‹ Méline, ou, Mémoires du chevalier de Moncy (volume 3)Chapitre 8 sur 29 · CHAPITRE LVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LVIII

ItIonsieur d'Orgevilîe passa huit jours à sa terre. 11 en partit, persuadé qu'il avait dans sa compagne une femme tendre et fidèle, et dans celui qu'il avait comblé de ses bienfaits l'ami le plus sincère. Cependant , je ne veux pas me calomnier aux jeux de ceux qui liront ces Mémoires : je n'étais plus occupé, depuis que j'avais trahi l'amitié du mari de Méline , que de trouver le moyen de me soustraire à la nécessité de lui tout devoir j et je ne m'occupai plus que de suivre la professiori d'avocat. Le succès qui avait couronné le procès dont M. d'Orgevilîe m'avait chargé, me donnait l'es-

poir de m'y faire un nom assez fameux, pour avoir une fortune indépendante de celui dont je ne pouvais plus recevoir les bienfaits sans manquer à la délicatesse. Me'line, quand elle put me revoir et me parler sans témoin , fut entièrement de mon avis ; mais ce ne fut pas sans beaucoup de peine que je fis renaître quelque calme dans son âme : enfin, j j re'ussis. Nous nous laissions entraîner dans ces sentiers fleuris d'aveu j et, comme il est de la nature d'un cœur né pour la vertu de lui rendre toujours un culte secret, nous tentâmes d'allier de coupables plaisirs et quelques vertus , sans penser que, manquant aux plus importantes , celles que nous adoptions devenaient illusoires 3 mais, enfin, tel fut le plan que nous formâmes , lorsqu'à forcç de séductions je parvins à

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étouffer les remords de Méiiae. Nous convînmes qu'elle dédommagerait son mari de sou manque de toi , par une complaisance et des soins continuels; se deVoberait le plus qu'elle pourrait aux tourbillons poure'lever elle-même sa fille, ce qui ne se peut pas si l'on veut vivre dans le grand monde; qu'elle lui donnerait l'exemple d'une vie occupée et modeste , car elle renoncerait à la dépense qu'entraîne une parure trop recherchée; l'argent qu'elle épargnerait tournerait au profit des pauvres, qu'elle accoutumerait sa fille à regarder comme les amis, les protecteurs que le Ciel nous envoie, pour obtenir do lui le pardon de nos fautes; qu'elle veillerait sur sa maison avec la plus scrupuleuse attention , pour y maintenir l'économie, sans laquelle il n'est point de véritable magnifi-

cence. Ah ! que ne pouvait-elle être ce qu'elle fut en effet , et e'pouse fidèle. Nous devions en outre observer, avec un soin extrême , nos moindres de'marches, pour ne point e'veiller les soupçons; et je promis que les momens très-rares, consacre's au plus extrême bonheur , seraient toujours sacrifies au besoin de conserver à Me'line une re'putalion intacte : c'e'tait un bien dont elle ne devait jamais priver son mari et sa fille. Enfin , nous ne devions laisser e'chapper aucune occasion de plaire à l'e'poux de Meline, et mettre tous nos soins à le rendre heureux , le regardant l'un et l'autre comme un père qui méritait notre tendresse et nos respects. C'est ainsi qu'une folle passion bouleversa nos principes, parvint à nous faire croire que le parjure et l'ingratitude pou-

vaient être rachetés par des vertus bonnes en elles-mêmes; mais qui n'e'taient, par rapport à nous ^ qu'un édifice bâti sur le sable , sous les ruines duquel nous fûmes e'crase's.

Il n'en est pas moins vrai qu'il subsista pendant trois ans, sans que personne de nos amis eût la moindre ide'e du degré d'intimité qui existait entre moi et Méline. Ma mère, qui avait eu quelque soupçon du premier moment de monbon'jeur, avait même entièrement perdu cette pensée j et la conduite de Méline inspirait tant d'estime, qu'on aurait cru faire un crime d'imaginer seulement qu'elle pût manquer à ce qu'elle devait à M. d'Orgeville. Quant à celui - ci , son adoration pour sa femme et son amitié pourmoi allaient toujours croissant; enfin , jamais on ne s'endormit

plus profondément sur le bord du précipice. Nous eiions parvenus à oublier la Marquise; et, si quelquefois nous nous en souvenions ^ nous nous trouvions si forts de l'estime générale, que nous ne voyions pas comment elle pourrait nous nuire.

Auguste et sa femme, qui nous aimaient e'galement , e'iaienl convenus que , dès qu'ils seraient instruits que leur sœur devrait débarquer en France , ils iraient l'attendre dans le port j qu'alors, ils la préviendraient de mon changement de nom, et des raisons que j'avais eues de prendre celui de Ternac. Auguste, qui avait toujours bonne opinion de sa sœur, était intimement persuadé qu'elle garderait le secret. Nous allons bientôt Toir à quel point il s'abusait.

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