‹ Méline, ou, Mémoires du chevalier de Moncy (volume 3)Chapitre 28 sur 29 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Bientôt le bruit de la mort de ma malheureuse amie se répandit avec tous les détails des cvénemens qui en avaient éié cause. Ainsi , le raffinement de cruauté par lequel son époux se flattait d'ensevelir son déshonneur, le rendit public. Mais l'amitié générale que l'on portait à Méline, la pilié qu'inspira ses malheurs, cl sa

( 277 ) fin cruelle , mirent sa mémoire à l'abri des reproches qu'elle avait crainls pour sa fille. Gelanie n'eût pas plus lot appris celle affreuse catastrophe, qu'elle courût à l'hôtel oii on lui confirma celte terrible nouvelle. Elle apprit au même instant que M. d'Orgeville avait entièrement perdu la raison , et qu'il m'appelait à grands cris pour l'aider à retrouver Meline, qu'il disait qu'on lui avait enlevée.

Cëlanie revint. Persuadée que les papiers que je lui avais rem.is contenaient les dernières volontés de la malheureuse Méline , et craignant qu'en retardant de l'ouvrir cela n'eût un inconvénient grave, elle me présenta le paquet que je lui avais remis la veille. Je lui demandai avec effroi :

Pourquoi me les rendez -vous? — Parce que vous devez à présent l'ou»

( 278 ) vrir. — O Dieu ! Meline , serait -il possible ; Meline , elle serait morte.

Elle ne me re'pondit pas. Alors je rompis le cachet ; mais aux premiers mots je tombai sans connaissance, et je fus deux mois entre la vie et la mort. L'abbe' Dervaux me venait voir presque tous les jours , et tâchait de calmer ma douleur. Il avait écrit à ma mère , qui se rendit sur-le-champ à Paris; mais ni elle, ni Celanic, ni le bon abbé ne pouvaient me décider à vivre.

Un jour , l'abbé vint comme il avait coutume , et s'approchant de moi , il me dit : La religion et l'amitié' n'ayant plus sur vous, mon ami, aucun empire, il faut donc chercher dans la passion qui vous entraîne au tombeau , pour y rejoindre celle que vous pleurez, un motif pour vous for-

( 279 ) ter à l'existence. Vous m'avez dit que Méline vous a fait jurer de vous consacrera son époux, s'il avait besoin de vos soins; vous le lui avez promis 5 il est tem ps que vous lisiez la lettre qu'elle vous a écriten mourant, et oii elle vous rappelle encore votre engagement. Il me présenta alors cette cruelle et précieuse lettre Pour la première fois

mes larmes coulèrent, et comme elle me l'avait promis, je crus sentir l'influence de sa belle âme, qui porta quelque calme dans mes sens, et me permis d'entendre l'abbé. Pouvez- vous manquer à votre promesse, reprit-il, quand M. d'Orgeville, privé de sa raison , vous appelle à grands cris , vous cherche sans cesse, et entre dans une fureur très-dangereuse pour ceux qui l'entourent ; quand il se persuade que vous êtes mort , et que l'on vous a tué.

Vous savez rju'il n'a pas de proches parens. Ceux de Méline ne peuvent le voir sans une sorte d'horreur. — Et crojez-vous, mon ami, que ce sentiment ne soit pas aussi vit dans mon cœur. Plus, peut-être ; mais la promesse que vous avez faite à votre amie mourante , que deviendra-t-elle ? Et n'avez-vous donc rien à réparer envers la société; j'aurais dû dire d'aboid envers Dieu, et qui peut être plus capable de vous remettre en grâce avec lui, que le sacrifice que vous ferez à l'existence de celui qui vous rend si malheureux? Je réfléchis un instant, puis, prenant la main deM. Dcrvaux et la serrant avec force, je lui dis: Perlons, mon respectable guide; menezmoi chez celui qui fut mon ami, mon bienfaiteur; chez celui que Méline m'a ordonné de ne point abandonner.

