‹ Méline, ou, Mémoires du chevalier de Moncy (volume 3)Chapitre 5 sur 29 · CHAPITRE LV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LV

V^uAND Mëline, comme elle l'a dit depuis, apprit que je devais revenir à Orgeville, elle eût donne tout au monde pour m'en empêcher; mais comment le pouvait-elle, sans craindre de me faire retomber dans l'eot d'oii je sortais. Il fallut donc abandomier au destin les suites que ce se'jour pouvait avoir , et elle se flattait encore [qu'il n'entraînerait pas sa perle. D'ailleurs, elle savait que j'arrivai faible, languissant, et que sûrement je ne pourrais pas être redoutable. Auguste , plus heureux que moi , venait se reunir à sa compagne pour le reste de la belle saison , et

(29) jouir du plus grand des biens, celui que procure un amour le'gitime. 11 avait obtenu un congé , et il se faisait une idée charmante du temps que nous serions tous réunis. D ailleurs , la certitude qu'Aurore allait être mère ajoulaità son bonheur. Si laMarquise, nie disait-il, pouvait venir et garder comme nous ton secret, je n'aurais plus rien à désirer ; mais elle ne viendra pas de sitôt. Pour moi, j'en étais fort aise , et je ne croyais pas qu'elle pût m'être utile; au contraire, je la redoutais : je connaissais bien mieux que son frère le caractère de cette femme astucieuse et méchante ; mais il était bien inutile que je lui fisse partager mes craintes, qui étaient très-^ vives, toutes les fois que je pensais à madame de Chandor. Sa seule idée €Ût éloigné de mon esprit tout espoir

(3o) de bonheur; aussi je la bannis de ma pensée^ pour me livrer sans crainte à tout le plaisir que je me faisais de revoir Meline.

Nous arrivâmes. Les dames vinrent au-devant de moi; elles furent douloureusement frappées de mon changement. J'entendis madame d'Orge ville qui dit à Aurore : L'infortuné , il a cruellement souffert. Pour elle, il semblait que l'amour s'était plu à l'embe)lir encore, et j'en éprouvai une sorte de chagrin. Quoi ! me disais-je, être aussi fraîche , avoir une aussi brillante santé, tandis que je mourais d'amour pour elle; et ainsi je lui faisais un crime de n'être pas tombée malade, par la seule pensée des maux que je souffrais. Je n'imaginais pas qu'on les avait cachés autant qu'il était nécessaire, pour ne pas la livrer au dé'

scspoir que lui aurait causé la crainte de ma perle.

M. d'Orgeville n'e'tait pas venu chez lui tout le temps de ma maladie, na voulant pas s'éloigner de moi vingtquatre heures. Un j avait donc qu'Auguste qui vint à Orgeville, qui se gai'dait bien de peindre à sa belle-sœur l'élat dangereux oii j'étais ; ainsi , il était bien simple qu'elle ne se fût pas livrée à une douleur extrême , pour une maladie qui ne donnait nulle inquiétude : aussi, la foiblesse où j'étais encore la surprit à un tel point, qu'il eût été dangereux que Ton eût remarqué l'émotion qu'elle éprouvait. J'étais cependant descendu aussitôt que j'aperçus ces dames ; mais sans Auguste, je n'eusse pu me soutenir. U me donna le bras jusqu'au château , et j'eus toutes les peines du monde à monter les marches du perron. -Mr-

Une me disait : Vous avez donc ete bien malade ? — Très-mal , mais je ne connaissais pas mon état ; je ne m'en suis aperçu qu'à la faiblesse extrême qui m'est restée. Ces dames me forcèrent à me coucher sur un lit de repos qui était dans le salon, etllfut convenu que l'on dînerait auprès de moi. Madame d'Orgeville faisait des reproches à ma mère de ne lui avoir

point écrit la vérité sur mon état.

A quoi cela aurait-il servi ? à vous compromettre. On me destina un appartement au rez-de-chaussée, que ma mère devait partager, afin d'être à portée de me donner ses soins, que mon amie aurait bien voulu lui disputer, et qu'au moins elle partageait lorsque nuls témoins dangereux ne se trouvait pas en tiers avec nous ; fatale liberté qui nous perdit.

