DOUZIÈME ET DERNIER FRAGMENT
Un jour encore et celte main sera placée, ce cœur ne battra plus, ces jeux ne verseront plus de larmes; mais ils t'auront revu. J'aurai reçu ta promesse de ne pas abandonner, s'il a besoin de tes soins , le malheureux qui se prépare un avenir si effrayant. Bientôt je jouirai d'un bonheur si grand , que son attente suffit pour me donner la force d'envisager les instans d'horreur et d'épouvante qui le suivront.... Cependnnt , tout mon courage a pensé s'évanouir lorsque )'ai vu mes sœurs au pied de
l'autel j lorsque je leur ai entendu prononcer le plus doux des sermens.
Me rappelant que j'avais e'té destinée au même bonheur et à cette auguste cérémonie^ oii moi aussi j'avais cru mon sort uni pour toujours à celui de l'objet de ma tendresse ; me rappelant qu'innocente alors, je pouvais me faire gloire de mon amour, tandis que maintenant il faisait mon crime et allait causer ma mort ; j'ai senti mon front pâlir et mes genoux chancelersous moi. Si quelques larmes n'étaient venues mouiller mes paupières, je serais tombée sans connaissance sur le pavé du temple. Un regard terrible de mon e'poux m'apprit qu'il avait lu ce qui se passait dans mon cœur, et qu'il fallait mieux commander à ses mou?emens. Combien il m'en a coulé pour m'en rendre mai-
( 257 ) tresse, et pour dissimuler le iroublô affreux qui s'est emparé démon cœur, quand Edouard et mes sœurs m'ont quiltée. Croyant, sur la parole de M. dOrgevillc, que je les rejoindrais bientôt , je craignais qu'elles ne s'étonnassent de mon émotion quand je leur ai dit adieu. Lorsqu'en les embrassant je me suis dit : C'est pour la dernière fois, je ne les Verrai plus, un froid mortel a passé jusqu'à mon cœur; il s'est fait en moi une révolution si terrible qu'Aurore, effrayée de mon affreux changement, ne voulait plus partir; mais son beau-frère, empressé à la tranquilliser, lui a assuré qu'avant deux jours je serais bien, très-bien.... 11 a raison, j'aurai cessé de souffrir; mais Aurore pourra-t-elle me pardonner d'avoir trompé sa tendresse? se pardonnera -t-elle de
m'avoir qiiitlee? . . . Eile aussi aura besoin de tes soins.
Mon père, qui ne fut dur que par sjslème ^ et se croit heureux parce qu'il se persuade qu'il a fait enfin le bonheur de tous sesenfans, me perce l'âme en me prouvant à quel point il m'a toujours aiqie'e. Lorsqu'on lui a dit que ma santé' me forçait de rester à Paris, il a été impossible de le décider à suivre ses autres filles ; Tabbé d'Erignj, qui ne quitte Jamais son père , est aussi resté. On voulait que je confiasse Zulmce à madame de Mello; mais je n'ai pu consentir à m'en priver. Voilà donc quels seront les témoins de mon agonie. M.d'Orgeville ne craindra-l-il point d'entendie les ciis de leur douleur. . . . Encore une fois, je lui demanderai d'épargner les vieux ans de mon père;
( 259 d'avoir pitié de la mère de son eniant ; ma fille aussi lui demandera ma grâce. Alfred! puis-je faire plus pour le prouver ma tendresse? .... Mon Dieu î puis-je défendre davantage mes tristes jours? Ou touchez le cœur de mon e'poux , ou pardonnez-moi de ne pas re'sister plus long-temps....
