXIÈME FRAGMENT
Mon frère, mon cher Edouard, m'est rendu après une trop longue absence, et je le retrouve aussi tendre que si nous ne nous e'tions jamais sépares.
C'est ma sœur qui me le ramène !
Kéunion si long -temps souhaitée, pourquoi faut-il que vous ne serviez qu'à accroître mon désespoir î Tous Jes dons que m'avait fait la nr.lure, augmentent mon supplice..» . Pauvre Aurore ! si tu connaissais le sort qui attend ta sœur, tu en mourrais de douleur. Et toi, Edouard, qui avais versé tant de larmes en crojant commç moi que ton ami , que celui qui devait être ton frère , avait été englouti dans les abîmes de l'Océan j toi qui t'es montré si touché du sort qui m'a fait retrouver Alfred, que lorsque je ne*
pouvais plus être à lui; quelle sérail ton affliction si tu savais tous les malheurs qu'attire sur nous un amour dont long-temps nos parens nous firent un devoir.... Bon jeune homme, quelque coupable que soit ta sœur , je suis sûre que tu prendrais sa de'fense....
Mais, plus J3 suis certaine qu'il n'y a non que tu ne fisses pour me sauver, plus je doir craindre que tu ne devines ce secret; si tu en ayaiî quelque idée, en voulant conserver mes jours tu nous perdrais tous j Alfred serait la victime de ton zèle pour moi.... Monsieur d'Orgeville , depuis le retour d'Edouard et d'Aurore, e'pie jusqu'à mes mouvemens ; il cherche à s'assur^ si mes regards ne leur laisseraient point lire ce qui se passe en dedans de moi ; et il faut que je fasse une élude continuelle pour que ma tristesse ne pa-
raisse pas à mon époux une indiscrète révélation. Amis de mon enfance, il me faut donc renoncer à la douce confiance qui a toujours régné entre nous. Heureusement vous êtes loin de vous douter de tout ce que Méline vous cache j et lorsque la douleur qui me, tue a décoloré mon front, que mes j^eux s'éteignent dans les larmes , il m'est facile, pour vous cacher des mauîc bien plus cruels que ceux dont je me plains , de vous persuader que des souffrances phj'siques sont la seule cause de ma mélancolie et de l'altération de mes traits. Hélas ! votre empressement à chercher pour moi des moyens de guérison, est encore un tourment:
pourquoi vouloir que je prenne soin de mes jours ? leu r terme est marqué. . . ]^t toi aussi Alfred , tu me désespère par ta tendre sollicitude sur des souf-
frances qui , malheureusemcnl , ne me conduiront point au tombeau. Dans un instant de liberté', tu as ose me dire que si tu n'étais pas tranquille sur ma santé', tu ne partirais pas.... Mon Dieu! pars, tu le dois ; pars, ou tu me coûteras bien plus que la vie..., M. d'Orgoville , loin de se calmer, paraît de jour en jour plus irrite', et le terme, en s'avançant, semble redoubler ses tourmens. Je le vois , il voudrais révoquer son arrêt ; mais la jalousie qui le transporte le rend inflexible. Si des vœux indissolubles pouvaient m'engagcr avant sa mort, et nous séparer à jamais , il consentirait, j'en suis sûre, à me laisser la vie; mais il ne peut soutenir l'idée qu'un jour je serais libre.... pour moi, s'il me faut ou mourir ou vivre toujours loin de loi, mon choix est fait.