Je erojais qu'il me conduirait à 1 iiolel ; je voulais j revoir les lieux cil j'avais été si long-lemps heureux; mais les accès de M . d'Orgeville étaient devenus si vioiens, qu'on ne pouvait plus le garder chez lui; on l'avait transporté dans la maison d'un me'decin qui agravait ses maux par la conirainte. Qui pourra imaginer ce que j'e'prouvai , quand je vis cet homme, naguère l'oracle du corps le plus illustre de la magistrature, n'ayant plus la moindre connaissance des évc'nemens qui venaient de se passer, et abandonné à des mains mercenaires ; car Dupont était mort de l'effroi que lui avait causé les derniers momens de sa maîtresse; quand je vis M. d'Orgeville se lever, venir à moi , et me dire : Ah ! te voilà enfin, mon cher Alfred : nous allons partir pour Or-

gevilîe : elle y viendra , nous la verrons tous les jours. Tu sais comme elle est belle et vertueuse. Allons ! dis qu'on mette les chevaux, parlons! Il me fit une telle pitié ; je le vis tellement abandonné de la nature enlièrc , que me rappelant le serment fait à ma malheureuse amie ^ jeluijuraidevivre pour cet infortuné et pour sa /?//e. J'allai voirAurore,que l'amour seul de son époux avait pu préserver du désespoir que la seule idéede la mort de sa sœur lui causait , et qui était d'autant plus terrible, qu'elle s'accusait de sa perte en l'ayant engagé à s'unir à celui qui fut son assassin. Edouard , désespéré de la mort de sa sœur et de son père , avait quitté Paris ou il ne pouvait rester sans un déchirement cruel. M. et madame de Mello me témoignèrent la plus tendre pitié; ils approuvèrent

ma résolution. 11 fut convenu que ma mère viendrait à Orgeville; qu'el^le y élèverait Zulmëe, et que je veillerais à la conservation de son père et de sa fortune, sans avoir besoin de la forme judiciaire de l'interdiction, toujours humiliante pour l'humanité.

Nous partîmes ma mère et moi , M. d'Orgeville et sa fille. L'époux de Méline ne recouvra jamais la raison, et bien plus heureux que mor, jamais il ne sut sa mort, et l'attendait toujours. Zulmée répondit à la tendresse de ma mère, et aux leçons des maîtres habiles dont je partageais les soins pour cet enfant que j'adorais , parce qu'elle était fille de mon amie , tt avait avec elle beaucoup de ressemblance.

Elle épousa le fils aîné d'Auguste, qu'on nomma le vicomte de Mello.

Jl était brave et spirituel comme son

( 234 ) père, beau et bon comme sa mère.

Zulméele rend très-heureux. Jamais les frères deMcljne ni ses sœurs ne se consolèrent de la perte de mon amie, lis venaient quelffuefois à Orgeville voir leur nièce, et pleurer avec moi sa tendre et malheureuse mère. Le jeune d'Erignj, frappé de la mort funeste de sa sœur, en conçut une telle haine pour le monde, qu'il passa dans l'ordre de Saint-Benoît , oii il prononça des vœux qui l'en se'parent pour jamais.

Depuis quinze ans je n'avais pas <juilté Orgeville, et ]y avais nourri les souvenirs qui alimentaient une passion que la mort n'avait pu e'teindre.

Dans les instans oi.i l'époux de Méline s'endormait , ce qui était assez rare, je parcourais le jardin , j'y retrouvais l(.-s traces de ses pas. Je fus

( 2S5 ) rieaiimo'ns fort long-temps sans entrer dans le bosquet ou on se rappelle que je sacrifiai à un instant , trop court, helasj tout le bonheur de ma vie. Cependant , Zulme'e m j conduisit un jour; et comme je ne pouvais pas lui dire la raison qui m'en e'ioignait , il fallut m'approclier de ce banc de mousse que les hivers avaient respecté. Je ne pouvais le voir sans mourir. Je le détruisis, el y construisis , en place , un autel à l'Immortalité

I/abbé Dervaux, après avoir résigné sou canonicat, vint se réunir à nous, et se consacra entièrement aux pauvres habitans de la paroisse d'Orgeville : il conserva jusqu'aux derniers momcns toutes ses facultés. Sa mort , paisible récompense de ses vertus, fut comme un sommeil qui le

conduisit à un bonheur sans mélange.