M. d'Orgeville semble me fuir depuis que ma famille est partie; cependant, après avoir e'crit ces dernières pages, je mesuis résolue à lecherclier pour tenter un nouvel effort sur lui. Je suis entrée dans sa bibliodièque, oii il était seul depuis le point du jour. J'ai tout fait pour le flécliir, tout promis; c'est inutilement, plus d'espoir, à moins qu'il ne soit sensible aux pleurs de sa fille. Pour moi , je n'essaierai plus à le faire changer; mon âme est préparée à la mort : long-
temps je la vis avec crainte j mais elle ne m'épouvante plus.... Non, j'ai trop souffert pour ne pas obtenir mon pardon. Puisse le Ciel accorder à mes larmes que tu ne succombes pas en apprenant la fin terrible de celle que tu as tant aimée!... Cinq heures sonnent j deux heures encore, et je serai dans le temple ou je dois te revoir. C'est là , c'est au bas du pilier près duquel je t'aurai vu pour la dernière fois, que je veux que l'on dépose mes dépouilles mortelles! Tu viendras pleurer sur ma tombe , et mon éme, qui pénétrera la tienne, te donnera la force de supporter une séparation momentanée. . . . Ah! mon ami , que la vie semble peu de chose; que son terme paraît court à celle qui va franchir la barrière de l'Eternité, Encore qucl([ues instans d'at-
(26i ) tente, et si notre repentir nous obtient le pardon de nos fautes, nous ne nous quitterons plus.... Pourquoi donc ces pleurs qui viennent malgré moi obscurcir mes yeux?... ne peut-on jamais vaincre entièrement la terreur qu'inspire le moment de la destruction. . . .
La mort est toujours hideuse; celle qui m'attend l'est bien plus,... Ma mère, soutiens-moi,... c'est en ton nom que j'ai promis...- rien ne peut
me de'gager de mon serment
Ombre cbërie , attends-moi ; j'achèverai sans faiblesse un sacrifice qui devrait être consommé depuis longtemps. Que mon courage en inspire à mon ami , lorsqu'il lira ce douloureux récit. Adieu , tout ce que j'aime.
Quand les jeux parcourront ces tristes pages,taMéline n'existera plus j du moins elle aura perdu la faculté
de communiquer ses pense'es ; mais elle sera près de loi ; elle te yerra sans cesse, tandis que si elle restait sur cette terre de aouleur, elle serait entièrement séparée de son Alfred ! Ce n'est donc pas elle qu'il faut plaindre... Adieu.... adieu, encore une fois ! dans peu je serai près de toi. Rendons igrâce au Ciel qui nous accorde une si grande faveur.
( 265 ) CHAPITRE LXYII.
Q, uOiV n imagine pas que ] eusse
été en e'tat de lire de suite ces fragmens. Lorsque Ce'lanie me les remit, je ne pus même y jeter les yeux; et la première fois que j'eus assez de force pour les ouvrir, je passai^ avec la rapidité de la pensée , de la prejnière page à la dernière. Ces adieux si touchans , cette promesse que son âme resterait près de la mienne, portèrent dans mon cœur un sentiment que je ne puis définir. C'était de la douleur; oui, la plus vive douleur qu'une âme humaine pût ressentir; mais, cependant, elle n'était point sans charme. Sensibilité, présent du Gielî tu
( ^04 ) donnes à nos cœurs la faculté de jouir même des maux que tu leur causes.
Je mourais en pensant que Méline n'e'taitplus; et cette mort eût été pour moi plus douce que la vie , puisque je pouvais dire, comme mon amie :
Délivre'ede sonenveloppe, lesprit. qui l'anime s'unira pour toujours à la plus tendre et à la plus aimable des femmes. Mais reprenons ce triste re'cit.
Lorsque madame d'Orgeville m'eut quitté, elle se fit arrêter devant un magasin , oii elle acheta de l'eauforte, remonta en voiture, et se fit descendre à une rue avant celle où était situé son hôtel. Elle y entra seule et à pied , sans que ses gens la reconnussent; elle avait les habits d'une de ses femmes. Elle traversa son appartement et entra dans une chambre près de la sienne , o\x sa fille jouait
en atlendanl son souper. Viens, ditelle , demander quelque chose à ton père. L'enfant, qui adorait sa mère, laisse aussitôt ses jouets, et la suit. Quand madame d'Orge ville fut sortie de la chambre, elle prit sa fille dans SCS bias (*), et lui dit : Mon enfant, j'ai eu bien tort; j'ai offensé ton père, qui est bien fâché contre moi : il refuse de me pardonner. Viens unir tes prières aux miennes; tu te jeteras à ses genoux, et lui demanderas qu'il oublie ma faute. — Oui , maman , je lui ûirai que lu ne le feras plus. — Oh! oui, tu lui diras que je passerai ma vie à lui prouver mon obéissance.
— Va, sois tranquille, papa tç pnrdonneia : il est si bon! Tu sais bien, qu'il m'a pardonné quand j'avais dé-
(*) Fait entièrement liistorique.
TomeV, i»
chireson beau livre j il te pardonnera 'aussi.