Méline ne vojaii eu moi qu'un être

faible , souffrant, et qui reclamak sa généreuse pilië, puisque c'était mon amour pour elle qui m'avait réduit à la situation oii elle me retrouvait.

Nos amis n'avaient pas d'autre idée ^ ils n'imaginaient pas plus que Mëline tju'elle eut rien à redouter de celui qui paraissait à peine échappe du tombeau. Je ne demandais rien; je me laissais aimer sans avoir la force d'y répondre. Souvent ma tête reposait sur le sein de Meline; et le feu qui s en échappait rammait ma frêle existence, mais comme un faible enfant qui trouve dans les bras de sa mère la source delà vie. Aussi Mëline ëtait sans défiance, et nos amis , comme je le dis, n'en avaient pas davantage.

C'était dans ces momens d'abandon que nous rappellions jusqu'aux moindres circonstances de notre vie; car

nous ne la comptions que du jour où nous nous e'iions connus ; celui où nous avions jure' aux pieds des autels, d'èlre à jamais l'un à l'autre , se rappelait souvent à notre mémoire. Je disais à Meline : Ce serment n'est-il pas plus sacre que celui qui n'est dû qu'à l'erreur ? N'est - il pas vrai que vous n'avez pas voulu rompre nos nœuds; que vous vous croyiez libre?

El elle me repondait que, sans celte fatale erreur, elle n'eût jamais été à d'autre qu'à moi. Ses larmes étaient d'autres fois sa seule réponse. Cette dangereuse conversation se répétait souvent , et nous trouvions chaque fois plus de raisons pour croire que les premiers engagemens étaient les plus sacrés. Hélas î on est si ingénieux à se tromper quand les passions nous aveuglent. Cepentlanl, rien dans ma

conduite n'alarmait la pudeur de Mé- Hne; et elle croyait ne pas manquer à ses devoirs , parce qu'elle n'était point encore criminelle. Que dis-je !

j'e'tais parvenu à lui faire croire qu'elle ne 1 était qu'envers moi j que son bjmen était contraire à toutes les lois ; qu'elle était à moi ; et que si elle était forcée, pour l'intérêt de sa fille,- de ne pas demander la cassation de son mariage, il n'en était pas moins réel qu'il était nul. Rien n'autorisait une semblable idée; mais l'auteur du mal, qui voulait ma perte et celle de Méline , nous persuada à tous deux cette étrange morale. Méline ne se crut plus engagée par les saints nœuds de l'tiymen. Le père de sa fille, qui la comblait des plus tendres égards, ne fut plus pour elle qu'un homme sans délicatesse f qui ayait sacrifié à sa pas-

(36) sion celle qui en était l'objet, et moi le plus ingrat des hommes. J'oubliais tout ce que je devais à l'ami respectable qui m'avait recueilli dans ma pauvreté, qui m'avait honoré de la plus entière confiance, et je n'aspirais plus qu'à lui faire le plus sensible outrage. Parvenu au point d'oubli des devoirs les plus sacrés , j'assurai , par Ja ruse , la réussite de mes criminels projets. Voulant entretenir Méline et mes amis dans la confiance oii ils étaient qu'elle n'avait rien à redouter d'un homme à peine convalescent, j'affectai d'être toujours d'une faiblesse si grande, que je pouvais àjpeine faire un pas.