En mourant il me dit : Je vais la voir; elle saura tout ce que vous faites pour elle. Sa mort me fut très - sensible ; elle prece'da de peu de temps celle de M. d'Orgeville. Sa fille était mariée depuis deux ans, et était mère d'un fils qu'elle nourrissait. Elle demeurait à Paris chez son beau-père; mais elle venait souvent à Orgeville , et se prêtait avec une extrême complaisance aux diffe'renles fantaisies de celui qu'elle ne pouvait s'empêcher d'aimer, et surtout de plaindre.

Une des plus fréquentes e'tait de "vouloir aller à Paris, où il disait que Méline était depuis quelques jours.

Je l'accompagnais toujours dans ces courses, qui se bornaient à une lieue ou deux ; parce que ne trouvant point celle qu'il cherchait inutilement, il

( 237 ) disait : Retournons à Orgeville , elle doit y être à présent; elle aura passé par un autre chemin.

Un jour que Zulmée venait de Paris, son père était sur la route dans sa voiture avec moi et ma mère ; il s'écria en apercevant sa fille : Ah ! voilà Méline, je la retrouve enfin; il veut s'élancer de son carrosse. Zulmée descend du sien, et vient dans celui de son père. Il la serre contre son cœur, lui demande oiaelle a été si long-temps; il appelle son petit-fils Zulmée, le caresse, le prenant pour sa fille ; interroge la vicomtesse, qui lui répond comme si c'eût été sa mère, ce qui me perçait le cœur. Je ne prévoyais rien de bon de cette faible lueur de connaissance. , et je désirais qu'on arrivât à Orgeville, oii nous fûmes bientôt, Zulmée, que son père

( 288 ) prenait toujours pour Mcline, entra avec nous dans le salon. Il la fit asseoir sur le canapé; et prenant son petit-fils sur ses genoux, illui disait: Tu vois que j'aime bien ta mère; tu dois C'trebien contente, ma chèreZulmee. Ce mot rappelant à madame de Mello la scène terrible où elle sollicita inutilement la grâce de sa mère, se mit à fondre en larmes. M. d'Orgeville , voyant sa fille pleurer, lui dit : Tu pleures, Meline, parce que tu es avec moi ; parce que je t'ai ramenée ici : tu ne m'aimes point; tu n'aimes qu'Alfred .-puis, la regardant plus attentivement; mais non, tu n'es pas Méline; seulement lu lui ressembles. .. . Ah ! je me rappelle que Méline.... Est-ce qu'elle est morte?...

qui Ta tuée?... Alfred! ce n'est pas loi Ah! je me souviens; elle a

( 289 ) bu une liqueur brûlante, elle m'en a donne' la moitié, elle me dévore:

vois, Alfred, comme j'ai la fièvre.

En effet , son pouls battait avec violence j nous parvînmes à le déterminer, non sans peine ^ à se mettre au lit. On alla chercher le médecin ; il ordonna une saignée dont l'effet produisit un assoupissement qui le conduisit à la mort. Inutilement sa fille, son gendre et moi, nous avions espéré qu'il recouvrerait la santé et la raison; mais il parait que le souvenir même imparfait de sa malheureuse épouse, suffit pour anéantir ses facultés. Ce que je souffris pendant tout ce temps est difficile à rendre; cette mort était encore mon ouvrage, et tout dans ce séjour me rappelait mes profondcsdou' leurs. Aussi, dès que l'on eût n-ndu TomeV. i3