Madame d'Orgeville, rassurée par la naïve confiance de son enfant, entre dans le cabinet de son e'poux. Il ne parut ni la voir, ni l'entendre. Elle s'approche avec sa fille, et se jette, ainbi que l'enfant , à ses genoux.
Faut-il donc mourir, et rien ne peul-il TOUS fléchir ? — Papa , pardonnes à inaman , je t'en prie; elle ne te fâchera plus. Sans de'tourner la tête , sans daigner voir à ses pieds cette infortunée, sans lever les jeux de dessus son livre, il lui dit : Cessez de m'importuner; je suis las de ces scènes, qui sont aussi ridicules qu'inutiles. — Vous le voulez donc, monsieur ? — Oui; et il j a long-temps que cela devrait être fait.
Ce mot n'était pas achevé, que ma-
( 267 ) dame d'Orgeville avait aralé la liqueur mortelle qu'elle avait acbete'e au moment oia elle me quitta, et dont l'effet fut si prompt , qu'elle tomba sur le parquet en poussant des cris aigus. — Oh î papa, qu'a donc maman? Vois, si lu lui avais pardonne', elle ne souffrirait pas ainsi. M. d'Orgeville , frappé comme de la foudre par les reproches de son enfant, est aussitôt déchiré de remords. Il voit toute l'horreur de son crime. C'est lui qui a porté sa victime au dernier degré du désespoir. Il voudrait, aux dépens de sa vie, avoir arrêté son bras au moQ ment oii elle a pris la funeste liqueur. Tout son ressentiment cède à l'horreur de la voir expirer dans ces cruels lourmens. Il appelle à grands cris. On vient. Toute la maison retentit de sanglots. L'enfant s'attache sur le sein
de sa mère , et ne veut plus s'en séparer. Elle ne cesse de dire : Il n'a pas voulu lui pardonner; ma pauvre maman ! On ramasse la fiole (]ui contenait la funeste liqueur : c'est de l'eau-forte I s'ecrie-t-on. Le vieux Dupont regarde son maître avec effroi.
M. d'Orgeville appelle à grands cris des secours , promet la moitié de sa fortune si on peut la sauver. Les médecins arrivent, emploient diis moyens qui tous sont inutiles, et ne font que hâter sa destruction.
M. d'Erigny, retenu depuis le matin dans son lit par une violente attaque de goutte, entend des g«jmisseraens et prononcer le nom de sa fille. 11 sort de son lit, et, avec l'aide de son fils, il se traîne près de c^îlle dont il a fait le malheur, accuse son g(?ndrc et lui-même, et dit qu'il mourra, si Mcline meurt. .
( 269 ) L'abbe Dervaux,qui venait chaque jour porter des consolations dans le cœur de Mëline, arrive au milieu de cette scène de désolation, et trouve son ami dans un état plus violent que celui de sa victime, qui, à force de souffrances, n'avait plus la force de les sentir , et commençait à reprendre la connaissance. Telle on voit une lampe, au moment oii elle va s'eleindre. Jeter un dernier éclat, ainsi l'âme de mon amie, avant de se séparer de son corps, montra à quel point çlle e'iait sensible et gene'reuse. Ah ! c'est vous , dit-elle ; c'est vous que le Dieu de miséricorde m'envoie pour m'absoudre d un crime affreux.
J'ai osé attenter à ma vie : j'avais élé coupable; je suis devenue crimineh'e.
Mon enfant, ma chère fille, aimes ton père , et ne l'accuses pas. Ah f
é'est le dernier trait ! s'écria M. d^Orgeville. Elle me pardonne I Je suis un monstre. Et saisissant un couteau qui se trouvait sur la cheminée de son cabinet, il allait s'en percer : on n'eut que le temps de le lui arracher; il fallut s'assurer de lui pour qu'il ne se brisât pas la tête contre les murs. Il ne donne plus aucun signederaison.
On avait porté Méline sur son lit:
elle en fit écarter tout le monde, et confia au Ministre de Dieu la funeste histoire de nos amours et de la vengeance de son époux, s'accusant seule" des maux qu'elle souffrait, et attendant de la justice divine qu'ils luiservissent d'expiation. Ce monument d'un touchant repentir serait demeuré enseveli sous le secret impénétrable de la confession , si toute la conduite de Méline, jusqu'à son dernier sou-
plr , n'eût pas attesté son touchant repentir. Elle voulut revoir son e'poux, pour l'assurer qu'elle se reconnaissait seule coupable. Il n'avait plusla faculté de lui re'pondre. Une morne stupeur avait succédé à ses transports; mais il ne quitta point sa chambre, et elle ne cessa de tout employer pour le consoler, malgré ses horribles souffrances.
