‹ Méline, ou, Mémoires du chevalier de MoncyChapitre 15 sur 16 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Xje désir de voir la Marquise ^tait peut-être moins vif que le malin. La certitude que je serais l'heureux e'poux de Méline fixait toutes mes pensées vers cet heureux avenir. Je ne m'occupai donc que de mademoiselle d'Erigny ; et pour n'être point distrait de cette douce idée , je formai le projet d'aller dîner seul chez un restaurateur j mais je ne pus exécuter mon projet. Ma sémillante hôtesse, peu re* butée par mon incartade de la nuit dernière , ne m'en attendait pas avec moins d'impatience , et sortit de son

( '96 ) appartement au moment où j'allais monter dans le mien, pour me dire qu'elle se flattait bien que je lui ferais l'honneur ce jour-là de dîner à sa table; j'ai re'uni, dit-elle, quelques artistes; l'on fera de la musique avant dîner ; je sais que vous êtes très-fort sur le violon, et l'on se fait un grand plaisir de vous entendre; que si je la refusais , cela la mortifierait infiniment. J'en avais bien envie. Cependant je me dis: Pourquoi affliger cette pauvre femme? est-ce sa faute si elle a le cœur tendre, et dois - je la punir parce que j'ai le malheur de lui plaire? Cette reflexion paraîtra celle d'un fat; mais quel est le jeune homme, dans ma position , qui ne l'est pas un peu. Je lui promis donc de descendre à une heure dans le salon.

J'allai ôter mon uniforme : un ne-

( ^97 ) gligë des plus ëlëgans le remplaça , et ce n'était pas la dernière toilette du jour , puisqu'il fallait être habillé pour la visite de la Marquise j mais j'avoue à ma honte que ce temps si complètement perdu j n'était pas celui que je passais avec moins de plaisir, et l'adresse de Valentin dans ce genre me le rendait fort précieux.

Quand je me fus assuré, devant une très-belle glace qui était sur ma cheminée, ç\\ie fêtais bien, je descendis chez madame Sapinel qui, je crois, me trouva encore mieux. Elle était mise avec goût ; elle avait bonne grâce; mais ce n'était ni la naïve candeur de IMéiine, ni la majesté de la Marquise; c'était tout sim[)lement une femme agréable, quej'aurais peut-être trouvée charmante si elle eût mis plus d'art avec moi.

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Tout ce qui devait faire de la mu* siqua était de'jâ ras3embl<^ : je fis des excuses de m'étre fait attendre: mais je n'avais pas été pre'venu» On eut l'air de l'indulgence j je comptais sur celle de G(^lanie : une fort jolie Italienne me parut aussi en avoir beaucoup. Ses grands yeux noirs ne me lançaient que des regards furlifsj car elle avait près d'elle un petit homme basane' qui ne la perdait pas de vue.

On commença par un concerto de violon j puis l'Italienne chanta une ariette avec un goiit infini. Elle me proposa de chanter un duo italien:

heureusement que je le savais; de sorte qu'il fut bien exécuté. On me demanda un solo de violon ; je m'en défendis long-temps j enfin je cédai.

Célanie joua l'extase; ce qui me toucha peu : elle se mit au piano et je

C '99 ) l'accompagnai; mais elle était toujours à une immense distance de la mesure. Je me permis de le lui dire, et elle me re'pondit : Heureux, monsieur, celui qui a l'âme assez tranquille pour ne point avoir de distraction! pour moi, j'avoue que je ne sais ce que je fais, et elles'e'loignadu piano. L'Italienne s'y plaça aussitôt, et toucha la même sonate avec une supériorité désolante pour la pauvre Célanie, qui, ne voyant aucune espérance de briller dans ce concert , se hâta de le terminer en faisant servir.

Quand nous fûmes à table, elle retrouva ses moyens de plaire : personne ne faisait mieux les honneurs d'un repas; personne ne savait mieux l'ordonner. Tout le temps du dîner, elle fut infiniment aimable, m'accabla de soins, de prévenances, et pro-

longea tellement les services, qu'il e'tait quatre heures trois quarts quand nous sortîmes de table. Je m'esquivai sans être aperçu pour monter chez moi, m'habiller et partir.

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