CHAPITRE V
JL/'Eri.ac est à cinq lieues de Bor deaux , sur la rive droite de la Garonne. Nous fimes ce trajet en deux heures , et nous arrivâmes avant la grande chaleur chez la marquise, qui, e'tant plus malade que de coutume, e'iait encore dans son lit. Dès qu'elle entendit notre voiture , elle donna ordre que l'on nous fit entrer. Ah !
c'est vous , ma chère amie : vous me trouvez avec un rhume affreux ; ce sont les suites du carême. — Vous devriez^ ma chère marquise , vous ménager davantage ; vous êtes si pre'cieuse à vos amis. — Eh î à quoi suis-je
bonne à présent , mes infirmite's. . . . D'ailleurs , il faut bien faire quelque chose pour Dieu , donner l'exemple.
Les Lommes sont. si eloigne's des vrais principes, que si ceux qui , par leur rang, sont destine's par la divine Providence à servir de modèle , ne se montraient pas exacts à suivre les lois de lEglise, les autres s'en dispenseraient. A propos , je n'ai plus Sophie à mon service; je l'ai surprise lisant un roman. J'ai ici une petite-nièce que j'ai prise par humanité', parce que son père a six enfans. Je ne veux pas qu'elle entende seulement nommer le litre d'un de ces livres qui perdent la jeunesse; et la marquise fit un profond soupir , qui venait sûrement de souvenir. — Pour moi, je l'avais écoulé avec une grande attention , lorsqu'elle avait pai lé de sa pc-
(39) tite-iiièce , et je brûlaîs de de'sir de îa Toir. C'est donc, reprit ma mère, ]a fille de madame de Souvrë. — Non , c'est la petite-fille de ma sœur, qui avait fait un assez sot mariage ; non pas du côté de la naissance, la maison d'Orignj est ancienne , mais sans aucune illustration de ces gentilshommes qui , parce qu'ils datent de la croisade, s'imaginent être ce qu'il y a de plus important au monde.
J'aime beaucoup la réponse que fit une femme qui avait de l'esprit comme un ange , à quelqu'un qui se vantait que, depuis quatre cents ans, ses pères n'avaient jamais été que capitaines ou lieutenans-colonels. — Savez-yous ce que cela signifie, lui dit-elle, c'est que vous avez tous été , de père en fils , bien médiocres. Mon cher beau-frère, le comte d'Erigny , était précisément
de la même trempe. Monsieur d'Erlac a fait l'impossible pour le tirer de son inertie , il n'a pu en venir à bout ; il est mort capitaine de cavalerie et chevalier de Saint -Louis. Comme c'est brillant î II a laisse un fils encore plus imbe'cile que lui; car, au moins , mon beau-frère n'a eu qu'un enfant, au lieu que mon très -cher neveu est à son sixième, sans ce qu'il en viendra encore ; je me suis chargée de l'aînée, qui n'est pas mal j elle est encore gauche j c'est une grande charge qu'une fille de quinze ans. — Quinze ans , me dis-je en moi-même , le joli âge î — Je conviens , ma chère marquise , que c'est une tâche bien pe'niblej mais qui est plus capable que vous de la remplir ? — Rien de si difficile. Il faut qu'elle ait les grâces, l'usage de la société , et qu'elle con-
serve son innocence. Enfin, il faut en convenir , on est sans cesse en contradiction avec soi-même. Vous êtes Lien heureuse, ma petite, vous n'avez qu'un fils , c'est bien moins embarrassant. Il est bien, Alfred î Je fis une inclination de tête. 11 a même l'air noble; il ressemble à votre père. C'est fort heureux, car c'est toujours ce qu'il j a de désagre'able des me'salliances ; c'est qu'on se trouve avoir des cnfans qui tiennent de race.
— Piqué jusqu'au vif d'un propos aussi insolent, je lui dis que je serais parfaitement heureux d'avoir les vertus de mes pères , et que je ne rougissais pas plus d'eux , que je ne me glorifiais d'être descendant de plusieurs officiers géne'raux par ma mère ; l'un et l'autre n'étant qu'un effet du hasard, nos quahtés persomielles nous ap-
parlenant seules. La bonne dame parut embarrasse'e , et changea de conversation.
