‹ Méline, ou, Mémoires du chevalier de MoncyChapitre 14 sur 16 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Il y avait entre Ce'Ianie et madame de Chandor une extrême différence.

La première ne cessait, depuis mon arrivée, de cherchera me captiver; et maigre' qu'elle fût extrêmement jolie, et qu'elle ne parût point manquer d'esprit, elle n'avait fait sur mon imagination qu'une impression aussi fugitive que celle que produit un rêve.

Je voyais bien encore qu'elle était belle; mais je n*aurais eu aucun désir de lui plaire , quand même je n'euss6 pas été entièrement à Méline. Il n'en était pas de même de la Marquise, à qui son frère accordait im grand mérite, el dont je pouvais juger die

la beauté par son portrait, qui était chez son frère; mais ce n'était point ces avantages qui m'occupaient j c'était son originalité; ce soin de fuir les jeunes gens; celui de sa réputation; et, par conséquent, son attachement à ses devoirs; car, à dix-huit ans, on ne sait pas encore que, pour beaucoup de femmes , ce n'est pas la même chose. Enfin , il me semblait qu'il serait doux d'avoir pour amie, dans l'acception juste du mot , la marquise de Ghandor. Je me sentais porté d'affection-vers le frère : je voyais bien qu'il remplirait avec toute sorte de bonté l'emploi dont sa vieille parente l'avait chargé, et que je ne pouvais a"«oir un meilleur mentor; mais j'étais habitué aux tendres soins de ma mère; J'adorais Méline; leur sexe m'était devenu nécessaire ; je ne pouvais rem*

( 184) placer ma mère. Je n'aurais voulu, pour rien au monde, transporter à une autre le sentiment que mademoiselle d'Erigny m'inspirait j mais il me semblait qu'une amie aussi estimable que la Marquise , me ferait supporter l'absence de ces doux objets de mes affections : je me promis «lonc de tout employer pour obtenir la permission de lui faire ma cour; je m'en occupai tout en me rendant chez le Comte, et le hasard eût pu me servir mieux que je ne l'avais espe'ré. Arrive dans la cour de l'hôtel de Ghandor , je descendis de voiture, et j allais monter rescalierquiconduisail chez le Comte, quand j'entendis prononcer mon nom.

Je tournai la tète du côté oii l'on parlait, et j'aperçus Auguste dans un vestibule (jui conduisait au jardin j il me fit si^ne de le joindre.

( i85) Il est encore trop tôt, me dit-il pour aller chez le Maréchal; d ailleurs, j'ai à vous parler : il faut que •nous convenions de ce que vous direz à ?vl. de Biron, dont je suis sûr que vous serez enchanté ; car c'est un homme étonnant pour son âge. Nous fîmes quelques tours de jardin en causant; puis le Comte me dit: Savezvous que vous êtes cause que ma sœur m'a fait une querelle très-sérieuse. — Comment cela ? — Parce qu'elle ne m'avait pas vu de la journée. Il faut vou s dire que , malgré son originalité , ma sœur m'aime à la folie, et qu'elle voudrait que je ne la quittasse pas d'une heure ; m'avoir sans cesse pour aller avec elle oii bon lui semblerait. Précisément hier elle voulait faire des empiètes; elle m'a fait demander; je ne suis pas revenu de toute la jour-

née. Son valet-de-chambre a dit au.

mien qu'elle avait éié d'une humeur diabolique. Ce matin j'ai monté chez elle ; elle m'a reçu avec un grand air froid. — Oii Monsieur a-t-il donc passe' tout le jour d'hier? Je lui ai conte simplement ce que nous avons fait. Mais quel a e'ie' mone'ionnement, quand elle m'a dit qu'il e'tait bien extraordinaire que, pour donnera dîner à un de mes amis, j'aie été au bois de Boulogne, comme si sa table n'était pas la mienne? — Mais , lui ai-je dit , tu m'as expressément défendu de te présenter aucun de mes camarades.

— Il y a des exceptions : d'abord , un jeune homme de dix-huit ans est sans conséquence, et puis il t'es recommandé par ma tante. Que pensera-t-elle de moi, si M. de Moncy lui écrivait qu'il ne m'a seulement pas

( >87 ) vue ? Ou elle le regardera comme le plus impoli des hommes, ou moi comme la femme la plus bizarre. J'ai eu toutes les peines .du monde à l'apaiser, el je lui ai promis que je vous présenterais à elle aujourd'hui. — Je pris la main d'Auguste avec vivacité', et l'assurai qu'il ne pouvait me faire plus de plaisir 5 que j'avais le plus vif de'sir de faire ma cour à madame la marquise de Chandor. Si elle n'était pas votre sœur, je tâcherais de lui prouver qu'à dix -huit ans on peut ne pas être sans conséquence; mais la sœur de mon mentor est un objet sacré; je ne veux que lui offrir le plus pur encens. Libre à vous, mon cher Alfred, la vertu de ma sœur est à l'abri de toute séduction.... C'est elle, je m'imagine , qui descend dans le jardin; elle ne se doute pas que vous y

