CHAPITRE XIV
J-j'appartement que j'occupais à l'hôtel du Nord , était sur le même pallier que celui de madame Sapinel , et il se trouva, par un de ses hasards que les femmes savent si bien faire naître, qu'au moment où je montais pour rentrer chez moi, madame Sapinel sortait de chez elle pour rappeler un petit chien e'pagneul qui ne l'avait pas suivie à l'instant oii elle avait quitté le salon où on se réunissait le soir. — Ah ! mon Dieu , monsieur , que vous m'avez donné d'inquiétude j vous sortez pour une heure ou deux , et en voilà plus de douze que vous êtes dehors. — C'est fort
( '75) aimable à vous, madame, de vous en être aperçue. — J'ai cependant quelque chose à vous remettre qui vous fera plaisir. — Une lettre ? — Oui, une lettre de Bordeaux. — Ah!
c'est de ma mère. — C'est une jolie e'crilure de femme. — DônnêZ. — ' Vous aurez la bonté de la venir chercher dans mon appartement, car je l'ai serrée. Je ne fis aucune difficulté de la suivre. Rien n'était plus recherché, plus éie'gant que la chambre à coucher de Célanie. Une glace de toute hauteur était au fond du lit , dont les rideaux étaient de satin bleu , relevés en draperie. Tout répondait à ce luxe.
Des parfums exquis enivraient. Enfin , j'ai réfléchi depuis qu'il était difficile d'e'chapper à ce piège. Ce fut l'amour filial qui m'en garantit. Asseyez-vous, me dit -elle en me raonirant un joli
( '76 ) têie-à-lête. Je vous rends grâces, lui dis -je d'une manière assez froide, car je ne pensais qu'à ma lettre; il est tard, je tous dérangerais. Je ne sais où j'ai mis cette épître, disait -elle tout en la cherchant dans son secrëiaue, où eue croyait avoir seiré celte pre'cieuse lettre que je Lrùlais d'avoir. Je m'impatientais qu'elle ne se trouvât pas, et la politesse m'empêchait seule de le te'moigner. — Qu'at-elle donc de si pressé, monsieur, ditelle en me regardant fixement; je vous la remettrai demain tout aussi-bien qu'à présent ; je crois qu'elle est restée dans la chiffonnière du salon, et tout est fermé. — Vous m'obligeriez de l'envoyer chercher. — Mes gens sont couchés. — Vous avez les clefs; mais, en vérité, je suis excédée de fatigues, et je tombe de sommeil. C'est l'affaire
( ^77 ) d'un instant , et je "vous en aurais la plus vive obligation. Cette lettre est de ma mère ; je l'attendais avec impatience : elle m'aime tant , que je craignais que mon de'part n'eût altéré sa santé. Vous êtes un fils bien tendre: c'est on ne saurait plus édifiant ; on ne peut se refuser à remplir les désirs d'un amour si filial. Allons! venez, je vais avec vous chercher ce paquet si désiré. Elle prit mon bras qu'elle pressait doucement contre son cœur. J'avoue que j'étais ému; mais le véritable amour est un talisman.
Elle me fit ouvrir les portes ; elle n'en avait pas la force, disait -elle en me montrant une petite main charmante.
INous entrons; je vais droit à la chiffonnière. IVIa lettre est la première chose que j'aperçois : je m'en saisis , je la baise avec transport. — Ah ! dit
( '78) en riant Célanie, il fau tconvenirqu'une mère est bien heureuse d'être aussi vivement aime'e; c'est sans exennple.
— Je ne sais ce que vous entendez ; znais^ sur mon honneur, cette lettre est de madame deMoncj. — Je le crois., , Elle se tut , et me regarda de manière à me déconcerter. Je l'engageai à rentrer chez elle; je refermai les portes, et lui donnai le bras pour remonter.
Valentin, heureusement pour moi, sortit de mon appartement pour m'e'clairer; je remis madame Sapinel à sa porte , non sans lui faire mille excuses de l'avoir dérangée, et je rentrai aussitôt chez moi, sans seulement penser à ce qu'elle pouvait dire d'être quittée si promptemcnt.
Dès que je fus dans ma chambre, je rompis le cachet et je lus la lettré de ma mère. Rien de si tendre : elle
( 179 ) avait été malade de chagrin de mon départ, comme je l'avais imaginé ; et pour se distraire, elle avait demandé à mon père d'aller diner à Erlac.
Elle avait vu Méline, qu'elle avait trouvée plus jolie encore que de coutume : il y avait dans sa physionomie une douce mélancolie qui la rendait encore plus attravanle. Ma mère devait retourner dans quelques jours chez la Marquise, qui était convenue avec madame de Moncy de lui confier mademoiselle d'Erigny pour trois ou quatre jours, dont un sera passé à Blari, oii ma mère devait la con* duire. Enfin, cette bonne mère entrait dans tous les détails qui pouvaient m'inléresser. Elle avait vu Tabbé Dervauxj il devait m'écrire; mon père se portait bien ; M. d'AI- \m faisait toujours l'imporiant ; mais
( >^o ) ne me laisserait manquer de rien. Je lu*" et relus celle lettre cinq à six fois. Je ne voulais pas m'endormir, dans la crainte de perdre le charme qu'elle me faisait e'prou ver. Cependant, il fallut enfin céder à ce besoin impe'rieux.
Mille songes agréables me représentèrent ma mère ; Méline recevant d'elle des marques de tendresse. Une bonne mère aime après son fils celle que son fils aime; une femme sensible aime celle qui a donné le jour à l'objet de ses vœux; et si l'on voit tant de belles-mères vivre assez mal avec leurs brus, assez de brus ne point aimer leurs belles-mères, c'est que les unes ou les autres aiment très-faiblement leur époux ou leur fils. Ah! il n'en était pas ainsi de>> deux âmes sur lesquollcsj'iivais lebouheur de régner.
Elles vivaient en moi, el toutes leur^
( "8' ) affections se conceniraient dans moi.
Ah ! qui pourra jamais connaître à quel point nos seniimens s'exaltaient l'un par l'autre? Fils heureux ! amant adore! que m'est-il reste' de tant de biens....?
J'avais donné l'ordre à Valentin de m'e'veiller à huit heures; il n'y nian- 'qua point. Le traître ! il n'y avait pas trois heures que je dormais , quand il ouvrit brusquemeni mes rideaux:
Monsieur, votre cocher demande à quelle heure il faut amener la voilure? A neuf heures. Laisse-moi dormir.
Monsieur, il en est huit. Enfin, il fallut se lever. Je commençais à sentir le poids de la chaitu^ que j'allais prendre. Je sortis de mon lit^onm'apporiâ mon chocolat.