On apporta le déjeuner et la nièce ne parut pas, mais bien le directeut* de madame : c'était le pasteur d'une terre que la marquise avait habitée avant qu'elle se fut fixée à d'Erlac.
Elle lui avait fait quitter sa cure, pour venir être son aumônier : cet homme me parut très-désagréable. Des sourcils noirs et hérissés ombrageaient ses yeux , qu'à peine on apercevait ; sa figure enflammée n'avait d'autre expression que celle de la mauvaise humeur ; ses manières étaient brusques, cl toute son habitude paraissait celle d'un grossier personnage. La marquise lui demanda de ses nouvelles avec la plus grande affection; il répondit à peine. Ma mère le salua à
mon gré avec beaucoup trop de politesse, et elle n'en eut qu'une simple réve'rence. Pour moi, il me toisa de la tête aux pieds, et espéra me faire baisser les yeux; ce que ni lui ni d'autres ne pourraient faire. Je parle des hommes; car, je l'avoue, les regards d'une belle femme m'iniimidaieni au point que je ne savais ce que je devenais.
On servit. L'abbé Lebrun trouva le café trouble et pas assez chaud. — Depuis que vous avez renvoyé Sophie, c'est un supplice de déjeuner; car tout est détestable. — Angélique apprendra à le faire aussi bon. — Je ne crois pas. — J'ai la manie, dit la marquise à ma mère, de faire faire mon café par une de mes femmes. — Vous feriez mieux d'en charger Louis.
— Si vous croyez l'abbc qu'il le fasse
mieux , je l'en chargerai dore'navant; mais voulez-vous qu'on en fasse d'autre. — Ce serait bien fait, car il m'est impossible de prendre celui-là.
11 faut noter qu'il e'tait excellent. Ma mère eut la faiblesse de ne pas prendre le sien. Pour moi, l'eussé-je trouve' mauvais, je l'aurais pris, quand ce n'eût e'ié que pour être d'un avis opposé à l'abbé. Je m'en trouvai bien; car il fallut un quart-d'heure pour qu'on en apportât de nouveau , que l'abbé ne trouva pas mauvais, et ma mère dit qu'il y avait une extrême différence. Je vis le maitre-d'hôtel rire sous cape, et je pensai avec raison que c'était le même. Est-ce que vous ne vous lèverez pas aujourd'hui, dit le directeur à sa pénitente ? — Je souffre encore beaucoup. — La paresse vous retient au lit plus que la
(45) douleur. — Je l'avoue, c'est mon péché mignon. — Ne plaisantez pas, c'en est un très-grand. Allons , allons, il faut un peu de courage. Qui ne sait pas souffrir de petits maux, en éprouvera d'éternels et d'insupportables.
Enfin, l'ennujeux déjeuner finit, et nous laissâmes madame d'Erlac se mettre sur sa chaise longue. Je descendis avec ma mère dans le parc, qui est de la plus grande beauté. INous admirions un canal ; ses bords étaient plantés de saules dont la douce verdure se reflétait dans le cristal des eaux, quand je m'écriai : Qui vient-là? iv iV.Ki ijjuv
Au bout de la route quie ribiis avions prise, je venais d'apercevoir une jeune personne dont je ne distinguais pas les traits, mais dont l'élégance de la taille et la manière de marcher m'enchan-
(46) tèrenl. C'est, selon louté apparence, reprit ma mère, mademoiselle d'Érigny. — Elle me paraît charmante. — Voilà bien nos jeunes gens ; tu ne peux pas encore distinguer si elle est blonde ou brune , et tu en es déjà e'merveillé. — II est impossible avec celte tournure , de n'être pas faite pour plaire. Comme nous étions dans la même alle'e , et que nous venions l'un audevant de l'autre, je fus bientôt à portée de distinguer les traits les plus re'guliers que j'aie vus de ma vie. Eh bien ! dis-je à ma mère dans l'extase où j'étais : m'étais-je trompé ; avezvous rien vu de plus beau ? — Elle est très-jolie! — Jolie! oh! c'est une figure céleste. Je n'en pus dire davantage; nous étions déjà près d'elle. Elle s'arrêta avec une sorte d'embarras, qui me donna le temps de la fixer. Mais
(47) comment depeindrais-je les charmes que je de'couvris à cet instant.