à M. d'Orgeville les derniers devoirs, je remis au VicomLe l'administration de ses biens. En vain il voulait , ainsi que Zulmëe , me retenir près d'eux ; je ne pus j consentir ; je me retirai avec ma mère dans une maison que j'avais fait bâtir aux portes de Paris, De retour dans celte ville , mou premier soin fut de me rendre dans l'e'glise ou je savais que mon amie reposait ; je me prosternai sur ce marbre insensible : c'e'tait à la même place où le soir je l'avais vue la dernière fois. Je n'entreprendrai point de retracer les e'motlons douloureuses que je ressentis. Quinze ans s'étaient écoules, ei mes regrets étaient aussi profonds que le premier jour. Cependant, une chose en adoucissait l'amertume ; là , j'avais promis à celle qui y reposait

mainieiianl, de me dévouer à ses volontés; et je m'y étais religieusement conformé. Je restai plus de deux heures sur cette tombe, qui renfermait tout ce qui eût fait mon bonheur. Ma mère m'en arracha ; mais depuis , ^ ne fus jamais plus de huit jours sans venir dans ce temple , prier pour mon amie, que bientôt j'irai rejoindre.

Célanie , qui était veuve, et avait rerois à son fils aine sa maison, est venue aider ma mère k tenir la mienne. La douceur de sa société et son constant attachement rendent ma vie moins douloureuse. Edouard n'a survécu que de quelques années a sa sœur , et sa mort a été pour moi une nouvelle source de larmes; mais j'ai conservé dans Auguste le plus tendre et le meilleur des amis ; et Aurore et

lui venaient noiis voir : car nous ne quittons pas soLivent cette retraite, oii je pleurerai, jusqu'à mon detnier soupir, mon adorable Meline. Ses sœurs sont riches et vertueuses. Zulme'e est un modèle de raison et de sensibilité : elle a une tendre reconnaissance des soins que j'ai eus pour son père. La marquise est morte à Londres, en prison, pour dettes, ayant été complélemenl ruinée par le lord Worsack.

Un jour, comme je revenais de rendre mes hommages funèbres à tout ce qui me restait de mon amie, fort près de chez moi , j'aperçois un vieillard couvert de haillons, dont la physionomie me frappe. Je lui donne pelques pièces de monnaie. 11 me regarde, et fait un cri de surprise.

( 295 ) Mon Dieu! dit-il, n'étes-vous pas M. Alfred de Moncj? — Oui /lui dis-je. — Reconnaissez-Yous d'AUiu?

— Eh ! comment vous reconnaitre sous ces affreuses livre'es de la misère?— C'est bien moi ; et vous voyez comme le Ciel m'a puni. Mais, comment espe'rer quelf[ue pitié de vous, après tous les malheurs dont j'ai ete' cause, et dont je suis instruit? Comment votre respectable mère voudraitelle me revoir? — Ma mère, ainsi que moi, sait pardonner; et je crois que vous êtes assez puni par vos remords. Je le fis entrer; j'allai pre'venir ma mère. Elle eut beaucoup de peine à se décider à voir cet homme qui nous avait tous perdus; cependant elle y consentit.

Il nous apprit qu'un capitaine de

( ^94 ) vaisseau marchand avait vole toute notre fortune, qu'il avait toujours eu le dessein de nous rendre , à ce qu'il pre'lendit, si ses projets avaient re'ussi. Depuis ce temps , il languissait dan« la misèie, et avait avec grande peine j obtenu son passage ©«France, oia il j apprit les désastres de ma famille. Il avait fait différens métiers , et aucun ne lui re'ussit; enfin, devenu vieux ' et infirme , il n'avait plus que la triste « ressource de mandier; mais qu'étant 1 malade, il ne pouvait faire que peu de chemin, ce qui faisait qu'il était prêt à mourir de faim. Ma mère convint que l'on le placerait dans une maison parlicuhère, oii il aurait le stricte nécessaire^ car, disait-elle, il ne faut pas encourager, par une existence trop douce, qiiicoïKjue oserait,

comme cet homme, abuser de la confiance et de l'amilie'. IMoi aussi , repris-je, j'avais abusé de la confiance et de l'amitié j et cependant le Ciel ne m'a pas abandonné, et la bonté céleste m'a fait trouver dans la Religion des consolations , pour un malheur qu'elle seule pouvait faire supporter.

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