SEPTIÈME FRAGMENT
Ai-je pu dire que je voulais que tu me quittasses ? Ah! je me trompais moi-même quand je formais un semblable vœu.... Mon ami, est-il vrai que tu vas partir ? que bientôt nous allons être sépares pour toujours V M. d'Orgeville m'a appris, ce matin, ce qu'il fait pour que ton ëloigneménl: paraisse naturel; et, quelle que soit la haine qu'il affecte en parlant de toi, j'ai cru voir que Famitie tendre que tu lui avais inspirée n'était pas entièrement éteinte. Il serait prêt à te percer le sein , plutôt de souffrir que je puisse être à toi ; mais, certain que ma mort mettra entre nous une barrière éternelle , il s'occupe de ta fortune, de ton sort a venir,
comme il l'aurait fait autrefois
lo ^'^
Quel homme nous avons offense' ?
Qui possède plus de qualile's pre'cieuses que lui? Que ^e gene'rosite!
que de noblesse d ame ! Ah î pourquoi les liens de la nature ne m'unis^ saienl-ils pas à lui? Il n'est point de sentiment qu'il n'eût obtenu de Meline, s'il n'eût pas exigé ceux qui ne pouvaient appartenir qu'à mon Alfred... Avoir mérite' de perdre son estime , t'avoir enlevé son amitié, sont au nombre de mes plus grandes peines.
Toi seul, Alfred, peut les adoucir, si tu écoutes les dernières prières de ton amie, et n'oublies point tout ce que M. d'Orgeville a fait pour toi. La reconnaissance a des droits imprescriptibles. Je me laissais emporter au délire de la passion , quand j'ai pu désirer que tu me suivisses dans le tombeau. J'exigerai de loi une bien
plus grande preuve d'amour : je te demanderai de vivre, de pardonner ma mort à M. d'Orgeville; et si, uq jour, il a besoin de tes soins, de te consacrer à lui. Plus heureux que ton amie, tu re'pareras ainsi nos torts enirers mon e'poux. Pour moi, femme coupable et abandonnée à une passion criminelle, au moment oii je t'excite à la reconnaissance ; quand je dois désirer que tu acceptes la place que M. d'Orgeville t'a fait obtenir; que, trompe par le calme apparent de notre intérieur, tu pars , tu m'abandonnes à ma triste destinée, je de'mens aussitôt cette sage re'solulion ; et la seule idée qu'une grande distance va être entre nous, me met hors de piol-même. ..... Je me plaignais du
tnal que me faisait ta pre'sence ; celui que va me causer l'absence sera bien
plus affreux, bien plus déchirant!!
M. d'Orgeville s'est trompe' dans sa vengeance , s'il a cru augmenter l'horreur de ma mort, en n'en fixant l'e'poque qu'après ton départ : elle me paraîtra douce en me de'livrant d'une •vie que ton éloignement me rendra
odieuse Mais, est-il bien certain
que tù vas quitter ta Mëline, celle à qui tu as jure' un amour éternel? Tu n'as pas voulu y consentir, lorsque ton de'part nous aurait tous sauve's; quand nou.s aurions eu l'espoir de
nous revoir A présent que je l'ai
tout sacrifié , est-il vrai que tu vas m'abandonner?, . . Oui, tu partiras; c'est un devoir. Mais si ton amour était aussi vif qu'il l'était avant que j'eusse cédé à tes transports, pourrais-tu t'y résoudre?.... Ne suis-jc pas ta femme? Ne suis-je pas à loi?
( 22g ) SI tu pars , je te suis.... Grand Dieu î ce crime me manquait î ! Qu'ai-je dit? Je pourrais former la pensée d'abandonner ma fille, de couvrir de honte les cheveux blancs de mon vieux père! . . . Alfred ! mon cher Alfred î ne reste pas un jour déplus; éloignestoi sans larder ! Fais cesser les combats que se livrent , dans mon àme, la vertu et l'amour î Preserves-moi du malheur de devenir plus coupable!
Laisses-moi! laisses-moi mourir! m.ais qu'au moins il me reste encore quelques droits à ton estime.