Figurez- vous une taille de nymphe, des cheveux blonds , ni fades ni ardens ; mais celte belle couleur dore'e, qui a des reflets où se jouent l'ombre et la lumière ; cette teinte de cheveuK est bien plus rare qu'on ne le croit : ses sourcils e'taient noirs , ainsi que ses cils , et^ lorsque ses jeux étaient baissés , ils faisaient un contraste charmant avec la blancheur de sa peauj son nez était fin^ et assez élevé, ce qui donnait à sa physionomie beaucoup de noblesse; mais, ce qui paraissait élre l'ouvrage de l'amour , c'était sa bouche ; si elle avait un défaut, c'était d'être trop petite .-mais, comme elle souriait assez souvent, elle devenait d'une grandeur proportionnée avec ses yeux , qui étaient
(48) grands , et du plus beau bleu. Voilà , ce que le premier coup d'œil me fit apercevoir; c'en était bien assez pour tourner ma pauvre tête. Mais, quand elle ouvrit la bouche pour re'pondre à ma mère, qui lui demanda si elle n'était pas mademoiselle d'Erignj ;, et que Je vis deux rangs de perles, dont la blancheur rendait plus brillant encore le corail de ses lèvres , que j'entendis le son de sa voix , le plus doux et le plus sonore , ma raison acheva de s'égarer ; et je ne doute pas que , si elle eût daigné jeter les yeux sur moi , elle ne m'eût prie pour un fou , tant ma physionomie devait peindre le désordre de mon âme.
Que la pensée est prompte ; je la voyais pour la première fois, et déjà mille flatteuses chimères vinrent s'of-
(49) frir à mon esprit; elle est pauvre , je suis riche ; je l'épouserai et je réparerai le seul tort que lui ait fait le destin: mon père ne s'y opposera pasj ce mariage est absolument semblable à celui qu'il a fait, ainsi j'aurai son consentement; mais, aurais-je celui de mademoiselle d'Erigny ? Si elle a les mêmes préjuge's que sa tante, je ne le pense pas. Sa figure est si douce, si touchante; il est impossible que l'orgueil règne dans son âme. Enfin , je me dis tout cela en un seul instant , et ma mère avait eu à peine celui de l'assurer du plaisir qu'elle avait de faire connaissance avec elle, et de lui demander s'il y avait longtemps qu'elle e'tait à d'Erlac. — Un mois, madame. — Complcz-vous y rester long- temps ? — Je ne dispose point de moi; mon père a voulu que Tome I. 5
je vinsse chez madame d'Erlac, j'y resterai tant qu'il l'exigera. — Estce que vous ne vous plaisez pas ici?
-— Jedois, madame, me plairepartout ou il convient à mon père que j'habite. — Madame d'Erlac a beaucoup d'esprit , elle vous aime. — Je serais trop heureuse si je méritais ses bonte's. Mais , élevée dans mie province éloignée, j'ai peu d'idée des usages du grand monde, où madame d'Erlac a passé sa vie. — Il vous sera facile, mademoiselle , d'acquérir ces riens , auxquels on attache plus de prix qu'ils ne valent, mais , que je ne vois que trop décider l'opinion. — Je n'avais osé placer encore un mot; je marchais à côté de ma mère, qui était entre moi et mademoiselle d'Erignj. Cependant, je ne pus pas garder plus long-temps le silence. L'opinion , mademoiselle,
(5. ) ne conduit que les imbéciles ; il n'y a d'opinion réelle , que celle que l'on se forme soi-même par la connaissance parfaile de l'objet dont on s'occupe; et qui peut-être plus sûre que vous qu'elle soit en votre faveur. — Eh { mon Dieu, monsieur, vous jugez bien vite. — Je juge sainement , parce que je ne suis influencé par aucuns pre'juge's. Je vous trouverais aussi belle, aussi aimable, mademoiselle, quand vous ne seriez qu'une simple bergère j mais vous , vous pensez peutêtre bien diffe'remment , vous croyez peut-être que le fils d'un bourgeois.... — Eh ! mon Dieu, mon fils , a qui en as-tu aujourd'hui ? A quoi bon tout ce que tu nous dis-là ? — INîa mère, j'ai mes raisons pour savoir si mademoiselle partage les opinions de madame sa tante. — Mademoiselle,
