‹ Méline, ou, Mémoires du chevalier de Moncy (volume 3)Chapitre 7 sur 29 · CHAPITRE LYII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LYII

J E m'étais flaltë que Méline, pendant son sommeil, avait retrouvé le calme; et que l'amour, surmontant tout ce que ses principes pouvaient lui faire envisager de coupable dans sa conduite , je la reverrais embellie par ce sentiment , s'y livrer enfin sans re'serve. Mais quand ma mère m'apprit la situation oii était madame d'Orgeville, j'éprouvai la plus vive douleur ; et mon trouble augmenta encore quand Auguste, qui nous cherchait pour nous parler de sa bellesœur, nous dit qu'il avait envoyé un courrier à M. d'Orgeville. J'avoue que j'éprouvai un mortel déplaisir de l'idée Tome F". 5

de le revoir si promptement. Savoir Meline malade de chagrin , et me trouver avec mon bienfaiteur à l'instant même oii je l'ai le plus offense' , me paraissaient des maux si insupportables, que je fus au moment de terminer ma vie ou de quitter Orgeville. Ma mère , qui lut dans mon âme, chercha à me garantir de mon de'scspoir. — Tu sais, Alfred, que j'ai toujours pensé qu'il n'y avait pour loi d'autre parti que celui de s'éloigner de Meline. Tu ne l'as pas cru , et peut-être n'est-il plus temps, si toutefois il ne l'est pas toujours de réparer ses torts. -^ Ma mère , gardez-vous de croire.... ! — Eh bien î je me suis trompé, et j'en rends grâces au Ciel ; mais il n'en est pas moins certain qu'il est impossible que vous ne succombiez pas dans un instant ou dans un

(5. ) autre, à la violence de votre passion ; et qui peut savoir à quel point de misère et de douleur , un instant d'un plaisir criminel peut vous conduire! Fuis donc , mon fils , dès que tu le pourras, sans compromettre ton amie.

— Ah ! je ne puis la quitter. Non, ma mère, jamais. Je puis quelquefois en former le projet, mais il s'anéantit à l'instant. Le sort en est jeté ; nous périrons , mais rien ne m'en séparera que la mort. Ma mère allait me répondre , quand on vint l'avertir que le médecin venait d'arriver. Elle me quitta pour passer dans la chambre de la malade. Le médecin trouva beaucoup defièvre; maisdécida qu'elle n'était causée que par le lait, dont on n'avait point cherché à prévenir les dangers au moment où elle avait sevré sa fille. Il ordonna différons remèdes qui

soulagèrent madame d'OrgevllIej elle parut plus calme; et lorsque son mari arriva , elle n'avait plus qu'un extrême abbattement. Il e'tait venu en trois heures de Paris, crevant les chevaux pour arriver une heure plus tôt ; et lorsqu'il vit qu'il n'y avcit aucun danger, sa joie fut extrême. PourMe'line , cet instant fut l'un des plus cruels de sa vie. Heureusement que ma mère l'avait prévenue que M. d'Orgeville arrivait, car son apparition soudaine eût pu être très-funeste à mon amie.

Elle n'avait point encore revu sa fille. Elle entra dans lachambrede sa mère avec son père. Méline , en revoyant un époux qu'elle avait offensé , et sa fille, qui peut-être rougira de lui devoir la vie, éprouva une si grande confusion , qu'elle se sentit défaillir.

Cependant , surmontant la honte qui

ropprimait, elle s'efforça de recevoir son ëpoux avec un plaisir apparent.

IjC mensonge et la fausseté deviennent indispensables à la femme infidèle; et ceîl'est pas le moindre des lourmens, pour une âme oii la vertu habitait jusqu'à ce fatal moment. Elle s'efforça donc de témoigner à son mari combien elle e'iait sensible à l'empressement qu'il avait mis à venir s'assurer de son état, par la crainte qu'il ne vit à quel point elle avait oublié ses devoirs envers lui ; ce qui paya ce trop crédule époux de tout ce qu'il avait souffert dans la route. J'avais accompagné le magistrat dans l'appartement de sa femme. C'était le premier instant que je la revoyais, depuis celui dont l'impression m'est encore si présente; et J'avoue que je fus blessé de sa froideur avec moi , et de l'air ca-

(54) ressant^iLelle prit avec son mari. Le Ciel m'a puni de cette pensée j mais, dans ce moment, je ne vis en elle qu'une femmefausscetparjure;et, prétextant que la chaleur de sa chambre me faisait mal, je pris le bras d'Auguste et je redescendis chez moi, maudissant, au fond de mon cœur, un sexe volage, qui se joue de nos sentimens , et trompe également l'époux et l'amant , suivant qu'il importe ou à ses plaisirs ou à ses intérêts.

Ma mère , qui m'avait vu changer de couleur, descendit aussitôt dans mon appartement , oii Auguste me laissa; et, du plus loin que je la vis , je m'écriai : Ah! je puis partir à présent; le chagrin que mon départ causera à Méhne ne la compromettra pas : je crois même que ce sera la servir, et qu'aimant son mari beau-

coupplusqu'ellonem'ajamaisaimé...

— As- tu enlièrement perdu l'usage de la raison , reprit ma mère? que parles-tu de prefe'rence ? Eh! plût au Ciel que cette préférence, dont ton criminel amour s'offense, fùfre'ellement en faveur de l'époux; mais lu sais bien le contraire j tu sais bieu que ta malheureuse amie n'aime que toi ? — Pourquoi donc a-t-elle reçu son mari avec les témôigtiâgeS dc l'ù plus grande satisfaction ? — Interroges-loi, mon fils, et demandes- toi si lu ne l'as pas contrainte ù dérober, sou s l'apparence d'une feinte tendresse, des torts que je ne veux pas croire ; mais dont il est toujours bien dangereux qu'un mari puisse douter? Voilà, je le crains, le sujet de la conduite de ta pauvre amie, qui mourrait de douleur si elle pouvait savoir avec quelle

(56) injustice tu l'oses juger? — Ah! dis-je à ma mère, vous avez bien raison j c'est moi qui suis un monstre ; accuser Meline est un crime j que jamais elle ne puisse savoir cet égarement d'un cœur qui est pénètre' pour elle de respect et d'amour. Ma mère m'assura que jamais madame d Orgeville ne serait instruite de mon injustice à son égard. Je la remerciai au fond du cœur, et sans vouloir en convenir, de m'avoir éclairé sur les motifs de la conduite de Méline : je me promis de l'imiter, en ayant avec M. d'Orgeville des manières plus amicales que je n'avais eues jusque-là, afin d'épaissir le voile qui lui dérobait notre égarement. Ainsi, nous abjurâmes l'un et l'autre cette noble franchise , cet amour de la vérité «jui nous rendent dignes de l'eslimc des hommes et des

(57) regards de la Divinité; et nous ne fumes plus que des êtres coupables, à qui il ne restait que l'art de tromper , pour se mettre à l'abri des cliâtimens qu'ils me'ritaient, et qui, malgré tout ce qu'ils purent faire, n'en tombèrent pas moins sur eux.

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