êtes, car sûrement elle n'y viendrait pas. Je crois que pour ne pas la gêner , il faut passer parcelle porte qui donne daEs la cour; d'ailleurs, l'heure s'avance; il esl temps de nous rendre chez le iMaréchal. La soumission que l'on doit à son mentor, au moment où l'on entre au service, ne fut jamais msse à une plus rude e'preuve. J'avais un grand désir de voir madame de Chandor j je n'étais pas à trente pas d'elle, et il fallait suivre son frère qui , je le pensai ( même alors que j'e'tais encore novice) , ne remplissait pas les vues de la Marquise. Elle savait parfaitement que j'e'tais avec son frère, et fut sûrement fort étonnée que nous sortissions par la petite porte du jardin au moment oii elle descendait le perron. Cet instant suffit pour juger de ma tournure, qui ne lui déplut

( '89) pas, comme je l'ai su depuis. Pour moi , je fus frappe' de l'air de noblesse répandu clans louie sa personne ; elle avait la plus bcile taille que j'aie vue de ma vie; un pied charmant; son teint était éblouissant; je ne pus distinguer ses traits, mais elle me parut les avoir très-réguliers. Enfin, j'eusse donné tout au monde pour er mieux juger; mais le Comte ne me le permit pas.

Nous montâmes en voiture, et en fort peu deminules nous fûmes chez le Maréclial. Je vis avec respect ce vieillard vénérable , qui avait encore toute la polif(>s<;e de la cour de Louis XIV. Le Comte, en me présentant, tii valoir le grand intérêt que madame dlirlac prenait à moi. — Je le sais, je le sais; elle m'a écrit une lettre de quatre pages, oii elle ne parle

( 190 ) que de son jeune enseigne. La bonne cousine a encore l'imagination plus j vive que je ne croyais. Elle a e'te' fort jolie, madame d'Erlac. Je me sou- i viens très-bien qu'il y aura soixantedeux ans au mois de septembre que nous étions à la campagne chez mon père ; ma petite cousine Ele'onore me paraissait charmante et l'était en effet. J'aurais bien voulu que l'automne ne finit pas ; elle avait quinze ans et moi vingt-deux; elle était si vive, si alerte. — Je me dis en moimême , on ne s'en douterait pas. — La parenté, l'habitude d'êlreensemble depuis notre enfance.... ! Enfin je voulais à toute force l'épousei-; mon pèie n'a jamais voulu, et je l'ai toujours regrettée : ce n'est pas que madame la Maréchale ne soit une femme d'un rare mérite , mais nos caractères

ne sympathisent pas, tandis que celui de ma petite cousine s'accordait à

merveille avec le mien Et voilà

comme l'anibilion , avec ses tristes convenances, s'oppose presque toujours au bonheur. . . — Je souhaite, jeune homme , que vous soyez plus heureux j et qu'uni à celle qui vous sera chère, vous jouissiez du plus grand de tous les biens , celui d'aimer et d'être aimé d'une femme belle et vertueuse. Si les projets de ma cousine se réalisent, cela pourrait bien être Mais il faut mériter ce bonheur.... J'étais pénétré de reconnaissauce. Je voyais clairement que madame d'Erlac avait parlé dans sa lettre au Maréchal de mon mariage avec sa nièce, et l'indiscrétion de M. de Biion , qu'on ne pouvait attribuer qu'à son âge , me rendit ie plus heu-

( 19^^ ) reux des hommes,... Je ne le fis ce^ pendant pas sentir, parce que je ne' Toulais pas qu'Auguste pût mander à sa tante que je savais ce qu'elle avait écrit en confidence au Mare'- chai. Je ne parlai donc que de mon respect pour mon colonel, de mon obéissance à ses ordres, de ma confiance dans les conseils de M. le comte de Mello, qui me mettrait à même»

de mériter les bonte's de mon général, ■ Celui-ci donna l'ordre à Auguste' He me faire recevoir à la tête de la compagnie^ comme cela se pratique,' et me dit, avec la benté qui carac-' térisait toutes ses actions : M. de Moncy , j'ai pour tous les officiers aux» gardes que j'ai l'honneur de commander , l'affection d'un père j mon' plus grand plaibir est de les réunir à ma table ; j'aime surtout à y voir les

( '93 ) jeunes gens , parce que c'est une preuve qu'ils ont envie de marcher dans le chemin de l'honneur, et d'ac* que'rir les vertus militaires dont ils prennent Teitemple parmi mes anciens camarades et compagnons d'armes qui y sont assis. Je m'inclinai profondément , et je sentis quelle influence devait avoir sur tout le corps un chef aussi respectable. Heureux si le Ciel eût prolongé ses jours au-delà du terme ordinaire de la vie! 11 est des hommes qui ne devraient jamais naître ; d'autres qui ne devraient jamais mourir.

Le mare'chal duc de Biron était du nombre de ces derniers.

Je remerciai sincèrement M. de Mello de m'avoir procuré un accueil aussi favorable du Maréchal. Ce n'est pas à moi que vous le devez, mais au souvenir de soixante-deux ans. Nous Tome /. 9

( '94 ) ' nous permîmes quelques plaisanteries sur ses antiques souvenirs, et nous finîmes par dire que nous serions fort heureux d'en avoir de semblables dans plus d'un demi-siècle. Je rappelai au Comte, qui me ramena chez moi, qu'il m'avait promis de me présenter à sa sœur , et nous convînmes que je serais chez lui à cinq heures, parce que c'était son jour de loge aux Français , et qu'à cette époque le spectacle commençait avant six heures,

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