L'arrivée d'Edouard, d'Auguste et de leurs compagnes , à qui on avait envoyé un courrier, acheva de porter le désordre dans la raison de M. d'Orgcville. Il ne dissimula plus sa conduite et les motifs qu'il en avait eus; il nomma la Marquise comme l'auleur de tous ces maux ; celle femme perfide lui ayant persuadé que Méline et Alfred étaient d'accord avant son mariage, pour jouir impunément de la plus criminelle liberté : que
( ^7^ ) c'était la raison qui m'avait etigage à changer de nom.
Tous se re'unirent pour l'assurer que jamais il n'avait existe de dessein formé de le tromper ; on lui en fournit les preuves; il les e'coutait en silence j chaque mot redoublait sa douleur , et sa de'mence devint complète.
Mëline , après avoir trace' quelques lignes pour marquer sa reconnaissance à ses amis , récompense' ses serviteurs, et fait une pieuse et charitable donation , ayant raconté à sa sœur ce qui s'était passé entre nous dans notre dernier entretien , voulut employer ce qui lui restait de force à •me donner un témoignage de son amour j et quand elle ni'ciit recommandé aux soins d'Aurore ,el de l'abbé , elle écrivit cette Icltre si souvent trempée de mes larmes j
Lettre de Méline à son lit de mort, à Alfred.
11 est accompli l'affreux sacrifice....
le lien commence , cher Alfred ne
trompes pas l'espoir de ton amie mourante.... c'est de loi qu'elle attend la remission de ses fautes.... toi seul , par l'exercice des vertus les plus peuibles, peut faire oublier à Dieu et au monde combien nous fûmes coupables. Ma réputation, que ma mort devait conserver , est perdue par cela même.
Cependant, je suis plus heureuse que je ne devais l'espérer : tout ce que j'aime m'entoure et me pardonne. . . .
S ils pouvaient mode'rer leur désespoir, ma fm ne serait point sans douceur.... Que de consolations et d'espe'rances ton digne ami a fait passer dans mon âiiac; que le Dieu de bonté a
( 274 ) permis qu'il s'arrêtât un moment pour me donner le temps de participer aux bienfaits d'une religion qui peut seule le consoler....
11 donne encore à ma main la force de te rappeler, dans un dernier adieu , cette loi, qui commande le pardon des injures!!... Alfred, je ne me suis pas
trompée Il est là l'infortuné, ses
jeux sont sans larmes.... les premiers cris de sa victime l'ont privé de la raison.... il me sourit, et ce sourire est pour moi plus affreux que les souffrances qui déchirent mon sein... Souviens-toi que tu fus à moi , et que je le lègue à celui qui, sans nous, serait encore heureux.... Souviens-toi que lu te dois aussi à ma fiUc.... que la mère soit la sienne... Mais, quel nuage couvre mesj'eux..., une sueur froide se répand sur tous mes membres....
Je ne vois plus ces caractères que je peux à peine former. ... Le froid de la mort arrête le mouvement de mon cœiir; mais l'amour brave ses coups...
Adieu , adieu , reçois l'âme de Meline.
Et comme elle venait de tracer ces mots, Aurore, qui e'tait restée avec M. d'Erignj près de sa sœur, s'écria:
Elle se meurt. Alors, tous accoururent près de ce lit funèbre : Méline ouvrit les yeux qu'Aurore avait cru ferme's pour toujours. Je ne suis pas si malheureuse que je devais le craindre j vous m'aimez, vous recevez mes derniers soupirs : et en voyant sa lille qu'on n'avait pu parvenir à éloigner d'elle j elle fit signe qu'on la soulevât de manière à ce qu'elle pût encore lui donner un baiser et la bénir. La pauvre petite disait : Ne meurs pas; ne meurs pas, je t'en prie.
( 27G ) M. d'Érigny voyant sa fille au moment de quitter une vie qu'il avait rendue si malheureuse, s'écria : Attends-moi , je te suis ; que ferais-je sur la terre sans toi? Et se penchant sur son lit, il la pressa dans ses bras; à cet instant Méline expira en prononçant mon nom ; et le même coup qui trancha ses jours , finit ceux de son père.