L'appartement que nous occupions, ma mère et moi, avait une porte (jui rendait près d'un bosquet ou le soleil ne pénétrait jamais, et dont une

(57 ) palissade d'arbustes à fleurs entrelacées d épines défendait l'approclie; de sorte .que l'on ne pouvait y pénétrer que par une petite grille dont Méline seule avait la clef: je l'avais vue j entrer , pour porter à manger à des oiseaux qu'elle y élevait. Ma mère, un peu incommodée depuis quelques jours, était restée dans son lit. Auguste et sa femme étaient près de moi : je feignis de dormir ; ils descendirent sur la terrasse et prirent le chemin du parc. Je m'élance aussitôt du sofa oii je feignais, depuis quelques jours, de pouvoir à peine me traîner; et franchissant le court espace qui se trouvait entre la porte de mon cabinet et la grille du bosquet, je l'ouvre, en Ole la clef, la referme sur moi, et suis aux pieds de Méline , qu'elle ne conçoit pas encore que j'aie pu arriver

( 38 ) jusqu'à elle. — Quoi î c'est vous ? — Oui, Me'line, c'est moi 5 c'est ton heureux amant ; c'est l'homme que tu aimes, qui t'adore, à qui tu appartiens j car c'est à moi que ta mère t'a donnée : viens dans mes bras, objet che'ri ! viens ; oublions les tristes conventions des hommes. Le Dieu à qui nous avons promis de nous aimer a entendu nos sermens ; c'est lui qui m'a tiré des portes de la mort; qui m'amène à tes pieds : viens, Mélinej que ce lit de gazon soit l'autel de notre hjme'née; et je l'entraînai vers le fond du bosquet. Son extrême surprise l'avait rendue moins capable de re'sister à mes desseins : elle y opposait crnendant une forte résistance j mais bientôt l'amour lui lit partager mon ivresse; et ce ne fut que lorsque nous étions parvenus au dernier degré de la féli-

(59) cite humaine que la voix du remords se lit'eniendre, et empoisonna le moment le plus fortuné de ma \ie. Oh !

Alfred, qu'avons-nous fait, dit Me'line , qui trouva enfin la faculté' de prononcer ces mois ? Nous voilà donc parjures et ingrats ; qu'allons - nous devenir si on vient? Ah ! laissez-moi sortir d'ici j pourquoi y suis-je venue: ta mère , ma sœur , oia sont- elles ? Je lui racontai que l'on m'avait laissé seul , me croyant endormi. Retournez, dit - elle , dans votre appartement j moi , je reste ici. Ab! comment supporter les regards de ma soeur, de son époux, les caresses de ma fille. Eloignez-vous , Alfred ; et respectons au moins les convenances, si nous n'avons pu honorer la vertUi Je ne voulus pas insister j je regagnai le sofa sans être aperçu de qui que ce soit , et j'y

restai comme si j'y eusse e'té endormi, jusqu'au retour d'Auguste et d'Aurore, qui ne tardèrent pas à revenir.

Je parus m'eveiller à cet instant , et demandai oii était Me'line. — Je ne sais pas, dit Aurore : peut-être à sa volière ; et elle alla du côte' du bosquet oii, ne voyant point de clef, car Meline m'avait dit de l'ôter , elle revint nous joindre moi et son mari. Celui-ci m'offrit son bras pour faire la longueur de la terrasse : je l'acceptai, pt-nsant que Meline , qui pouvait voir du bosquet ce qui se passait dans le pavillon, profiterait de notre absence pour en sortir. Et en effet , nous ne fûmes pas plus tôt hors de porle'e de la voir,qu'elle quitta sa retraite; et traversant le cabinet, le salon, et gagnant le vestibule, elle monta l'escalier qui condui-^iait à -son appartement ^ sonna ses femmes,

à qui elle dit qu'elle avait une migraine affreuse , et |se coucha. On vint nous dire qu'elle priait qu'on n'entrât pas dans sa chambre, ajant besoin du plus grand repos; qu'elle priait sa sœur de garder sa fille ; qu'elle n'était pas en état d'entendre le moindre, bruit. Aurore fut éionne'e d'une indisposition si subite ; mais n'eut aucun doute; car on ne crut pas même que nous nous fussions vus un seul instant depuis le dîner. Pour moi , je n'en fus pas très-effrajé. J'attribuai ce pre'iendu malaise, à l'impression que devait nécessairement éprouver une Ame aussi délicate que celle de ma- . dame d'Oi geville , en se trouvant coupable ; mais je me flattais de calmer ses remords.

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