( 5^ ) comme une fille bien ne'e, doit avoir les mêmes sentiraens que sa respectable parente. — Malheureusement , madame , cela n'arrive pas toujours, et, bien sûrement ^ c'est moi qui ait tort. — Non, mademoiselle, reprisje avec toute la pétulance de mon âge et de ma très-mauvaise tète j non, mademoiselle, vous n'avez pas le moindre tort, c'est impossible. — Jamais je n'en ai de volontaire , j'évite au contraire avec soin tout ce qui peut m'en donner; j'étudie les goûts, les opinions, les principes de ma tante, afin de ne jamais les contrarier; mais, il est tant de choses que j'ignore, qu'il m'arrive quelquefois de me tromper. — Avec tant de douceur, dit ma mère, et de docilité , mademoiselle , il est bien facile d'acquérir cet esprit du monde, qui n'est que comme le vernis que
( 53 ) l'on pose sur les tableaux pour en faire ressortir les beautés. Il en est ainsi de l'esprit naturel , celui du monde le fait valoir. — En ôte quelquefois le plus grand charme , rcpris- ]e 'y CGiie fraîche té d'idée , comme dit Montaigne. Ah ! Mademoiselle, soyez Yous-même, ne cherchez point à imiter ce qui ne vous vaut pas. — Tu as aujourd'hui , mon cher fils , le ton le plus tranchant ; et tu ne donneras pas à mademoiselle trop bonne opinion de ton caractère. — Ah ! si mademoiselle pouvait pëne'trer le motif qui me force à m'expliquer ainsi , si elle savait que, froisse' par l'orgueil , mon cœur craint... — Finis , mon cher Alfred , lu n'as pas le sens commun. 11 est en colère contre madame votre tante, parce qu'elle a trouve' qu'il ressemblait à mon père , et cette ressemblance
n'avait rien de désagre'able ; mon père était un des beaux hommes de la cour j et monsieur se fâche. — Il est aisé ,ma mère , quand on a autant d'esprit que vous , de tourner un pauvre diable en ridicule, de per-^ suader qu'il n'a pas le sens commun.
Il n'était pas question d'être mieux ou plus mal , et vous savez très-bien, madame, ce qui m'a fâché et qui me fâchera toujours, toutes les fois qu'on se permettra de semblables propos.
— Voyez comme il devient rouge:
il est très - patient mon cher fils ; je suis bien aise , mademoiselle , de vous en prévenir. — Mais, on vérité, ma mère , je ne sais qui vous porte à faire ainsi mon panégyrique: puisje au moins espérer , mademoiselle, que vous ne me jugerez pas entièrement sur les mauvaises plaisanteries
de madame de Moncy , et que vous jugerez par vous-même si le portrait que ma mère fait de moi est ressemblant. Comme on arrivait au perron, oii plusieurs personnes se trouvaient, la conversation en resta -là.
Méline, car c'est ainsi que se nommait mad«moiselle d'Erigny , me trouva un genre d'esprit original qui lui plut. Elle ne voyait auprès de sa tante que de bas flatteurs , si on en excepte l'aumônier; mais lui, c'était l'excès contraire : il n'avait aucune politesse. 11 se pre'valait de l'extrême confiance que madame d'Erlac avait en lui pour la tyranniser , et , par contre -coup, tout ce qui l'entourait. Ennemi des plaisirs les plus innocens , il les bannissait sans pitié; aussi , le château d'Erlac était le lieu le plus ennuyeux qu'on pût imaginer.
