‹ Méline, ou, Mémoires du chevalier de MoncyChapitre 5 sur 16 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

\JE que l'abbé m'avait promis fut effectivement vrai. En deux ans , j'appris très-bien le latin , et à connaître les beautés de la littérature française: je fis bien de profiter de ces momens ; car, deux ans plus tard, j'aurais été incapable de m'y appliquer.

Ma mère avait toujours eu le projet de me faire entrer au service , et rien n'était plus opposé au goût de M. de Moncy, qui voulait que je prisse le parti de la robe, et je m'y étais décidé. Je me faisais une idée sublime des fonctions d'un magistrat. Ce plan était encore un secret, entre mon père, moi et M. Dervaux. Je devais , dans

( ^9 ) six mois , partir pour Paris avec l'abbë, afin d'y perfectionner mes connaissances , et faire mon droit. Eh bien ! un seul instant suffit pour dé» ranger toutes mes idées. Je ne voulus plus rien de tout ce <3«e]e souhaitais un instant avant. Moi, partir! quitter Bordeaux ! non , jamais î j'y suis fixé pour la vie. Mais , comment dire à mon père, et surtout à M. Dervaux, que j'ai changé d'avis ? Comment leur en apprendre la cause? A peine pouvais-je me l'avouer à moi-même.

Est-ce que j'aurais à rougir de mon ' choix ? INon , la cause de ce bouleversement général de mes projets , est un objet digne de tous les hommages; la nommer, c'est faire son éloge. Je vais essayer à retracer ce que j'éprouvai, lorsque je la vis pour la première fois, et qui me semble encore pré-

sent. Les grandes passions tiennent à l'infini ; il semble qu'elles portent l'homme au - delà de lui - même j qu'elles lui donnent, comme à la Di- TÎnilé, un pre'sent perpétuel. Ce n'est plus hier, aujourd'hui, demain; c'est toujours.

Ma mère me dit , en rentrant du spectacle où je l'avais accompagnée; Alfred , nous irons demain chez la marquise d'Erlac, — Chez cette Tieille dévote ? Nous n'y serons donc pas long-temps? — Au plus huit jours.

— C'est beaucoup. — Je ne puis me dispenser d'y aller: elle me le fait promettre depuis plus d'un an. — Mais , quelle nécessite' que j'y aille avec vous?

— Celle que je ne meure pas d'ennui chez elle. D'ailleurs, elle a du crédit , et c'est par elle que j'entreliens la bonne volonté du maréchal

de Biron. — Vous avez donc toujours les mêmes projets? — Oui, sûrement; et d'après ce que m'écrit madame d'Erlac, il me paraît que nous re'ussirons, et c'est, je te l'avoue, ce qui m'a déterminé à ce voyage. Enfin, c'est décidé ; nous partons demain à sept heures du matin.

J'allai le soir chez l'abbé Dervaux , le prévenir que je partais avec ma mère pour passer quelques jours chez madame d'Erlac. On parla à souper de ce voyage; il y avait beau- <■ coup de monde avec ma mère , et plusieurs personnes s'égayèrent sur le compte de la marquise : on disait que l'âge et la pei te de sa beauté ne lui avaient laissé d'autre parti que la dévotion; mais comme elle n'était que superficielle, elle n'avait pas changé le fond de son caractère naturellement

( 33 ) dur et hautain. Elle faisait enrager tout ce qui l'approchait, pour se venger de ne pouvoir plus jouir d'aucune satisfaction terrestre , et d'être condamneeàsouffrirdesmauxcôntinuels:

mais, comme elle était très-riche, souvent en enrageant , ses valeis prenaient patience , dans l'espoir qu'elle ferait un testament. On disait aussi qu'elle avait toujours chez elle quelques parens qui lui faisaient la cour dans la même pensée. Car , lorsqu'il s'agit d'intérêt , toutes les classes ont les mêmes sentirnens ; la seule différence, c'est que l'éducation apprend aux uns à dissimuler ce que les autres disent franchement. C'était l'idée d'avoir part k celte immense succession , qui lui conservait du crédit sur les parens qu'elle avait à la cour, quoi(|u'elle n'y eût aucune autre consi-

( 35 ) dëration. Ainsi j l'argent couvre les vices et lient lieu de vertu , disais-je en parlant de la marquise à l'abbé Dervaux , qui e'tait venu pour nous faire ses adieux. Je ne sais , me ditil, si ces messieurs sont bien instruits des anciennes erreurs de madame d'Erlac j il y a si long- temps, que ses torts devraient être oublie's , si elle en a eus. Je ne connais que sa re'putalion de haute piété; mais, sans entrer dans aucun détail sur sa conduite passée , qui ne me regarde point , je vais répondre avec Boileau à ce que vous dites :

Quiconque est riche est tout ; sans sagesse il est sage.

que celle considération, que les ricliesses acquièrent à ceux qui les possèdent , ne tient pas précisément

à l'argent, mais parce qu'elles sont un moyen de montrer des qualite's que la misère anéantit. Un homme riche a presque toujours une maison bien tenue j la propreté' , l'ordre y régnent, du moins en apparence; il répand autour de lui une partie de sa fortune. Il est impossible qu'il en jouisse seul; il fait travailler, et paye bien. Comment ceux qui vivent à ses dépens, ne le considéreraient-ils pas?

Il a une bonne table, et ce n'est pas pour lui seul. Ses convives, quand ils sont chez lui , sont aussi riches que lui. Donc , il est impossible qu'ils n'éprouvent pas à son égard un sentiment de bienveillance. Otez à cet homme ses immenses richesses ; il a un logement mal tenu , qui fait éprouver en y entrant un sentiment pénible.

11 ne fait travailler personne; et s'il

y est force, il paye mal : c'est le mênie homme, mais l'un est mile, et l'autre est à charge. Et quelque philosophie que l'on ait, on se défend difficilement de l'influence de l'or, contre lequel on se récrie en vain. J'aime à me promener dans un pays gras et fertile , et je fuis ces sites dépouilles de verdure , qui ne pronletlenl rien aux soins du laboureur. Ce n'est pas mon ami , ajoutait-il, que je vous engage à n'accorder , comme la muliitude, votre estime qu'à l'opulence; j'ai seulement voulu vous faire sentir la raison de cette considération, qui souvent est si peu méritée par celui qui la reçoit , mais qui a des motifs re'els , qu'au premier coup d'œil on n'aperçoit pas. N'en recherchez pas moins les talens , même sous les livrées de la misère j mais soyez certain que vous

( 36 ) ne leur rendrez leur éclat, qu'en aidant ceux qui en sont doue's à sortir de ce triste e'tat oii l'on peut penser, dire, e'crire même de bonnes choses ; mais oii il est presque impossible d'en faire. Voilà , mon cher Alfred ,1e plus grand tort des gens riches ; c'est qu'ils ne savent rien sacrifier pour tirer de peine des hommes qui , dans une situation diffe'ren le, seraient infiniment utiles; car, comme le disait un auteur assez ce'lèbre : Que de talens enfouis par la misère. On vint m'avertir que ma mère m'attendait pour monter en voiture. Je quittai mon cher abbë en lui promettant d'engager ma mère à ne pas être longtemps à la campagne.

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