La bibliothèque était soigneusement fermée par l'abbe, qui n'en laissait pas sortir un volume, et qui les aurait bien volontiers condamnés au feu , s'il en avait cru son zèle. 11 prétendait que la science était la source de la perte <les humains j que l'ignorance leur convenait seule , et que si ceux qui gouvernent entendaient leurs intérêts et ceux de leur peuple , ils défendraient qu'on apprit à lire à tous les cnfans de ceux qui ne pourraient justifier avoir 3ooo liv. de rentes foncières. Alors, on ne verrait pas la multitude abuser de ce qu'ils trouvent dans les livres. Il semblait que cet homme eût pris à tâche de ramener les humains au dixième siècle. La musique ne lui paraissait pas meilleure ; elle rendait plus faible contre les tentations de l'esprit de lé-
(57 ) nèbres , et il gémissait de voir employer dans les églises celte invention du diable. On avait beau lui dire que l'on avait toujours célébré les cbanls des anges, il n'en tenait compte qu'au fidèle disciple de Saint-François, dont il avait porté quelque temps l'habit ; il eût voulu que l'on ne fit que psalmodier. Si par hasard l'aimable Méline faisait entendre sa voix touchante, et qu'elle chantât quelques-unes de ces romances qui peignent le sentiment ou les charmes de la nature , il lui faisait une réprimande sévère , comme si elle avait fait un grand crime. La danse était bannie bien plus impitoyablement. Il n'y avait que la table et la chasse qu'il permettait , parce que c'étaient les seuls plaisirs dont il jouissait , et que madame d'Erlac partageait avec lui et ses en-
nuyeux voisins , nobles campagnards, qui trouvaient que courir le cerf tout le jour, et trouver le soir un excellent souper , e'tail le bonheur suprême.
Mais quelle vie pour une jeune personne qui ne chassait point ^ et à qui la bonne chère était plus qu'indiffe'rente. Aussi la socie'të de madame de Moncy enchantait Méline. Ma mère , dont le ton n'était nullement d'accord avec celui de l'abbé et des autres convives , plaisait néanmoins à madame d'Erlac. Celle - ci avait autrefois vécu à la cour, et ses infirmités seules l'avaient décidée à se fixer dans sa terre , d'oîi l'insupportable aumônier avait banni tous les gens aimables de Bordeaux. Elle avait de l'esprit et il était cultivé; celui de ma mère avait de la finesse et beaucoup d'agrémens; ses réparties étaient
( 59) vives; elle savait plaire sans le talent dangereux de la satire. Enfin, comme je l'ai déjà dit , c'était une femme charmante : madame d'Erlac la trouvait telle, et Méline encore plus.
Ma mère, qui aimait naturellement les jeunes personnes, lui fit mille amitiés , et s'apercevant qu'elle me plaisait , ce fut une raison de plus pour qu'elle s'en occupât.
Méline qui, depuis qu'elle avait quitté sa mère , n'avait reçu aucune marque d'affection , se livra , avec toute la franchise de son âge , à celle que ma mère lui témoignait. Madame d'Erlac ne s'y opposa pas; car, mal* gré sa haine pour la bourgeoisie, elle \oyaït qu'un lils unique, dont le père avait quinze cents mille francs de bien, était un excellent mariage pour la fille d'un pauvre gentilhomme , père
(6o) de six enfans ; ainsi , sans que je m'en doutasse , tout concourait à l'exe'cution de mes désirs; mais je n'en e'tais pas moins très -malheureux , parce qu'en adorant Meline , je ne vojais de tous côtés que des obstacles insurmontables ; et mon imagination , troublée par l'excès de mon amour , se créait des fantômes pour les combattre. Le premier, et le plus terrible de tous , était que Méline ne m'aimait point. Que dis-je ! qu'elle avait de l'antipathie pour moi. Je prenais sa réserve pour de la haine j elle ne parlait jamais qu'à ma mère ; elle ne paraissait occupée que d'elle, et je n'avais pas l'esprit de penser que , si elle m'eût haï , ma mère lui eût été' plus qu'indifférente. Quant à la vieille marquise, j'avais tellement sur le cœur ce qu'elle avait dit de la caste plé-
beienne , que je ne pouvais croire qu'elle consentirait à me donner sa charmante nièce.
Cependant, cen'e'tait pas là ce qui m'affligeait le plus , parce que je me disais : elle nede'pend de sa tante, qu'autant que ses parens espèrent qu'elle la dotera richement. Avec la fortune de mon père , elle n'aura pas besoin de celle de la marquise, il ne s'agirait donc , si Meline n'était pas insensible à mon amour, que de gagner l'affection de ses parens , et je me flattai d'j réussir j il n'en était pas de même de Meline.